Dans le rétroviseur: Le Tour de France 2017
La monotonie et la frilosité, vues par un nostalgique des Tours du passé
D’aucuns considéreront probablement que c’est manquer de hauteur de vue et de savoir suffisamment approfondi que de s’autoriser à juger - plutôt sévèrement comme ici - un évènement et ses acteurs depuis un fauteuil de télévision et sur base d’images forcément partielles et de commentaires externes eux-mêmes parfois biaisés. Et j’aurais tendance à ne pas leur donner tort. Mais voilà, l’essai qui suit n’a pas la prétention de répondre à tous les critères d’une analyse objective, voire professionnelle ou quasi-scientifique. Il s’agit plutôt de l’expression écrite des sentiments personnels ressentis subjectivement par quelqu’un qui garde une image vraisemblablement embellie des souvenirs qu’il garde d’un temps où les spectacles sportifs étaient encore empreints d’improvisation et de surprises, écrits par des acteurs eux-mêmes maîtres de leur destin sportif dans une situation donnée. Un temps probablement révolu à jamais; un temps où le vécu sportif était souvent plus passionnant et plus passionné; un temps où, il ne faut pas l’oublier, le cyclisme en particulier était accompagné - revers néfaste de la médaille - de phénomènes et scandales, détectés parfois plus tard seulement, qui l’ont à maintes reprises amené tout près d’un gouffre destructeur, un aspect fatal d’alors (et d’aujourd’hui ?) que la nostalgie des décennies passées ne doit et ne peut pas faire oublier.
Revenons tout de même - avec quelques jours de recul - à nos moutons actuels.
Que dire en ce temps d’une course cycliste, souvent spectaculaire et humainement attachante dans le passé, dont l’édition 2017 a laissé sur leur faim la plupart de ceux qui ont, comme souvent précédemment, suivi avec attention, persévérance et sympathie initiales ce voyage de plus de 20 jours à travers la France et certains de ses pays avoisinants? Que dire des coureurs qui devraient en être les acteurs principaux, des directeurs d’équipe dont l’importance globale et l’impact direct n’ont cessé d’augmenter, des organisateurs dont l’influence et le rôle paraissent moins substantiels qu’ils ne devraient et pourraient l’être, des divers types de presse dont la signification pour le cyclisme en général et pour le Tour de France en particulier a profondément changé à travers les temps?
La course
Si les très nombreux observateurs-amateurs devaient choisir un seul adjectif pour caractériser et synthétiser la course-évènement qu’ils ont suivie au cours des trois premières semaines de juillet 2017, les nostalgiques parmi eux hésiteraient probablement pour l’essentiel entre “monotone” et “ennuyeux”, les deux termes étant par ailleurs très proches l’un de l’autre.
Les étapes plates se suivent et se ressemblent: Un groupe de quelques coureurs s’échappent dès le kilomètre 0, le peloton laisse faire tout en gardant le contrôle de l’échappée, à l’approche de l’arrivée (selon l’avance prise entre 60 et 40 km avant le terme) le peloton s’active pour rattraper les échappées avec une très belle régularité à moins de 10 km de l’arrivée, pas trop tôt pour éviter des contre-attaques qui pourraient déplaire aux équipes des finisseurs-sprinteurs. Si ce schéma, particulièrement répétitif, donc monotone, donc ennuyeux, dépendait dans son apparition, son développement et sa conclusion de l’initiative et du sens tactique des coureurs pris individuellement ou encore des capitaines de route dans le peloton, on pourrait à la rigueur y prendre plaisir et applaudir les choix et l’exécution des choix effectués par les coureurs. Mais ce n’est pas de la sorte que la course fonctionne actuellement. C’est, toutes proportions gardées, un Tour de France à l’image de la Formule 1 que l’on a vécu lors de étapes de plaine: des exécutants sur bolides ici, sur vélos là.
Le schéma n’est pas tout aussi uniforme ou répétitif lors des étapes de moyennes ou de hautes montagnes; il n’en reste pas moins que celles-ci se sont résumées la plupart du temps - en ce qui concerne les soi-disants favoris - à des courses de côte en fin de parcours, les kilomètres précédents étant réservés aux “seconds rôles”, appelés à animer les émissions de télévision et à montrer le noms des sponsors sur les équipements. Il n’y a en vérité que les descentes de cols, avec tous les dangers qu’elles comportent si les coureurs y dépassent les limites tracées par leur propre savoir et par les conditions météorologiques ou routières, qui ont animé les vainqueurs potentiels à s’enhardir un tout petit. C’est presqu’uniquement là qu’il y a eu du spectacle télévisé, parfois au mauvais sens du terme, malheureusement; ce sont les chutes, nombreuses et souvent assez graves, dont le téléspectateur se souviendra, malheureusement, à défaut de véritable lutte entre les meilleurs dans les étapes de montagne ou ailleurs, les meilleurs dont l’ardeur relative a pu être freinée des fois par ceux qui, en voiture et à l’arrière du peloton, tiennent les rênes sinon des vélos du moins de la tactique de course.
