Dans les archives du skate à Cherbourg

C’est avec plusieurs skaters cherbourgeois de longue date que nous avons retracé l’histoire de la discipline à Cherbourg. Entre skateshops hawaïens, système D, rêve américain et parks en bois, retour sur l’histoire d’une communauté.
1993. L’OM est champion d’Europe, Alain Prost est champion du monde, et Michael Jordan prend sa « retraite ». Pourtant, c’est un autre sport qui excite les kids de France et de Navarre. Le skate fait une entrée tonitruante dans le coeur des ados, sur fond de Nirvana, de Wu-Tang, The Offspring ou encore LL Cool J. C’est toute une génération qui se trouve subitement une passion pour la planche à roulettes, importée de San Francisco et de New York, mais aussi d’outre-Manche, puisque la traversée au départ de Cherbourg ne coûte alors que dix balles.
À Cherbourg, le premier skater, c’est d’abord Michel Dupont. Aujourd’hui champion de slalom — on ne lui en tiendra pas rigueur, il raconte en 2009 à un blog consacré au skatepark historique de Lorient qu’il « n’y avait rien » à ses débuts à Cherbourg dans les années 80. « Le seul truc assimilable à un module, c’était une planche de bois que j’avais posée sur une mobylette, dans une descente. Pour faire tremplin quoi ».

Dix ans après, le système D était grosso modo toujours d’actualité. Arnaud, qui a commencé en 1993, se souvient des spots phares de ses débuts. « Le spot, c’était Napo. Il y avait celui de la place Divette aussi, du côté des préaux de l’avenue Delaville, maintenant détruit. On y empilait des planches sur la largeur et on devait en passer le plus possible. Il y avait aussi des spots sur Équeurdreville ou Octeville, près de la Poste notamment. C’était du street, y’avait que ça ». Le skate, alors, est encore vu comme un délire d’ado. La célèbre phrase « ça va lui passer » résonne dans bon nombre de foyers français à l’heure du JT. L’ado moyen pressé de sortir de table, à l’image d’Arnaud, écoute Nirvana et regarde en boucle des VHS de skate dans sa chambre tapissée de posters. « Un jour, j’ai vu un mec passer dans la rue et taper un ollie sur une plaque d’égout. J’étais scotché, j’ai dit à ma mère que je voulais faire ça. J’ai chopé du matos sur Paris, je commandais. On n’avait pas Internet, tout n’était pas à portée de clic. Quand j’allais à Street Machine, j’hallucinais. Pour moi, c’était les States ».
« On n’avait pas Internet »
De skateshops, à cette époque, Cherbourg n’en manque pas. Il y a eu Ultraviolet d’abord et, proximité de la mer oblige, Nauticaa, magasin avant tout tourné vers le surf. Et puis est arrivé Backdoors, rue du Port. « C’était vraiment le premier skateshop, se souvient Arnaud. Il y avait plein de planches pétées au plafond. Dès qu’on en pétait une, ils l’accrochaient. Ma mère avait l’impression que j’allais dans un truc malfamé ».

Inspiré de la célèbre vague du North Shore Hawaïen, le nom du magasin restera dans les mémoires de la jeune bande de skaters de l’époque, les habillant et les fournissant en matos. « C’était la débrouille, raconte Xavier, dit « Roskö », dessinateur et illustrateur cherbourgeois bien connu dans le milieu du skate. On avait construit le rack pour les planches de surf avec des bouts de manches à balais. La peinture, c’était de la récup’. Quand ils ont publié leur seule pub dans Surf Session, c’est parce que le magazine les avait contactés pour une offre spéciale super pas chère. On avait improvisé un dessin sur un bout de feuille avec un marqueur et du blanco pour que ça parte dans les délais ».
Alors en BTS de pub, Roskö créé avec ses crayons une identité visuelle au magasin. « J’ai fait un bonhomme qui tenait des planches de surf. Les kids se le sont très vite appropriés en le surnommant Marcel. J’ai aussi peint une grande vague sur la vitrine. Je dessinais quelques bédés de deux ou trois planches, qui étaient affichées près du comptoir ». Backdoors a réussi à fédérer une scène skate, portée par la très jeune petite bande de skaters locale. « Ils avaient l’envie. Ils se retrouvaient ici pour regarder des VHS sur le magnétoscope du magasin. Ils avaient aussi la chance de pouvoir prendre des cours gratuits avec Michel Dupont, qui habitait Cherbourg et avait déjà fait des championnats en freestyle. Mais il y avait zéro structure. Le spot, ça restait Napo, avec les cailloux à sauter, et les trottoirs suffisamment hauts et waxés pour grinder ». Roskö se souvient d’une fête avec les deux créateurs de la marque Kana Beach, qui fêtait cette année là son premier anniversaire. « Il nous racontait que ça s’était monté par hasard, puisqu’ils étaient tombés sur un stock de tissus de super qualité à pas cher. Ils avaient un pote graphiste, et s’étaient dit, pourquoi pas en faire des t-shirts ? ».
Quatre ans plus tard, c’est en 1997 que le skate cherbourgeois se fédère pour de bon. Autour d’une première asso, appelée CRS DP. « Pour Cycle Roller Skate Développement et Promotion, précise Nico, qui a commencé le skate à cette époque. Bon, en vrai, on disait plutôt CRS PD (rires) ». Le skate attire enfin l’oeil de la municipalité et les parks fleurissent. Tourlaville d’abord, deux ans plus tôt en 1995, mais surtout Octeville, avec le park de la Fauconnière. Le budget tombe après plusieurs réunions avec les élus, et le park voit le jour à l’été 1997. Tout en bois, au milieu d’espaces verts derrière la cité des Provinces, il devient un haut-lieu du skate local et accueillera de nombreuses compétitions, faisant venir des riders de Rouen, Évreux, Caen et même Paris. Du côté des shops, Ability, rue des Fossés, vient lui aussi marquer les esprits, avec ses sapes à foison et son ambiance à la cool.

