Glaces, eaux, pierres : l’homme n’est pas le bienvenu en ces lieux magnifiques !

Renland : folies glaciaires

Malgré 2 difficiles semaines de portage, du découragement et des tensions, nous continuons à nous engager dans l’étonnant désert de glace et de pierre qui mène au glacier Bailey et la vallée du Catalinadal, nos objectifs du Renland.

Nous sommes le 2 août, le déplacement vers le camp III a été décidé. Ce sera sportif, mais on réalisera un objectif préétabli : observer, explorer la vallée du Catalinadal, barrée par le lac du même nom. Sans un camp à proximité, cela ne sera pas réalisable.

Nous partons donc vers 11h, assez tard comme d’habitude, à cause de l’inertie de notre groupe de 11 personnes. Comme j’ai participé à l’exploration la veille, je guide une équipe dans les moraines du glacier noir. Nous progressons lentement et faisons fréquemment des pauses. Une découverte en provoque une très longue : du matériel abandonné par une expédition irlandaise de 2011. Des bidons remplis de nourriture périmée, de matériel aux couleurs fanées, des Pulka, traîneaux que l’on tire à ski. Il est décidé de brûler immédiatement ce qui peut l’être et de ramener ce qui est fonctionnel, notamment les Pulka qui ont de la valeur. Certains mangent les fruits secs vieux de 5 ans ; je refuse d’y toucher, malgré la faim, dégouté par l’odeur de pourriture.

Nous continuons notre long périple vers la diffluence, lieu où nous souhaitons installer notre camp. Une diffluence est l’inverse d’une confluence : le glacier s’y sépare en 2, phénomène très singulier. Nous remontons une branche majestueuse, passons à proximité du Mirror Wall, gigantesque menhir totalement lisse et vertical. Evrard (chef de l’expédition) et des grimpeurs de niveau mondial devaient y passer plusieurs semaines afin d’ouvrir une voie dans la face encore vierge, haute de 3,5 fois la Tour Eiffel ! Malheureusement les grimpeurs et partenaires se sont découragés devant certaines incertitudes logistiques.

Le Mirror Wall et son glacier.

Chargés et affamés, nous sommes plus à l’aise sur les parties de glace, peu crevassées, que sur les moraines, qui malheureusement nous barrent régulièrement la route. Le paysage est grandiose, mais quand on souffre sous le poids du sac, on s’en fout. On discute parfois, quelques éclats de rire nous illuminent, mais c’est surtout l’introspection qui domine. C’est bien de pouvoir faire le point sur sa vie, son avenir, ses projets, ses valeurs. Surtout lorsqu’on a vécu des moments difficiles les mois précédents. Paradoxalement, le portage permet de recharger ses batteries : je retrouve de l’envie pour mes études et c’est avec plaisir que je me remémore certains cours et que j’anticipe ceux à venir !

La réflexion s’arrête lorsque nous arrivons à la diffluence, éreintés après une dizaine d’heure de marche. Eric (chercheur au CNRS) trouve un lieu de bivouac : froid et austère, à l’ombre toute la matinée, il n’en est pas moins l’un des endroits les plus agréables des 10 km autour ! Il est plat, sans glace apparente, ensoleillé le soir et surplombe la diffluence. Les nuits seront les plus froides de l’expédition.

Notre campement, au dessus de la diffluence du glacier Bailey, entouré de montagnes sur lesquelles repose la calotte glaciaire du Renland.

Dés le lendemain, nous partons vers le Catalinadal : longue descente sur la glace, vers les eaux grises du Lac. Journée compliquée pour moi : désillusion suite à une après-midi d’inaction pendant que d’autres explorent, fatigue exacerbée par la faim. Au retour du camp, je suis abattu, un peu déprimé. Mais le dîner et surtout son dessert font un bien fou : la mousse au chocolat lyophilisée est le meilleur dessert que je n’ai jamais goûté ! Enfin, l’envie de sucre et la faim tenace le décident probablement.

