Le Golfe vu du hip-hop

Cependant que l’œil médiatique international se concentre sur les Printemps puis Hiver Arabes qui balaient les espoirs et fauchent les vies, la jeunesse du Golfe sent que ses propres luttent sociales sont ignorées.


Entre le Chatt-el-Arab, littéralement « la plage des Arabes », et le Detroit d’Hormuz la terre cloisonne un des bras de mer les plus stratégiques du Globe. Véritable passage obligé des hydrocarbures produits par les puissances régionales, le Golfe Persique retient toutes les tensions et attentions. Huit pays qui se partagent ce petit lopin de mer dans lequel le mot souveraineté revêt tout son sens. Des huit pays en présence une seule n’est pas une nation arabe, l’Iran, qui fait également parti des deux seuls pays du Golfe avec l’Irak dont les gouvernements officiels sont aux mains de chiites. Les six autres pays composant ce tumultueux échiquier diplomatique, sont unis au sein d’un partenariat économique : le Conseil de Coopération du Golfe (Gulf Coopération Council, GCC).

En 2011, DJ Outlaw un producteur de rap Bahreini a rassemblé autour de lui 9 rappeurs du Monde Arabe pour célébrer son unité: Qusai d’Arabie Saoudite, Rush d’Egypte, Balti de Tunisie, Ayzee d’Arabie Saoudite, Vico du Liban, Flipp de Bahrein, Murder Eyez de Syrie, Timz d’Irak & Talal de Palestine:

Arabie Saoudite, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Koweït, Qatar et Oman, souvent exagérément appelés pétromonarchies décidèrent dans les années quatre-vingt de tenter une aventure similaire à l’Union Européenne en jetant les bases d’une union économique qui plus tard pourrait évoluer en union politique. Jamais cette vision ne s’est trouvée autant éloignée d’une potentielle réalisation tant la compétition et la défiance font rage entre les différents acteurs, notamment entre le Qatar et l’Arabie Saoudite.

Une autre unité est pourtant en marche dans ces pays, portée par une jeunesse discrète et déterminée. Elle repose sur un indéniable partage culturel entre les pays du GCC. Si le commerce de la perle a contribué à la renommée de ces pays dans le passé, si l’extraction du précieux hydrocarbure façonne leurs puissances contemporaines, les pays du Golfe possèdent d’autres similitudes structurelles dues aux développements flamboyants de leurs urbanités depuis les cinquante dernières années.

Très célèbre au Liban, son pays d’origine, Malikah est basée à Dubai dans les Emirats. Dans ce tube en collaboration avec Bu Kolthoum de Syrie, elle dénonce le fanatisme du groupe terroriste Daesh.

La culture tribale et nomade façonnait cette région depuis des siècles pourtant le soudain confort financier a fini par sédentariser les bédouins et les mixer avec les populations des marins et marchands qui avaient constitué les villes côtières qui sont aujourd’hui des vitrines ouvertes sur le monde. Des villes comme Dubaï, Doha, Manama, Khobar, Koweït City, Mascate ou encore Abu Dhabi, liens entre le désert et la globalisation forcée amorcée depuis que le Golfe est entré dans l’histoire de la mondialisation. Cultures qui pour exister géographiquement s’efforcent d’exister médiatiquement à travers l’organisation de nombreux évènements mondialement célèbres, comme les Grand Prix de Formule 1 de Manama ou Abu Dhabi, les Art Fair de Dubaï ou Sharjah, le tourisme du Sultanat d’Oman, l’immense ville-complexe pétrolier de Dammam et Khobar ou encore l’Exposition Universelle de Dubaï en 2020 sans oublier la controversée Coupe du Monde Football du Qatar en 2022.

Cette marche effrénée vers la mondialisation s’est depuis une dizaine d’années répercutée dans les cultures locales dans lesquelles l’influence occidentale a savamment transpirée pour former années après années une nouvelle culture urbaine dans le Golfe. A force d’importer les standards occidentaux tant au niveau de l’éducation avec les nombreuses filiales de prestigieuses universités, qu’au niveau économique avec l’implantation des sièges MENA (Middle East North Africa) des plus puissantes entreprises commerciales, le Golfe est devenu une « bulle » occidentale en périphérie du Monde Arabe.

