Un regard dans le rétroviseur - 2016/9

*L’été des vacances*

L’été n’a pas été uniquement fait de choses “bleu ciel” ou “à l’eau de roses”, loin de là. Les évènements tragiques, qui font la Une depuis des mois et dont j’ai parlé précédemment , n’ont pas disparu; au contraire, l’on ne peut pas ne pas noter une intensification certaine. Cette fois-ci, je me suis néanmoins proposé de me limiter à la partie de l’actualité qui est synonyme de divertissement ou qui, à tort ou à raison (souvent d’ailleurs à tort), est considérée ou traitée comme tel.

Politique-spectacle à l’américaine

Wikimedia Commons; Hillary Clinton arriving on stage at the AIPAC Policy Conference in Washington DC 2016; Author: lorie shaull
Wikimedia Commons; Donald Trump speaking at a rally in Fountain Hills, Arizona, 2016; Author: Gage Skidmore

Depuis que la télévision a pris les rênes du pouvoir (à de nombreux égards), dans la deuxième moitié du 20e siècle (aux Etats-Unis pour commencer), la politique n’est plus seulement ou en ordre principal affaire de programmes, d’arguments, de valeurs, ni de qualifications ou de qualités personnelles directement liées à la chose publique. Au contraire, l’emballage a peu à peu gagné en importance jusqu’à faire reculer au second rang ce qui précédemment déterminait et devrait continuer à déterminer les choix et les préférences, à savoir le contenu. La forme domine de plus en plus souvent et à beaucoup de titres le fond.

Depuis que les recettes publicitaires et les quote-parts d’audience, étroitement connectées, sont devenues des indicateurs essentiels pour la confection des programmes de télévision (principalement mais pas uniquement aux Etats-Unis), le spectacle offert aux téléspectateurs (qui sont aussi électeurs), y compris les reportages politiques télévisés, doit divertir en premier lieu. Ce qui n’est pas le cas, ou si rarement, pour les débats politiques de fond d’un autre temps, du moins selon l’appréciation historique et actuelle de beaucoup sur les uns et les autres. Sans aller jusqu’à se comporter comme des artistes de cirques (du moins la plupart d’entr’eux et d’entr’elles), les hommes et les femmes politiques doivent se prêter au jeu des prestations distractives et distrayantes dont la “qualité” essentielle est de retenir le spectateur devant son écran de télévision, ce qui le mettra en position de consommer à intervalles réguliers et rapprochés les messages publicitaires chèrement payés. Tous ou toutes n’ont pas les mêmes qualités d’animateur ou animatrice, mais tous et toutes ont dû s’y mettre, au risque - critique suprême - d’ennuyer.

Cette évolution, surtout américaine, ne date pas de hier ou d’avant-hier et elle mériterait un jugement nuancé, mais en 2016 elle a gravi aux Etats-Unis un nouvel échelon et la campagne présidentielle qui a mené, dans une première étape, aux conventions républicaine (à Cleveland) et démocrate (à Philadelphie) en est un parfait exemple. Rarement sinon jamais les affrontements et polémiques ont-ils été aussi médiocres (en général), aussi odieux (à certaines occasions), aussi proches (trop souvent) d’une pièce de théâtre de mauvaise qualité, il est vrai d’un côté beaucoup plus que de l’autre, du moins si l’on regarde ceux sur lesquels les projecteurs de l’actualité se sont concentrés.