Les coureurs et leur encadrement
Ce n’est pas parce que les favoris se seraient opposés farouchement pendant des jours et des jours que le classement est resté serré jusqu’à la veille de l’arrivée à Paris et qu’il y a eu une sorte d’incertitude, quoique quelque peu artificielle, quant au nom du vainqueur. C’est parce qu’il n’y a pas eu de lutte ou si peu entre ceux que l’on attendait pour se disputer la victoire finale que les écarts de temps sont restés faibles, résultat d’un nivellement malheureusement vers le bas des forces en présence. Timorés ils l’ont été tous, ou presque, parce que beaucoup croyaient très tôt devoir défendre une position fragile acquise souvent sans initiative personnelle, les bras croisés pour ainsi dire (même si l’image est en opposition avec celle généralement projetée par un cycliste). A l’approche de la semaine finale, il ne s’agissait plus vraiment d’essayer de détrôner le maillot jaune, de progresser de la 4e à la 3e place, de la 8e à la 5e, il s’agissait avant tout de défendre une position, aussi peu attractive qu’elle puisse finalement être pour un soi-disant ténor, un gagnant potentiel, notamment au regard des ambitions affichées avant le départ. A la fin du compte, la plupart des acteurs ont accepté que le verdict final dépende des rares kilomètres disputés contre la montre, les étapes en ligne, en plaine ou en (haute ou moyenne) montagne, n’ayant eu qu’une faible incidence sur le classement final des premiers.
S’il reste vrai que ce sont les coureurs qui pédalent, et non les directeurs techniques ou sportifs dans les voitures d’accompagnement, ce sont ces derniers, dominateurs au détriment des coureurs, qui déterminent en direct et dans le détail le comportement individuel des membres de leurs équipes et de leurs équipes en tant que collectivités, d’un côté, et par conséquent le déroulement d’une étape, de l’autre côté. Leur outil de travail chéri, le micro relié aux oreillettes, a changé de fond en comble les courses cyclistes. Ce ne sont plus les coureurs, renseignés de façon quasi-artisanale par les motocyclistes de l’organisation avec leur porteur de panneau, qui choisissent concrètement et en course la tactique, les moments propices à l’attaque et les répliques; ces choix sont effectués dans les voitures par l’encadrement d’équipe, aidé voire déterminé en cela par des programmes informatiques, et transmis aux coureurs par voie d’oreillette. Et si jamais un coureur un peu plus courageux que les autres ose se montrer quelque peu téméraire, il risque, au moment de demander l’autorisation “d’y aller”, de se faire freiner par les tacticiens sur PC. “Minimiser les incertitudes et les risques” a dû être la devise du peloton et de la caravane des techniciens. Tout faire pour éviter l’imprévisible et vous aurez produit la monotonie d’un évènement sportif et l’ennui des observateurs.
Les organisateurs, conscients des dangers que court leur course du fait de la domination exercée par les directeurs d’équipe et de leur opposition à toute forme de fantaisie, essayent - à juste titre - d’innover en travaillant sur la structure du Tour et sur les parcours d’étapes. Mais tant qu’ils ne sauront, avec le concours indispensable de la Fédération internationale, rendre leur autonomie d’action aux coureurs, du moins une fois que la course est lancée, ils ne réussiront pas à redonner à leur course son attractivité du passé. D’autant plus que les véritables personnalités, telles que l’on a pu les vivre dans le passé, se font de plus en plus rares dans le peloton, à un moment où ceux qui ont souvent fait preuve de présence, de tempérament, d’initiative et de charisme se retirent successivement du peloton, la force de l’âge étant passée par là. La génération actuelle, non accoutumée à son autonomie de course, aime se cacher derrière les oreillettes, au prétendu motif que celles-ci sont un élément essentiel et incontournable de la sécurité sur le parcours. Si tel devait être le cas, rien n’interdirait de limiter la communication avec les coureurs par voie d’oreillette à la seule direction de course, la mieux placée d’ailleurs pour rendre les coureurs attentifs, le cas échéant, aux aléas de la route.