Le grand c’est Freek, un somalien d’origine. L’autre c’est Alonzo, un tunisien. Tous les 2 sont installés à Abu Dhabi, capitale des Emirats. Dans ce titre ils parlent du chomage (Batali: sans emploi) qui les touche ainsi qu’une certaine jeunesse du Golfe. Une réalite moins connue de la région qui touche principalement les expats.

Idéalement placé sur les millénaires routes commerciales reliant Asie et Europe, le Golfe jouit d’un incessant vas et viens de marchandises et d’hommes dont les puissances régionales ont tôt fait de profiter en faisant de leurs aéroports des passages obligés. Mais la région en paie également le prix.

Bien difficile de trouver dans Dubaï un caractère arabe si ce n’est lors des appels quotidiens à la prière qui embaument machinalement la cité.
Régulièrement accusée d’être, de la culture occidentale « corrompant et corrompue », la tête de pont en terre d’Islam, la région s’accroche férocement à ses racines arabes. Pour gagner en légitimité mais également espérer qu’aucune autre partie du monde arabe ne puisse lui ravir l’influence qu’elle a sur ce dernier. Bataille entreprise entre ces nouveaux pouvoirs arabo-musulmans contre les anciennes et brillantes civilisations du Levant et Proche Orient, comme par exemple la lutte théologique qui oppose Ryad et le centre du sunnisme Al-Azhar du Caire, ou encore les centres névralgiques de la culture arabes de Damas et Bagdad face à Dubaï et Doha. Dans cette opposition fratricide le Levant, en raison de sa violente actualité, perd pied alors que le Golfe poursuit sa domination au travers de sa géopolitique pétroliere.

C’est dans ce contexte qu’une fraiche et fragile culture hip-hop émerge dans cette partie du monde. Une culture qui bien entendu regarde vers l’Ouest et a été véhiculée grâce à internet mais qui se trouve de manière pérenne ancrée dans l’héritage arabe. Précisément car la jeunesse qui la porte veut, elle aussi, gagner une légitimité vis-à-vis des voisins arabes qui eux souffrent quotidiennement des effets des conflits. A l’abri, dans le château fort sécuritaire qu’est le Golfe, cette jeunesse ne manque pas de s’exprimer sur les grandes questions qui secouent le Monde Arabe dans sa totalité telle que la religion, le fanatisme ou la démocratie. Cependant que l’œil médiatique international se concentre sur les Printemps puis Hiver Arabes qui balaient les espoirs et fauchent les vies, la jeunesse du Golfe sent que ses propres luttent sociales sont ignorées.

Arabique a fait ses études aux USA, très impregné de la culture américaine il a commencé à rapper devant ses camarades d’université. Rentré il y 4 ans au Koweit il a decidé de poursuivre dans cette voie malgré les incessants commentaires à son encontre “tu vas rapper à propos de quoi? tu est Koweitien!”. Il est signé chez le Bahreini DJ Outlaw et s’oriente maintenant vers le R&B.

Le hip-hop du Golfe est à multiples facettes.

