Youtube et médiatisme

Le 14 septembre dernier, la Youtubeuse Laeticia Nadji a fait une interview du président de la Comission Européenne Juncker.

La dite interview

Cette rencontre avait été organisée par le groupe Google et Laeticia Nadji avait pris soin de rassembler des questions de la part de sa communauté. Peu de temps plus tard, cette dernière a publié une autre vidéo faisant état des pressions qu’elle avait subies par Google pour faire un interview plus cadrée, pour sélectionner des questions moins agressives. Cette intervention a créé une vague classique chez les Youtubeurs de drama, où chacun y allait de son opinion, de son attaque ou de sa défense de la youtubeuse.

Cette affaire est complexe et je vous invite à vous renseigner pour vous forger votre propre opinion quant à savoir si cela était de la surinterprétation ou une mise en avant de la réalité du lobbying à la commission européenne. Toujours est-il qu’il y a deux semaines, Laeticia Nadji a publié avec l’aide d’un autre youtubeur un documentaire d’une heure pour étoffer ces propos sur les pressions qu’ils ont pu subir.

Le dit documentaire

L’affaire est donc reparti de plus belle avec encore une fois des youtubeurs contre et des youtubeurs pour. Je ne souhaite pas ici revenir sur l’affaire ni tenter de la détricoter. Je vais chercher ici à mener une réflexion sur le statut que Youtube est en train d’acquérir et qui peuvent montrer certains mécanismes sociaux.

Youtube : Drama ou média ?

Depuis déjà quelques années, Youtube est décrié pour la faible capacité qu’ont les personnes qui s’y produisent de rester calme et de ne pas se clasher en continu. Longtemps assimilés à du simple crêpage de chignon, des conflits d’opinions plus sérieux ont commencé à émerger notamment sur les chaînes de vulgarisation. L’évolution semble normale. En prenant la stature de celui qui enseigne, ces youtubeurs ont acquis une certaine crédibilité dans leur domaine. Ainsi, de cour de récré pour jeunes, Youtube a gagné petit à petit une conscience vis à vis de sa société. Les chaînes politiques ont commencé à apparaître et ce n’était plus pour vulgariser les sciences politiques mais bien pour assumer une position.

Les informations y ont fleuri, pour défendre des opinions ou pour en contrer. Mais il restait tout de même un grand problème, en tout cas aux yeux des média et d’une part traditionnelle de la population : la plateforme Youtube n’est pas régulée et est peuplée de jeunes avec une culture de l’opposition et de l’affrontement verbal très différente. Il est donc resté assez facile de la balayer d’un revers de la main pour son enfantillage et sa légèreté. Et pourtant…

Une culture du clash toute médiatique

Dans l’histoire des médias, que ce soit pour les journaux, la radio ou la télévision, on observe que les rares timides à se lancer au début dans le nouveau moyen sont rejoints par bon nombre de personnes de tous les milieux qui ont observé que le moyen était efficace. Et apparurent ainsi rapidement des offres très variées et influencées par les milieux qui les tenaient. C’est sans étonnement que des journaux politiques se formèrent. C’est tout naturellement que des radios populaires eurent pour voisines des radios plus élitistes. C’est mécaniquement que les chaînes de télévision se diversifièrent et eurent des philosophies radicalement différentes pour satisfaire un public bien ciblé.

De ce point de vue, Youtube ne déroge en aucun cas à la règle. Sa diversité est simplement à l’image d’internet. Chacun peut produire ce qu’il désire et chacun est juge de la production d’autrui. Le modèle est différent. La mécanique sociale est la même. Il n’y a donc rien d’étonnant à y voir apparaitre un débat politique citoyen et populaire.

Ceci étant acquis, on rétorquera que les membre de cette communauté ne savent pas débattre et se rentrent dedans à coup de commentaires et de vidéos interposées. Mais n’est-ce pas exactement le comportement des médias en général ? Canal+ ne tape-t-elle pas en continue sur TF1 ou TMC ? Les journaux ne se tirent-ils pas entre eux à travers leurs articles ? Finalement, Youtube ne fait que terminer son évolution. Après avoir attiré à lui un public, il prend conscience de lui-même. Un youtubeur gère désormais une communauté qui l’écoute, qui l’épie sur Twitter ou Facebook. Ainsi, ses messages ont une influence. Et quand une opposition apparait, les camps se forment et la masse suit, soutient, interagit.

