L’État, ce n’est pas moi

Louis XIV a dit un jour “L’État, c’est moi”. Bon, il s’avère qu’il ne l’a certainement pas dit mais peu importe. Cette citation putative du roi Soleil est bien caractéristique de son règne. Elle marque sa toute puissance, sa concentration des pouvoirs de l’État. Mais aujourd’hui, nous vivons sous un régime tout différent. Notre République est démocratique et, si elle est loin d’être parfaite, se base tout de même sur un certain nombre d’idées quant à la place du citoyen en son sein. Pourtant, si nous reconnaissons tous avoir un pouvoir à exprimer dans notre État, nous n’avons pas l’air de reconnaitre notre responsabilité vis à vis de ses actions. D’où cela peut-il venir ?

Le pouvoir implique-t-il la responsabilité ?

Il est bien dommage de voir l’ombre de Spider-man derrière cette question car cette dernière est centrale dans le cas de la démocratie représentative. En effet, ce système reconnait à chaque citoyen une part égale du pouvoir de l’État. Le vote est le moment clé où le citoyen accepte de transférer sa part de pouvoir à un représentant. Si nous sommes responsables de l’élection de ce dernier, le sommes-nous de ses décisions une fois qu’il a pris ses fonctions ?

Cette question, somme toute assez simple, pose en réalité un certain nombre de problèmes que nous avons décidé de ne pas voir. Le fait est qu’aujourd’hui nous avons un double discours entre la légitimité qu’implique le vote qui a élu (autrement dit, ici le vote est responsable et valide le pouvoir de l’élu) et la représentativité symbolique d’un certain nombre des postes d’élus (ces derniers permettent aux élus de prendre des décisions personnelles au nom de ceux qu’ils représentent, rendant caduque la responsabilité citoyenne). Le côté instantané du vote, vécu comme seul rendez-vous démocratique, étouffe ainsi toute impression de responsabilité citoyenne pour les actes de la France. Mais il n’y a pas que cela.

L’État est impersonnel, son mal l’est tout autant

En créant une société de plusieurs millions de membres, nous avons été confrontés à la dur réalité du problème personnel. Assez naturellement, nous avons compris que nous ne pouvions laisser quelqu’un prendre une décision pour la société si ce dernier avait un intérêt dans la décision. L’exemple le plus simple est celui de la justice, nécessairement rendu par un tiers extérieur à l’affaire.

Ainsi, il nous a fallu abandonner toute forme de passion personnelle lorsque nous en venions à des problématiques sociales ou sociétales (dans la théorie). Et pour ce faire, une structure s’est imposée parmi toutes les autres. Celle de l’État.

L’État est certainement, avec sa construction administrative, la construction la plus impersonnelle qui soit. Elle permet de dédouaner tout exécutant, puisque ce dernier ne fait qu’exécuter les commandements. Elle permet de dédouaner tout commandant, puisque ce dernier ne fait qu’atteindre les objectifs du pouvoir. Dans une monarchie absolue, le pouvoir est à un homme et ce dernier lui vient de Dieu. Il est donc responsable mais aussi choisi pour cela. Mais dans une démocratie, celui qui détient le pouvoir le détient par l’appui du peuple et de son vote. Ainsi, l’on peut dire qu’aucun élu n’est responsable des objectifs donnés par le pouvoir puisque ce sont ces mêmes objectifs qui l’ont fait élire. Et les citoyens ? Ils n’ont rien fait à part voter pour tout un programme.

Du mal ordinaire à l’absence de bien ordinaire

Vous voyez ici, au delà du simplisme du schéma, que personne n’est responsable. Ce serait même injuste de pointer du doigt qui que ce soit. Mais si je soulève cette question de responsabilité, c’est qu’il me semble que le mal ordinaire d’Hannah Arendt est une notion devenue non seulement essentielle mais également à étendre.

Hannah Arendt a étudié le fonctionnement du système nazi qui a mené à la Shoah, notamment à travers son livre Eichmann à Jérusalem (dont je vous recommande la lecture). Elle remarque qu’Eichmann, un administrateur nazi jugé à Jérusalem, ne ressent absolument aucun remord et n’a nullement l’impression d’être responsable. En n’étant qu’un simple maillon de la chaîne, il n’a jamais pris de décision active dans le génocide des Juifs, même s’il y a pris part. La structure impersonnelle de l’État a ainsi joué son rôle jusqu’à l’horreur.

Et en réalité, cela est tout à fait observable dans nos sociétés. C’est grâce à cette impersonnalisation poussée à l’extrême que les huissiers de justice peuvent, sans broncher, mettre quelqu’un sur la paille (voir Note). Ainsi, la France est parfaitement dotée de ce système administrativo-étatique qui permet toute sorte d’actions dont je vous laisse seuls juges de la validité éthique.