Nico, du haut de ses dix-huit piges, voit la scène éclore aux premières loges, sur fond de fantasme de l’Amérique du Nord. « J’avais vu Kids de Larry Clark un an plus tôt. J’hallucinais. Je me suis dis qu’ils avaient une vie pourrie, les skaters New-Yorkais. Je trouvais ça hyper chelou, mais c’était aussi la première fois que j’avais la sensation de rentrer dans la vie intime d’une communauté unie par le skate ». Le concept est carrément utopique, mais finalement assez bandant pour influencer le skater. « J’ai mis ça dans un coin de ma tête, et l’année d’après, au lycée, le style vestimentaire m’a botté, poursuit Nico. Très rapidement, je m’habille skater, et je m’achète une planche. Je pouvais pas savoir que j’allais être carrément accro dès la première session, alors que j’avais fait tous les sports possibles et imaginables. J’ai jamais lâché depuis cette époque ».
Born and raised in Tourlaville
Du fait de la proximité de Tourlaville avec Cherbourg, Nico se fait des potes dans la petite bande. « Ils passaient à la maison et on se faisait des copies de cassettes de skate sur le magnétoscope. Au bout d’un mois, j’avais toutes les vidéos les plus célèbres ». En 1997, il n’y a plus aucun décalage avec la culture américaine. Internet fait son apparition, et amène dans sa hotte une culture qui nourrira Nico et ses potes. « Les skaters connus, à l’époque, c’était déjà Eric Koston, Chad Muska, ou Jamie Thomas. Moi, je préférais JB Gillet parce qu’il était français, même si j’aimais bien Koston, Guy Mariano, et Marc Johnson. Et puis mes potes, évidemment ».
Avec la poursuite des études et l’arrivée du permis B dans la poche des skaters, les voyages se font plus facilement. La bande cherbourgeoise découvre les parks de l’Hexagone, et notamment du sud. « À l’été 1998, je me balade à Marseille, Montpellier, Aix, ou encore Nîmes, se souvient Nico. On bouge là-bas entre potes. C’était nettement plus développé, mais aussi un peu folklo. À Nîmes, y’avait du marbre partout, c’était le rêve. Tous les ans, il y avait un ou deux contests plus près de Cherbourg. On se bougeait sur Paris, Rouen, ou Évreux. La fac, mine de rien, ça te laisse pas mal de temps pour skater ». Faire la tournée des spots, c’était ça, la vie étudiante du skater. Entre l’hiver et l’été, Nico et ses potes partent à la découverte du skate Français, la tête remplie de vidéos et de tricks à tenter. « C’est aussi l’époque où je me suis mis à la photo. Un pote avait bricolé un fish-eye en Hi-8 (format de vidéo, ndlr.) avec des carreaux de lunettes. Les vidéos étaient crades, mais c’était cool. Avec deux magnétoscopes, et en s’amusant avec pause/record, on faisait nos propres vidéos ».