Pour une part il est engendré par une certaine jeunesse privilégiée ayant fait ses études dans le monde anglo-saxon où elle a été mise en contact direct avec le rap. Notamment aux Etats-Unis où, même si dans son pays d’origine elle est issue de l’Elite plutôt conservatrice aux modes de vies fortement similaires à ceux qu’avaient pu être ceux de l’aristocratie européenne, ballotée entre facilité pécuniaire, attention constante du personnel de maison, entre soi promu par des alliances matrimoniales, forte importance de la religion dans le foyer et une forte teinte de misogynie, elle se retrouve alors considérée sur le sol américain dans la catégorie des « étrangers ». Si certains d’entre eux, de familles princières intègrent les clubs universitaires de l’Elite WASP grâce à leurs prestigieux patronymes, pour le reste de cette jeunesse arabe dorée l’ascendance n’est pas forcement connue par leurs camarades et nombreux sont ceux à se lier d’amitié avec les jeunes américains issus de l’immigration. Pour ces jeunes du Golfe qui finalement auraient connu les voyages à l’étranger en famille à travers les opéras, grands restaurants et vernissages de galléries artistiques, le contact universitaire permet la découverte de l’art urbain plus populaire. C’est quand ces derniers reviennent dans leurs pays initiaux, et retrouvent le confort de leurs vies de familles que le paradoxe prend tout son sens car alors une partie du hip-hop du golfe devient le fer de lance d’une jeunesse dorée et non issue des populations plus humbles des banlieues ou centre villes occidentaux. Ou par une jeunesse du Golfe élevée localement et fascinée par le made in US qui s’inspire des clips de rap américains pour les transcender et inclure ses propres défis quotidiens. Le hip-hop véhiculant certains codes de contestations, il devient pourtant tout à fait naturel de voir des jeunes favorisés du golfe rappant sur des problèmes sociaux touchant leurs pays sans qu’eux-mêmes n’en ressentent réellement les effets.

Salim Ghalib est omanais. Il se produit principalement dans les Emirats car il est plus difficile de percer dans son pays d’origine dont la tradition s’accomode peu de ces nouveaux arts.

D’autre part le rap du golfe est également issu de la forte population expatriée qui cimente les états. Cette population est également bien différente entre elle, puisqu’il existe les expatriés économiques comme les occidentaux et asiatiques attirés par les salaires et les opportunités professionnelles même si entre les deux les écarts sont considérables. Il existe une autre population qui, elle, s’expatrie à la recherche d’un refuge, cette dernière s’est constituée par vagues. La première est palestinienne fuyant la Naqba (la Catastrophe) dans les années cinquante, elle est devenue iraquienne avec l’arrivée de Saddam Hussein au pouvoir, puis Libanaise ou Egyptienne pour finalement devenir Syrienne aujourd’hui. Ces expats là, comme les autres, ne possèderont jamais la nationalité des pays hôtes mais à la différence des autres ils fuient un conflit plutôt que cherchent un espoir. Cette population va là où on voudra bien l’accepter. Les premières ou deuxièmes générations d’expatriés tendent à reformer une culture arabe, ne maitrisant quelque fois que cette langue face à des locaux polyglottes, ils parlent même souvent mieux arabes et sont nettement moins mondialisés. Chez eux l’héritage familial parfois pénible et les plaies des conflits variés contribuent à une mentalité bien moins axée sur la possession ou la stabilité. Les constants contacts avec les membres des familles restés sur les théâtres de guerres leurs donnent une lecture partielle du terrain en pleine tour d’ivoire du golfe. C’est pour ces diverses raisons que le rap prodigué par cette jeunesse toute particulière demeure proche des codes primitifs du hip-hop de cris du cœur et dépassent même par la puissance des messages les codes occidentaux. En arabe les jeunes syriens, égyptiens, libanais, irakiens ou palestiniens dénoncent les conflits régionaux, les camps de réfugiés, le sectarisme, la dictature ou le terrorisme.

Reprise du tube “Surviving the Times” du rappeur américain NAS par Nasser Rosasetalam. Dans cette reprise, Nasser, un Egyptien basé à Doha au Qatar, critique durement le pouvoir Egyptien et la destruction des reves légitimes de la jeunesse d’Egypte.