Mais lorsque je nomme cet article L’État, ce n’est pas moi, ce n’est pas pour parler de l’état d’esprit des fonctionnaires, militaires ou policiers de ce pays mais bien pour parler de celui des citoyens. Car nous faisons selon moi face à une violente absence de bien ordinaire.

Une fois le vote passé, c’est comme si les actions de l’État n’étaient plus les nôtres alors que nous en partageons tous la charge à hauteur de notre pouvoir donc à part égale. Et cela ne fait qu’empirer lorsque nous en venons à souligner que toutes les actions de l’État sont menées grâce à l’argent du contribuable. Ce qu’il y a de très étonnant dans l’histoire, c’est que l’extrême -droite en est, elle, parfaitement consciente lorsqu’elle nous fait remarquer que “notre argent” sert à payer “les assistés”. Qu’en est-il du budget de l’armement ? Qu’en est-il du budget des prisons ? Qu’en est-il de la Sécurité Sociale, de l’Éducation Nationale ou de la politique culturelle ? Je m’amuse ici à donner des exemples très différents car il ne me revient pas de juger du bien ou du mal de ces actions de l’État. Cela nous revient à tous. Et si nous trouvons que quelque chose ne va pas dans le budget de l’État, nous en sommes responsables.

Confrontation libérale

Et le problème actuel est que notre appréhension de l’exercice de l’État est à l’opposé de notre doctrine de vie individualiste et libérale, qui suppose tellement la primauté de la responsabilité individuelle sur la responsabilité collective que la sociologie peine encore à proposer ses vues sur bien des sujets.

La distance créée par le vote, par l’administration et par le mille-feuille décisionnel semble donc fonctionner au delà même de notre idéologie profonde (surement parce qu’il est antérieur mais passons). Mais il devient tout de même intéressant alors de s’interroger sur l’intérêt que nous avons à maintenir une telle différence d’approche entre les actions individuelles et les actions étatiques, découlant théoriquement de nos actions individuelles. En tout état de cause, nous devrions sentir chaque avion vendu au Qatar, chaque intervention musclée dans la rue, chaque détournement d’argent ou autre acte de corruption, tous exécutés au nom de la France.

Est-ce systémique ?

Mais nous en sommes comme lavés, purifiés par un système fonctionnant de manière si lointaine, comme la maison d’un inconnu, que nous ne nous sentons pas concernés. Le sentiment d’impuissance que nous avons presque tous lorsque nous voudrions faire changer les choses nous est d’une certaine manière utile car il nous permet dans le même temps de ne pas se penser responsable.

Ainsi, savoir si cela est voulu de la part des sphères du pouvoir est tout à fait légitime. Il ne fait nul doute que toute personne de pouvoir cherche à conserver sa position (et ce sans complotisme aucun). Nous donner l’impression que nous ne pouvons rien changer est la première chose à faire pour que nous ne venions pas récupérer le pouvoir. Mais faire en sorte que nous ne nous sentions pas concernés est autrement plus habile.

En effet, si je ne suis pas responsable des exactions du pouvoir, alors tout ce qui compte, c’est que ce pouvoir me permette de vivre ma vie comme je le désire. C’est ainsi que l’État peut se permettre bien des actions. La seule menace du pouvoir est donc l’insatisfaction (ce qu’il est également infoutu d’éviter mais passons). Cependant, si nous reprenions confiance en notre responsabilité du pouvoir, alors il y aurait une seconde menace : celle de l’éthique citoyenne.

Résistance et exercice du pouvoir

Car se reconnaitre dans une collectivité étant aussi en reconnaitre les fautes et en prendre acte, se faire engager par nos élus sur une voie qui ne nous est pas acceptable devrait être un motif de destitution. Le vote que nous leur confions ne devrait pas l’être de manière instantanée pour la simple et bonne raison que les décisions, elles, sont prises de manière continues. Malheureusement, la mise en place d’une démocratie plus participative et représentative n’est pas encore effective. Mais il reste d’autres voies.

Il est temps de remarquer que la puissance d’une société, d’un pays, d’un État, découle directement du soutien populaire. Ou plutôt de sa non-réaction. Il n’existe aucune décision qui ne puisse être annulée, reportée ou corrigée si nous en venions à faire la demande avec les bons outils. Désobéissance civile, résistance passive, autant d’idées qui nous permettrait de faire remonter le dilemme moral dans lequel nous placeraient nos dirigeants.

Bien entendu, je préférerais un système plus calme. Mais ce dernier n’est encore même pas envisagé structurellement. Ceci étant, il me semblait important de faire remarquer que c’est bien l’exercice du pouvoir qui est en résistance face à sa société et non l’inverse. Car, en réalité, l’État, ce n’est pas moi. C’est nous.

Note : On remarquera que ce n’est pas nécessairement mauvais. Cela est simplement factuel. Il est parfois utile d’avoir un outil permettant de court-circuiter l’empathie et le sentimentalisme. Le sujet ici est simplement de montrer qu’il est aisé de rendre tout jugement éthique inaudible à un exécutant.