La presse et le public
Tout enthousiastes et passionnés que les journalistes du service public français ont pu être jour après jour, à des degrés divers mais trop souvent excessivement (à mes yeux), ils n’ont pas réussi à rendre la course plus exaltante, le spectacle plus grandiose, les coureurs plus dynamiques. Même s’il n’est pas certain que de cette façon ils répondent complètement à leur mission d’informer, de rapporter et de raconter, leur attitude - que l’on retrouve par ailleurs à d’autres occasions avec d’autres maisons de retransmission des images télévisées - correspond parfaitement aux attentes - clairement exprimées ou sous jacentes - de leurs patrons: Il faut bien vendre un produit chèrement payé et pour ce faire il importe de le peindre dans les couleurs les plus agréables, de vanter ses qualités et de minimiser ses défauts. Mais il faut aussi reconnaître que la tâche de ces hommes et femmes de presse n’a pas été aisée, loin de là. Raconter et commenter pendant trois semaines chaque jour depuis le kilomètre 0 jusqu’à l’arrivée les images de ce qui se passe (et de ce qui très souvent ne se passe pas) est compliqué et ingrat. Trouver le juste ton pour parler de ce qui souvent ne mérite pas d’être vanté l’est tout autant. En décidant cette couverture intégrale de la course, la télévision française et l’organisateur n’ont finalement fait plaisir et rendu service qu’aux sponsors, surtout pas aux spectateurs dont beaucoup - s’ils se sont déjà trouvés devant leur écran à l’heure du départ - ont rapidement dû être fatigués par l’inaction ou plutôt par la répétition du même schéma qui leur ont été servies. Il est d’ailleurs significatif que plus l’intervenant est expert (c’est-à-dire ancien coureur généralement renommé dans ce cas-ci), plus il garde ses pieds sur terre aussi longtemps qu’il n’y a que peu de raisons de la quitter; il est tout aussi remarquable que celui qui aurait en fin de compte le plus de motifs pour s’enthousiasmer, celui qui raconte l’histoire de France à travers ses châteaux et ses églises et qui décrit les paysages des régions traversées le fait généralement de façon plus modérée que ses collègues de la faculté sport et cyclisme. (Je ne puis dans ce contexte que féliciter ceux, anciens coureurs cyclistes, qui, dans des circonstances difficiles, sans lien direct avec la course autres que par le biais des mêmes images télévisées que celles que les spectateurs voient au même moment, ont commenté journellement les phases finales des étapes pour la télévision en langue luxembourgeoise avec compétence et modération, accompagnées du juste zeste d’enthousiasme approprié).
Le passage du Tour de France reste un spectacle impressionnant, indépendamment de la qualité proprement sportive de la compétition. Et le public continue d’apprécier le tout, peut-être les aspects annexes davantage que la course elle-même, mais cela reste à vérifier. L’auteur a pu s’en rendre compte, s’il devait avoir eu des doutes à ce sujet, lors de la visite du Tour 2017 au Luxembourg. Ici et ailleurs l’on a néanmoins pu avoir l’impression que les foules étaient moins denses qu’autrefois. Ce qui semble certain, c’est que, comme parfois dans le passé, le comportement de ces foules, mieux de certaines parties d’entre elles, a pu rappeler ça et là les stades de football à l’occasion d’oppositions particulièrement marquées plutôt que des touristes ou adeptes de bonnes manières. Cela n’a pas plu, à juste titre, parce qu’une telle attitude n’est généralement pas l’apanage des publics de sports individuels. Mais comme le cyclisme se vante d’être aujourd’hui plus sport d’équipe que sport individuel . . . ?
Ce qu’il en restera
Chacun gardera en sa mémoire ce qui lui a particulièrement plu ou déplu. La routine ou la banalité seront rapidement écartés. Après un effort d’objectivité (mais c’est quoi en fait, l’objectivité dans le sport?), je retiendrais le catalogue suivant, auquel beaucoup pourront probablement se rallier:
- un vainqueur incontesté, tout en retenue, et des adversaires directs peu combattifs;
- une course au déroulement répétitif et des coureurs timorés et peu dynamiques;
- un suspense réel et pourtant quelque peu artificiel;
- des vedettes, souvent de second ordre, qui ont volé la vedette à ceux qui étaient supposés être les véritables vedettes;
- des chutes spectaculaires et graves ayant écarté des coureurs qui auraient pu jouer ou avaient déjà joué un rôle intéressant;
- des directeurs d’équipe dominateurs, souvent grâce à la technique, pour le bien ou le mal de leurs poulains;
- des reportages de télévision excessivement longs dont le contenu n’a souvent pas suffi pour en faire un spectacle;
- et comme toujours: une remarquable publicité pour les régions traversées.
En dépit de toutes les frustrations vécues ou ressenties, ils seront nombreux à attendre fébrilement la publication en octobre prochain du parcours de l’édition 2018 et à planifier à nouveau quelque peu leur été en fonction du Tour de France. Mais celui-ci devra activement prendre garde à ne pas se faire rattraper ou dépasser par le Giro et la Vuelta en ce qui concerne la popularité et l’attractivité de l’évènement proposé.
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