La culture de Youtube ne s’oppose pas à son statut de média

On remarquera alors que les vidéos d’opinions, de débats ou d’accusations ne sont clairement pas la majorité sur Youtube. Certes mais cela est loin de s’opposer à un certain médiatisme. La culture Youtube, qui s’est constituée au fil des ans et qui évolue à une vitesse hallucinante, est un cadre supplémentaire qui crée la communication. La manière de filmer, de monter ou de mettre en scène les vidéos est déjà un code de communication qui s’acquiert au fil des vidéos vues. Ce n’est pas nécessairement conscient mais bien des éléments sont incompréhensibles pour quelqu’un qui n’y est pas habitué. Et tous ces codes se retrouvent dans les vidéos d’opinion. La décomplexion du jump cut, la facilité d’animation de simples images, la rapidité du montage, les références aux mèmes ou encore le statisme face à la caméra sont autant de simples signes qui permettent de transmettre humour, idées ou remarques. Et il en va de même pour les autres médias qui n’incluent pas que de l’information pure.

En effet, un journal se caractérise aussi par sa mise en page. Le 13h de TF1 sera plus régional. La radio défendra une grille de programmation cohérente vis à vis de ce qu’elle cherche à proposer. Ainsi, on ne retire pas à France 3 sa capacité à renseigner quand la chaîne programme un show humoristique avant et après le journal. Il en va de même pour Youtube. La grande liberté que cette plateforme offre (et elle fut ressentie lorsque la presse se développa pour le journal, etc) est vue par une part de la population comme une chance extraordinaire de faire de la merde et d’être apprécié pour cela. Mais comme à chaque nouvel espace absolument chaotique, des tendances sont apparues et ont mené à ce dont je discute aujourd’hui et ce sans renier ce qui a forgé son identité. Une liberté forte, une désacralisation totale de l’image et une variété qui n’a d’égale que l’unicité des opinions toutes facilement exprimables.

L’affaire Juncker : Youtube rentre dans la cour des grands

C’est avec tous ces éléments que l’interview de Juncker jette un éclairage intéressant sur la situation. Pour la première fois, Youtube est le média qui a souligné quelque chose (ici le lobbying en sous-main de Google) et les autres médias, repérant l’affaire et son potentiel médiatique, ont réagi. En faisant ainsi, Youtube s’est retrouvé propulsé dans le monde du clash inter-média. Car les critiques dont nous avons discuté furent soulevées mais on a également vu d’autres idées se défendre. Libération et Arte par exemple prirent rapidement la défense de la youtubeuse.

Et de son côté, Youtube, toujours dans sa prise de conscience de lui-même en tant que média, s’est vu divisé sur l’affaire. On y a alors remarqué des prises de positions qui frôlent le conflit d’intérêt. Les “grands” de Youtube ont d’une manière générale pris la défense de la firme de Google tandis qu’une branche moins en vue (bien que suivie) a eu tendance à se rallier du côté de Laeticia Nadji. Et cela a au moins le mérite d’avoir montré une chose : Youtube (l’entreprise) centralise la possibilité d’exister sur Youtube (la plateforme). Ainsi, s’il s’effondre (cf Vines), ses stars avec. Ces-dernières n’ont donc plus aucun intérêt à lui tenir tête.

Je ne cherche pas ici à dire que les grand Youtubeurs sont à la botte de Youtube, loin de là, mais on remarque qu’il y a une certaine réticence à critiquer Google ouvertement quand le nombre d’abonnés permet de vivre de sa chaîne. Et c’est tout à coup bon nombre de problématiques sociales très modernes qui apparaissent.

Finalement, Youtube n’est pas différent du reste. Il est juste l’expression d’une nouvelle forme de culture et donc de rapport à l’information. Les problèmes sont les mêmes, les relations également. Mais le côté extrêmement individuel des chaînes fait paraitre bien plus proches les problématiques sociales. Assistons-nous à l’avènement de classes de Youtubeurs entre les riches (plusieurs millions d’abonnés, pléthore de contrats publicitaires,…) et les pauvres (assez d’abonnés pour vivre, une plus grande proximité avec son public limité, de plus grandes conséquences en cas de changement de politique de Youtube) ? J’avoue que la question m’intéresse.