La lassitude de la pédagogie

Quentin Censier
Feb 23, 2017 · 7 min read

Depuis quelques mois maintenant, on me signale de plus en plus fréquemment dans quel état de lassitude se trouvent les personnes qui font ou tentent de faire preuve de pédagogie lors de débats. Cette position de pédagogue a longtemps semblé être une position naturelle pour les personnes défendant des causes chères à leur coeur. Conscientes de la difficulté de comprendre tous les aspects sous-jacents au problème qu’elles voient et à la solution qu’elles proposent, ces personnes prennent le temps d’expliquer, d’enseigner même afin de convaincre. Mais avec le retour de certaines idéologies violentes et peu ouvertes, cette position apparait de plus en plus intenable, décourageante et usante. Mais pourquoi ?

Quelle position pour le pédagogue ?

La première chose à remarquer est qu’une personne qui s’investit du rôle de pédagogue se donne nécessairement une position supérieure : celle de celui qui sait et qui transmet son savoir. Dans le cadre d’un enseignement, l’autorité vient directement de l’organisation à l’origine de cet enseignement (l’État, la famille, l’entreprise, etc). Mais ici, nous sommes dans le cadre d’un débat, d’un échange entre deux personnes ou deux groupes. Ce qui est perturbant dans l’émergence d’un pédagogue à ce niveau, c’est que le débat supposait implicitement l’égalité des personnes y prenant part, mais que l’une d’elle s’est arrogée une position dominante.

Mais, théoriquement, cette domination n’est pas sensée être un problème. En effet, si le pédagogue est apparu, c’est pour répondre à une nécessité vitale pour le débat. Il faut s’assurer que l’autre comprend bien notre propos et, pour ce faire, il faut l’armer des bons outils de compréhension. Autrement dit, dans un débat, le pédagogue est forcément passager. L’observation d’un défaut de savoir chez l’autre rendant impossible la compréhension mutuelle en valide l’apparition. Et l’atteinte de la compréhension par l’autre en réclame la disparition. Le pédagogue est donc éphémère dans le débat. Il est même un parenthèse de ce débat.

La mauvaise gestion de l’ego

Le problème réside principalement dans le fait que la personne qui décide de devenir pédagogue le fait en général unilatéralement. Il décide, il décrète que l’autre n’est pas armé pour le comprendre et, au passage, sous-entend que leur désaccord vient de cette faiblesse et donc qu’il a raison. En y ajoutant l’ego pour la personne en face, on tombe rapidement dans un déséquilibre qui, alors qu’il devait enrichir le débat, dérègle complètement l’échange.

Il est très difficile d’accepter de se faire donner la leçon et encore plus lorsque le parti en face fait l’une des erreurs suivantes :

  • Sous-entendre l’idiotie du parti adverse de ne pas savoir ce que l’on s’apprête à dire ;
  • Ne jamais accepter la leçon de l’autre ;
  • Utiliser des termes spécifiques, sans les définir mais en leur donnant une autorité du fait de leur spécificité.

Toutes ces actions ont un effet immédiat. L’autre se referme comme une moule. Le dialogue est rompu. Vous êtes confortés de la non-validité de l’idée de l’autre (ainsi que de l’impossibilité de convaincre ceux qui défendent cette idée) et l’autre rumine jusqu’à décider que vous avez tout aussi tort et qu’il ne sert à rien de parler avec vous.

Ici, je fais un peu la leçon au pédagogue mais soyons honnêtes… Je ne suis pas bon du tout dans ce rôle étant donné que je persiste à répéter les trois erreurs ci-dessus. Mais je suis certain d’une chose : cette pédagogie est nécessaire et je ne peux me résoudre à l’abandonner. Aussi, tentons d’en disséquer les faiblesses.

L’incessante marée ignorante

Au delà de la violence de certains débats, la première cause de fatigue de la pédagogie est tout de même cette impression d’être coincé dans le mythe de Sisyphe. Quantité de gens ne savent pas. Quantité de gens ne comprennent pas. Et toujours devoir reprendre à zéro, toujours devoir refaire preuve de didactisme, de patience et de reformulation est une usure qui ne peut être ignorée. Pour autant, n’est-ce pas le propre des idées, des concepts et de la culture que de nécessité la transmission pour exister ?

Et cette transmission prend du temps. Il faut la répéter. La développer. En douter également. Et toujours par souci de réciprocité, il faut savoir accepter que l’on a pas les outils pour comprendre l’autre. Comprendre une idée n’est pas l’adopter. Transmettre une idée n’est pas la faire adopter. C’est une mise à niveau. Une mise en commun des termes qui permettra une communication.

Pourquoi prenez-vous la position du pédagogue ?

Et dans le cas du pédagogue, plusieurs questions se soulèvent. L’autre est-il en situation ou a-t-il la volonté d’apprendre ce que j’ai à lui transmettre ? Suis-je en état de le faire calmement ? Il est clair que si l’autre n’a pas une position ouverte, il sera impossible de lui transmettre quoique ce soit. De la même manière, si vous êtes trop énervés, torp fatigués ou n’avez pas assez de temps, vous ne pourrez qu’échouer dans votre entreprise.

Mais ce qui m’intéresse plus de questionner ici, ce sont vos raisons, vos motivations et surtout vos convictions. Jusqu’alors, j’ai chanté les louanges de la pédagogie pour ce qu’elle a de volonté de transmettre. Mais une des raisons, plus profondes, de la fatigue de la pédagogie me semble venir du pédagogue lui-même. Si vous n’enseigner qu’en ayant la plus totale conviction qu’une fois que l’autre saura, il suivra, alors vous n’avez plus la position de pédagogue mais celle de croyant.