Le 4 août est un jour de détente où nous allons pratiquer une activité peu commune : descente d’une bédière, en raft (image sur Facebook). J’ai l’immense chance de faire 2 descentes, dans une combinaison 7/5 bien efficace. C’est une expérience incroyable. Les bédières, torrents glaciaires, serpentent dans la glace et il n’est pas rare que des ponts de neige les surplombent. Notre circuit en comporte un, ainsi qu’une longue et haute gorge de glace où la petite embarcation subit une belle accélération. Que c’est agréable de glisser sans effort, après de durs jours de marche où les pieds ne faisaient qu’encaisser des chocs ! Les glaces aux blanches volutes arrondies encadrent cette eau bleue limpide. On doit éviter quelques cailloux, ce qui rend l’activité vraiment ludique. Avec un léger recul, cette expérience est un vrai coup de cœur. N’ayant jamais fait de rafting, je découvre cette activité dans un cadre absolument fabuleux : c’est un immense privilège ! Comme l’escalade sur glace que j’ai débutée sur un iceberg échoué sur le sable, mes débuts se font sur un support totalement inédit, magique, à la limite du fantastique.

Le début du glacier affluent que nous remontons pour atteindre la calotte.

Le lendemain, mes forces sont décuplées par l’expérience du rafting glaciaire : je m’attaque à l’ascension d’un long glacier affluent du Bailey avec pour objectif de monter sur la calotte du Renland et de voir la grande étendue blanche que je me représente. Agnès, qui réalise également l’ascension, a des crampons, je n’en ai pas : je décide alors de monter le plus rapidement possible pour descendre avant que l’ombre ne recouvre la zone périlleuse du glacier, ce que j’estime à 16h. A midi nous avons monté cette partie pentue et chaotique ; à 14h où que je sois, je dois faire demi-tour. Je progresse à quelques centaines de mètres au dessus d’Agnès ; l’effort est agréable, je donne tout et sens que je suis capable d’aller en haut. Je regarde sans arrêt ma montre, tache d’estimer les durées nécessaires à l’ascensions des pentes successives qui font suite aux replats. Au fur et à mesure, plus d’eau ne court sur la neige, celle-ci est molle par endroit. Il fait plus froid, mais j’ai chaud car je fournis un effort important. Je remonte la dernière pente pour aller au plus court car les minutes vont me manquer. Et soudain l’obstacle insurmontable et terrifiant : une crevasse bien masquée par une neige instable qui offre une vue morbide sur des stalactites par quelques fenêtres. Pas paniqué, mais conscient du danger, je la longe rapidement, tachant de repérer les endroits où je peux marcher et ceux où je ne peux pas. Cela craint vraiment ! Il y a en plus du vent. Le début de la calotte est à quelques dizaines de mètres au dessus, mais les crevasses s’enchaînent, le passage est barré. Je rejoins le lieu où Agnès va arriver, précautionneusement. Je lui fais part de ma volonté de ne pas continuer, si près du but. A la vue des crevasses, elle en vient rapidement à la même conclusion : impossible d’aller plus haut. Après avoir observé le fantastique paysage, nous dévalons très rapidement les pentes neigeuses du haut du glacier, le danger des crevasses possiblement cachées à l’esprit.

Après une descente sportive de la zone sportive de la zone d’obstacles où je saute, descends légèrement quelques crevasses, traverse à califourchon des ponts de glace, reviens sur mes pas ; nous nous délectons d’un délicieux crumble pomme-banane lyophilisé. Agnès, tombée dans une bédière, file au camp ; je flâne sur le chemin du retour. Je divague puis réfléchis à mon avenir, étonnant après cette ascension. Sans doute parce que j’ai réalisé ce jour-là une de mes grandes attentes de l’expédition : une course glaciaire en autonomie dans une zone de haute montagne inconnue !

En Images

Les lieux évoqués

Les distances parcourues ne sont pas gigantesques, mais le terrain était très compliqué !

Eau sur glace

Marche le long d’une bédière, sur le glacier Bailey.
Les bédières se jettent dans des crevasses, que l’on appelle alors des moulins.
Le Lac Catalinadal, dans la vallée du même nom, difficile d’accès.

Vie au Renland

Lièvre arctique, très commun et peu farouche, dans une zone particulièrement verte et fleurie.
Lagopède, sorte de poule des montagnes ;)