Le rap du Golfe est donc plus variable selon le messager lui-même que le pays dans lequel il se trouve même si certains pays du Golfe accueillent plus d’expats que d’autres. Cependant des grands mouvements émergent. Une jeunesse plus préservée chante majoritairement en anglais, à cause de son contact avec l’occident mais également poussée par l’envie de percer à l’international. Elle utilise les codes qu’elle sait être médiatiques et qui peuvent contribuer à la faire remarquer dans le flot concurrentiel international. Cette jeunesse-là se trouve dans les pays du Golfe moins « célèbres », tels que le Koweït, Bahreïn ou Oman. L’autre forme de rap est plus arabe, plus violente, plus contestataire. Elle s’axe moins sur la volonté de reconnaissance internationale que sur une audience régionale. Elle est en majorité présente dans les Emirats Arabes Unis, le Qatar ou l’Arabie Saoudite ou des flots d’expatriés arabes se sont durablement établis.

Dialogue entre le Libanais Koos et le Syrien Anas Arabi, concernant les liens tumultueux entre leurs 2 pays d’origines. Anas est basé à Djeddah en Arabie Saoudite ou il est membre de différents collectifs de rap dont le fameux Run Junxion. Anas chante beaucoup en Fus.ha, arabe classique et littéraire utilisé principalement dans le Coran.

Des similitudes lient pourtant ce hip-hop du Golfe : la volonté de modifier l’image négative que les arabes peuvent avoir depuis l’étranger, combattre les stéréotypes sur les pétromonarchies et partager une vision moderne de la religion. Les jeunes artistes font face aux critiquent virulentes de leurs compatriotes. Des populations du Golfe qui peuvent être considérées comme des « traitres » à la cause arabe tant leurs modes de vies sont occidentaux, ou de l’intérieur même des pays alors qu’une grande partie des locaux qui, au mieux, considèrent que les arts occidentaux pervertissent la jeunesse, au pire que le seul fait de chanter est un péché. Ce qui conduit ces jeunes artistes de conditions sociales variables à faire face aux mêmes obstacles dans le développement de leurs arts, coincés entre critiques internes d’une population qui ne comprend pas et critiques externes qui les accusent de faire du copier/coller et de ne rien inventer.

Pendant un an, Melchior à la photographie et Quentin à l’écrit, sont allés à la rencontre des artistes urbains de la région du GCC. Interviews et photographies pour la réalisation d’une série de livres sur le street art, le rap, le breakdance, le beatbox et la street photography. Cette video est un résumé de cette aventure realisée par TJC Films au Koweit. https://www.facebook.com/pages/To-the-Arabian-Street/234212240064723?fref=ts

Cette jeunesse appelle sans cesse à une unité des arabes que ce soit pour surfer sur une cause populaire aujourd’hui plus que jamais ou par véritable idéalisme et acte de résistance. Loin d’être le type d’art que les administrations culturelles du Golfe veulent promouvoir en priorité, ces jeunes produisent de manière totalement indépendante sans aucune aide. La très nette majorité des rappeurs construit elle-même ses studios d’enregistrements fait souvent de bric et de broc, s’instruis de manière autonome sur internet et force les portes des radios locales ou des compagnies privées en quête de fonds ou plus simplement de scènes sur lesquelles se produire.

Depuis quelques années, leurs efforts sont partiellement couronnés de succès car les arts urbains commencent à attirer l’attention des groupes privés. Mais là encore les écarts entre pays sont béants. Par exemple Dubaï, grâce à son rayonnement international et l’implantation des grandes entreprises, reste une réserve enviée d’opportunités quand le reste de la jeunesse régionale voit la ville comme l’eldorado du succès.

Cette jeunesse repousse jours après jours les limites qui leurs sont imposées par les pouvoirs et par les pressions sociales. Nombreux sont les rappeurs qui doivent composer face à l’incompréhension de leurs proches dans une partie du monde où les actes d’un seul individu conduisent à la condamnation de toute sa famille. Pourtant face au potentiel déshonneur qui peuvent les frapper, face à la farouche résistance de la société et face aux interdits des pouvoirs locaux, ces courageux chanteurs persévèrent et permettent de poser un regard neuf et salvateur sur le Golfe.


Crédit bannière photo: Melchior de Tinguy.

Sur la photo, The Mystro, un rappeur de Bahrein dans son studio. Construit de toutes pièces dans une chambre de son logement à base de matériaux de récupérations.

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