Une des phrases les plus énervantes, vexantes, idiotes et improductives qu’il m’ait été donné d’entendre est cette classique “Pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font”. Non seulement ici, il y a un abandon de m’apprendre ce que je ne sais pas mais en plus il y a l’hypothèse extrêmement forte que, si je savais, je ne le ferais pas. La question du savoir n’a rien à voir avec la question de la conviction. Obnubilé par l’idée que l’idée enseignée convaincra une fois connue, le pédagogue perd complétement de vue que ses notions sont enseignées pour la compréhension et non en tant qu’arguments.

Une impression d’inaudibilité

On revient donc à une espèce d’axiomatique qui se prive d’argumentaire. Connaitre les hypothèses de base de la physique quantique ne nous convainc pas de sa validité. Comprendre “L’existence précède l’essence” de Sartre ne rend pas l’existentialisme évident. Faire la différence entre sécurité et sureté ne règle pas la question de la relation entre l’État et le citoyen. Le pédagogue prend donc ici une position très ambigüe où il se voit enseignant la vérité. Mais cette position, en plus de faire de lui quelqu’un à qui il est impossible de transmettre une idée qui n’est pas dans son giron, induit impression d’inaudibilité.

Pour le pédagogue, qui se confronte plusieurs fois à des échecs et qui n’en comprend pas l’origine. Il va alors commencer à approfondir son enseignement, utiliser plus de mots techniques. S’il est habile, il invitera à lire, il persistera mais s’usera. Et quand la lassitude sera trop grande, il baissera les bras et se rendre à l’évidence. Les gens ne sont pas prêts. Et cela est très dangereux puisque, au delà de l’absence de doute, cela risque de créer de la colère et ménera à des réactions de plus en plus épidermiques qui, si elles le conforteront dans sa position, repoussera toute personne qui ne partage pas sa conviction. Les arguments se perdront de plus en plus jusqu’à ce que la cause devienne axiomatique et que seule une approche morale permette de la défendre.

L’actif retour de la vague

Cette seconde lassitude, nous n’y pouvons pas grand chose si on laisse son origine (le biaisement conviction/persusasion) s’installer. Toujours appeler au doute, au calme, à la réflexion peut-être. Mais par expérience, ce n’est pas outrageusement efficace. Par contre pour la première, il y a des solutions beaucoup plus factuelles et intéressantes.

La fatigue vient de la charge de travail, de la quantité de personnes à toucher, du temps qui passe inexorablement et aussi un peu de l’ambiance délétère. Il faut donc se donner le droit de ne pas intervenir de temps en temps. Et accepter que nous avons des outils bien plus efficaces. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est Youtube et son armée de podcasts, très intéressants pour la plupart, touchant de nombreux sujets et, surtout, répétables à souhait.

J’y vois deux intérêts principaux. Premièrement, la vidéo est tierce au débat. Elle a été pensée pour transmettre, n’implique aucun ego (enfin presque) et est plutôt neutre sentimentalement. Secondement, la démarche est beaucoup plus active de la part de celui qui apprend. En effet, si vous lui avez transmis cette vidéo, ce sera lui qui décidera de l’écouter.

Ainsi vous sauverez votre énergie pour le débat et vous saurez exactement quels outils l’autre a désormais en sa possession (car vous aurez vérifié que la vidéo était adéquate).

Savoir être ignorant

Me reste à terminer cet article avec plusieurs précisions. Tout d’abord il est clair qu’il est imposible de raisonner avec bien des personnes. Cependant, je reste convaincu (je devrais peut-être dire persuadé ici) que cette position est pour certains la conséquence de la moralisation de beaucoup de débats qui soit les dépassent soit les effraient.

Ensuite, et je n’insisterai jamais assez, même si la persistance du doute et de la réciprocité est usante, c’est un gage important de la bonne santé d’un débat. En engager un en étant certain que vous nous changerez pas de position, c’est ne rien attendre de plus de votre partenaire de discussion. Il faut donc savoir apprendre aussi, savoir admettre que l’on ne connait pas les outils de pensée que l’autre utilise et savoir accepter d’en apprendre les rouages. Au pire, dites vous que ce sera toujours utile car cela vous permettra de mieux débattre avec lui et de trouver les arguments adaptés pour le convaincre.

Enfin, il serait de bon ton pour moi de valider, de justifier l’intérêt et l’utilité de cette position de pédagogue. Hors débat, elle clarifie ce dernier en posant une base commune. S’il est difficile de l’avoir dans de bonnes conditions (pour tout ce que cet article a développé), elle reste nécessaire pour sortir d’un dialogue de sourds assuré, pour se rendre audibles. Apprendre, c’est augmenter nos chances de communiquer. Lorsque l’on a appris, on comprend l’autre. Lorsque l’on a transmis, on est compris par l’autre. N’est-ce pas la raison d’être de nos discussions ?

Note 1 : Youtube est loin d’être le seul outil bien sûr. Les documentaires, France culture, le spodcasts audios, certaines conférences peuvent également servir. N’hésitez pas à être créatifs.

Note 2 : Partager sur vos fils de réseaux sociaux est un bon moyen de propager mais pas le bon moyen pour transmettre une idée à votre interlocuteur direct. Je crois sincérement que l’envoi à ce dernier des liens est une manière plus efficace car vous l’y aurez intéressé durant votre dernière discussion.

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