Introduction.

victor, 1931.

Victor, c’est son nom, n’a jamais eu d’enfants. Il a rencontré Paulette, ma grand-mère, en 1947 sur les marchés. Elle vendait du tissu. Il bossait pour un copain. Il avait passé trois ans au service militaire, cinq ans en Allemagne. Il était maigre et charmant, doux comme un agneau et plein de bonne volonté.

Mes frères, ma sœur Sarah et moi, nous déjeunions tous les jours chez ma grand-mère. Nous étions la tribu pour laquelle elle se pliait en douze en râlant. Ma mère avait installé un piano là-bas car je devais étudier tous les jours après mon repas, précisément de midi et demie à une heure et demie. Mamie, intransigeante, veillait au grain.

Quand ma grand-mère était en colère, elle bourdonnait pendant des heures qu’elle aurait mieux aimé être six pieds sous terre avec son Jeannot. C’est ce qui a fini par arriver, en novembre 79, le onze, je crois. Je me souviens, c’était un week-end où il a fait très beau. Un été indien pour la fin de semaine. Elle s’est couchée ce samedi-là et elle a sombré dans le silence de son sommeil, perdue dans un rêve. J’avais neuf ans.

Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés en tête-à-tête, le vieil homme qui n’avait jamais rien dit et moi. Nous étions seuls avec la radio et les bocaux de fruits. Et c’est au gré des confitures gorgées du goût de ma petite enfance que Paulette nous accompagnait, lui et moi dans nos hivers, jusqu’à ce qu’un beau jour il n’y ait plus le moindre fruit. Nous avons alors lâché la main patinée de la vieille dame qui nous disait Adieu et nous nous sommes glissés dans le cours des choses. Tonton Victor était devenu mon grand-père.

Nous avons accommodé l’appartement à notre sauce, comme un lieu de souvenirs qui s’offre une seconde vie. Nous l’avons rempli par le son du piano et l’odeur des repas, par le bonheur de se connaître et la joie merveilleuse de veiller l’un sur l’autre. Nous nous étions choisi — grand-père et petite-fille. Il a semé dans le coeur tendre de ma vie son amour sans condition.

Silencieusement infaillible, doucement fort, il était le pilier sur lequel je posais les coudes.

En septembre 2004, un médecin m’a appelé pour me dire que mon grand-père allait mourir d’un cancer généralisé. Les métastases avaient déjà atteint le cerveau.

Nous devions nous engager ensemble sur cette route cinglée qui s’ouvrait comme un gouffre jusqu’aux portes de son tombeau.

Nous avons refermé ensemble la petite maison de campagne où j’avais passé mon enfance. L’été était terminé.

Je serrais mon grand-père dans mes bras et prenais ses mains dans les miennes en priant pour que le temps s’arrête. Je m’embarquais dans ses grands yeux d’eau claire et j’essayais, bécasse, de retenir la gondole avec mes intentions absurdes.

Certaines disparitions nous crèvent comme des ballons légers.

Le monde sans lui, comment faire ?

Onze années sont passées. Victor est toujours là, un peu plus haut dans l’espace, accroché à un fil que je tiens dans la main et ne veux pas lâcher.

Le Journal de Victor, sera, je l’espère, le récit d’un passage, d’un Adieu et la voix de sa libération.

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