Nocturama est tout sauf un film sur le terrorisme

C’est un immense malentendu qui règne autour du dernier long-métrage de Bertrand Bonello, avant tout éloge macabre de la rébellion.

CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS SUR LE FILM NOCTURAMA

Bertrand Bonello a toujours aimé dépeindre la révolte. La révolte contre le système par l’art ou la non violence. Il franchit cette fois une étape supérieure en montrant une bande de jeunes qui décident de détruire les symboles d’un système auquel ils ne croient pas, par le feu et la violence (ici l’explosion d’un ministère, d’un bâtiment de la Défense, et d’une statue de Jeanne d’Arc).

Après une première partie étouffante et mystérieuse, le groupe de jeunes de Nocturama se réfugient dans un centre commercial, filmé par le réalisateur comme un véritable tombeau. Dès lors, le film devient un véritable huis-clos, où les respirations sont bien rares et la tension permanente. Chaque personnage se confronte alors à ses propres envies et désirs, suggérés par les errances dans les divers rayons du centre commercial, allégorie ultime d’une société consumériste qui écrase l’humain. Mais c’est bien la mort qui attend chacun d’entre eux au tournant, exécutés un par un de manière clinique par la police dans une scène d’une violence sèche et froide.

A priori, il est tentant d’y voir un parallèle avec les évènements terroristes qui ont secoué la France cette année. Sans même avoir vu le film, la presse a immédiatement franchis le pas. France TV parle ainsi de « plans terroristes » dans sa critique, tout comme de nombreux autres journalistes qui n’ont cessé de poser la question à Bertrand Bonello : « Nocturama parle-t-il de terrorisme ? » Et par terrorisme, il faut comprendre djihadisme. De toute manière écrit et tourné avant les tueries de Nice et de Paris, la réponse du réalisateur a le mérite d’être claire :

“ Le mot « terrorisme » est maintenant phagocyté par l’Etat Islamique, par Daech. Je n’utilise plus ce mot et pas concernant mon film. Je parle plutôt d’insurrection. Je vois les personnages davantage comme des insurrectionnels que comme des terroristes.”

D’ailleurs, la question du terrorisme à caractère religieux est balayé au cours d’un dialogue entre deux des personnages. L’un raconte à l’autre l’histoire d’un chef de guerre promettant à des enfants le paradis s’ils traversent un champs de mine en tant qu’éclaireur. Les ânes qui transportent les paquetages refusent mais les enfants y vont. Cruelle ironie et rappel du ridicule de ces promesses religieuses cyniques et vides.

A ce moment, le cinéaste rejette immédiatement la signification religieuse des actes de ses personnages.

Non, ce que filme le cinéaste est bien plus poétique et cinématographique qu’une énième réflexion sur le terrorisme. Il montre avant tout une jeunesse désoeuvrée, sans but, qui veut « faire quelque chose que personne n’a jamais fait avant ». L’acte de violence commis par ces jeunes est un rejet de la société, un témoignage d’un mal-être générationnel. « Notre mal vient de plus loin » comme titre le récent essai d’Alain Badiou, écrit en réaction aux attaques du 13 novembre. Comme l’explique l’auteur, ceux qui ne font pas partie de la classe dominante occidentale, et donc consumériste ont « une frustration amère, un mélange classique d’envie et de révolte ». C’est exactement ce qu’illustre Nocturama. Des révoltés, les personnages du film le sont. Ils font tout péter : les symboles de l’Etat et du capitalisme. Mais ils ne résistent pas à l’envie d’essayer un kart, une enceinte dernier cri, une télévision, une fois enfermés dans le centre commercial. C’est cette dialectique qui fait basculer les jeunes de Nocturama dans une forme de nihilisme. Mais un nihilisme candide, naif et finalement révolutionnaire. Ils passent leur temps à s’inquiéter de « n’avoir tué personne », même si certains d’entre eux finissent par franchir le pas. C’est justement cet élément qui peut être discutable : Bonello avait-il besoin de faire de ces jeunes révoltés des meurtriers ? Peut-être cherche-t-il, justement, à questionner la limite entre révolte, insurrection et terrorisme. En tout cas, il ne justifie à aucun moment le meurtre de sang froid de ses personnages. En revanche, la police, qui tue de sans ciller ces « Ennemis d’Etat » est clairement filmé comme l’ennemi, l’envahisseur meurtrier et invisible du climax du long-métrage.

Et ce massacre est clairement tourné comme la mise à mort de martyrs. Celle, comme le dit Bonello, « d’une jeunesse qui pourrait être sacrifiée si elle ne réagit pas ».

Car que cherche cette bande hétéroclite de jeunes de tous milieux, si ce n’est un sens à leur vie ? Réaliser un véritable coup médiatique, être les héros de leur propre live BFM TV. En témoigne leur fascination pour les chaînes d’infos en continu qui tourne comme un bruit de fond durant tout le film, et dont ils n’arrivent pas à détacher les yeux.

Peut-être serait il temps, justement, de faire « péter Facebook », comme le dit une des actrices principales, et de réfléchir aux véritables racines du mal être entourant l’existence de notre jeunesse française.

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