L’hiver, le skater hiberne. La salle de la Manécierie n’existe pas encore, alors la débrouille continue. La salle « de freestyle », à Bricquebec, accueille tout ce petit monde. Un pote de la bande installe carrément un module chez sa grand-mère. « Il avait construit une mini-rampe, et avait même eu un article dans Sugar à l’époque, se rappelle Nico. Mais bon, il fallait connaître les mecs pour y aller ». Pas question de laisser entrer n’importe qui chez Mamie.
Le park de la Fauconnière vit toujours ses grandes heures et, en 1999, le spot historique de Napo se voit doté d’un park digne de ce nom. L’endroit marquera lui aussi les esprits, jusqu’au milieu des années 2000, où beaucoup partent de Cherbourg, dont Nico. « De 2005 à 2010, je ne m’occupe pas de Cherbourg. Il n’y a d’ailleurs plus grand monde ». Mais la nouvelle génération prend le relais. C’est une bande gavée à Tony Hawk’s Pro Skater qui débarque sur les modules flambant neufs. CRS DP existe toujours, mais à part quelques contests, rien ne se passe. La jeune génération ne manque pas d’idées et les vidéos fleurissent toujours, avec les vidéastes et photographes Nour Hachimi ou VuThéara Kham. Le skate local voit son renouveau arriver.

Princes de la ville
« Je reviens à Cherbourg en 2010, continue Nico, qui avoue s’être dit qu’il allait un peu s’emmerder. Je me rends compte que CRS DP est morte d’elle-même. Et puis, en traînant à Ability, j’entends des rumeurs comme quoi Napo va fermer, ou être détruit ». Panique à bord. Nico crée une pétition. Sans succès, mais une autre idée lui vient à l’esprit. « On s’est dit que ce serait mieux de faire une asso pour sauver le park. Tout le monde était OK. Je skate avec Arno, et je lui demande si ça l’intéresse de monter l’asso avec moi et d’autres gars ». We Run CUC naît dans la foulée. « Un pote à nous, Jimmy, avait marqué ce nom au tipp-ex sur sa board. Arnaud avait chopé le blaze, et on se l’est approprié ».
Très vite, les rumeurs de fermeture se révèlent être infondées. Mais We Run CUC est trop bien partie sur sa lancée pour s’arrêter maintenant. « On a lancé le Napo Jam pour fêter ça, en septembre 2010. Tout le monde se disait que c’était comme dans les années 90 ».
De fil en aiguille, les Napo Jam continuent, avec une deuxième, troisième puis quatrième édition, en mai 2014. La salle de la Manécierie ouvre aussi ses portes, pour l’hiver. La mairie demande à Nico de s’occuper des gamins cherbourgeois en organisant des sessions de sport vacances. Tout va comme sur des roulettes, mais le projet prend encore plus d’ampleur en 2012.
La mairie de Cherbourg décide carrément cette année-là de créer un nouveau quartier, celui des Bassins. Porté par le centre commercial des Éléis, le projet, ambitieux, n’oublie pas les skaters. « On nous a vite fait comprendre qu’il était envisageable d’y implanter un park, avoue Nico. Et comme je sais que ça va se faire, je crée alors mon shop ».

Nico enfile une autre casquette et ouvre Shuffle! Skateshop, son propre magasin rue du Commerce, en février 2013. Moins bordélique que ceux des années 90, le shop fédère rapidement toute la communauté, et devient presque un lieu de rencontre. Avec, à l’ancienne, une télé où mater des vidéos de skate, de la sape, de belles planches, et surtout des marques importantes de la culture skate.
Le skatepark des Éléis sort un an plus tard de terre, avec un bowl et des modules dans le style granit du quartier. Considéré comme le plus grand park de Basse-Normandie, il est inauguré en grande pompe en septembre 2014, où presque 200 riders d’ici, d’ailleurs et de toutes les générations viennent « jammer ». Avec la refonte du petit park du quartier des Provinces, Cherbourg se dote de trois parks en béton où se retrouve une communauté plus forte que jamais. Les trentenaires cohabitant avec les plus jeunes et mêmes les enfants qui, au grand dam des puristes, se mettent à rider le bowl des Éléis à la trottinette. Le skate cherbourgeois prospère et We Run CUC n’y est pas pour rien. « L’asso a servi à ça, conclut Nico accoudé au comptoir de son magasin en naviguant dans ses playlists de rap américain. Consciemment ou inconsciemment, CRS DP a posé les bases, et on a fait avancer les choses. Mais pas par magie. C’est surtout grâce à l’engagement associatif qu’on en est là aujourd’hui. Ça nous a vraiment permis de faire les choses bien ».
Un oeil dans le rétro, le skate cherbourgeois continue d’avancer. Plus de vingt ans après, le chapitre de « l’âge d’or » est définitivement tourné. Mais imprègne toujours les esprits. Nico, son asso et la communauté continuent d’écrire leur histoire et surtout celle d’une passion, comme universelle.
First published in L’Oiseau Magazine’s march-april 2015 issue. All photos by Nicolas Saghaar except the last one. Translation available upon request.