Pourquoi ce nivellement vers le bas? Parce que les controverses politiques sont devenues, depuis la fin du 20e siècle aux Etats-Unis, progressivement plus agressives, centrées sur les personnes plutôt que sur les idées et les projets; parce que les responsables politiques, surtout du côté républicain, ont une tendance accrue à vouloir faire juger les différends et controverses politiques par les tribunaux ou des commissions d’enquête (en cela, Hillary Clinton vit en quelque sorte la même expérience que son mari-président 20 ans plus tôt); parce que le dénominateur commun entre les antagonistes s’est progressivement réduit et parce que les deux principaux candidats, qui seront face à face au courant des prochains mois, réunissent ensemble, mais pour des raisons et à des degrés divers, tous les ingrédients susceptibles de faire de ce débat politique pour l’accession à la présidence des Etats-Unis quelque chose comme un affrontement presque sans merci entre adversaires que tout différencie et que rien ne semble rassembler. Des idées provocatrices, un language aisément accessible mais souvent superficiel et condamnable (peut-être les vagues excuses récentes annoncent-elles un changement à cet égard, peut-être) et un style familier et fougueux, d’un côté; une attitude et un langage technocrates sans empathie apparente (en dépit de beaucoup d’efforts en ce sens), un passé complexe et un comportement personnel et professionnel prêtant le flanc à des attaques, voire des agressions verbales continues, de l’autre côté: Voilà ce qui saute aux yeux et aux oreilles de ceux et de celles qui suivent la politique aux Etats-Unis d’Amérique en 2016 de l’extérieur et de l’étranger en évitant ou en étant dans l’impossibilité de s’en occuper de façon approfondie. Et, dans la mesure où il arrive tout de même que des questions de fond soient abordées, un adage bien connu - qui se veut un miroir de la politique US - se révèle malheureusement trop souvent conforme à la réalité: “Keep it simple, say it often”. La candidate démocrate, plus concrète dans ses propositions, plus réfléchie dans son analyse, plus ouverte sur le monde extérieur, moins théâtrale dans sa présentation, doit ainsi affronter un contexte qui - malgré ses qualités - ne lui est pas nécessairement favorable, en dépit de sa longue expérience très diversifiée, surtout parce que l’esprit et l’air du temps ne plaident pas nécessairement pour la classe dirigeante établie, celle que Hillary Clinton représente aux yeux de ses adversaires, et au-delà, à la perfection.

Comment peut-on prévoir sérieusement et concrètement la suite des évènements si cette suite risque de rester avant tout une question de langage plus ou moins ciré, d’invectives plus ou moins agressives, d’insinuations plus ou moins répugnantes, d’exagérations peu subtiles au détriment du candidat adverse, pratiqués des deux côtés, avec une intensité et une véhémence très inégales il est vrai . Pour le moment rien n’indique que la campagne prendra une tournure plus réflective. En attendant ce moment improbable, l’on ne peut plus exclure que, ce qui paraissait impossible aux yeux de presque tous il y a encore moins d’un an, ne devienne réalité en novembre prochain, d’autant plus que les épées de Damoclès qui planent au-dessus des deux candidats constituent un facteur d’interrogation et d’incertitude supplémentaire qui n’incite pas véritablement les antagonistes et ceux qui les soutiennent à la retenue verbale. La joute opposera donc finalement Hillary Clinton qui, depuis sa déclaration de candidature, semblait certaine d’être désignée par son parti et qui a eu beaucoup plus de problèmes à y arriver qu’elle-même, ses appuis et ses adversaires n’ont pu l’imaginer, d’un côté, et Donald Trump que personne, sauf peut-être lui-même et ses plus fervents supporters, ne croyait en mesure - jusqu’à récemment - d’atteindre son but initial, la nomination par son parti, de l’autre côté.

Alors, dorénavant, en cette année 2016 et jusqu’au 8 novembre, rien n’est semble plus impossible. Même si, au lendemain des deux conventions, la candidate démocrate, l’ancienne Première Dame des Etats-Unis et Secrétaire d’Etat (ou Ministre des affaires étrangères selon la terminologie européenne) semble avoir repris un avantage significatif (et décisif?), parce qu’elle-même et ses partisans ont finalement bien ou très bien géré le spectacle à Philadelphie alors que son adversaire républicain a en quelque sorte accumulé les gaffes, les écarts de langage et les ambiguïtés de fond depuis sa prestation un peu mitigée à Cleveland. Mais de ce côté-ci de l’Atlantique, il faudra être conscient - au moment d’exprimer des préférences et de se lancer sur le terrain des prévisions - du fait que ce n’est pas la “Vieille Europe” qui votera et qui choisira le prochain président (m ou f) des Etats-Unis d’Amérique. Si tel était le cas, le résultat serait probablement moins incertain.

En dépit de ce jugement (très) critique sur un décor et sur une scène (très) contestables, il ne serait pas équitable de ne pas mentionner que beaucoup, surtout de l’autre côté de l’Atlantique, considèrent que tout ça, y compris les excès, c’est tout simplement la démocratie.

Trop fort

Il a suffi de peu de choses et de peu d’obstacles et les favoris potentiels du Tour de France, sauf un, se sont volatilisés sans s’être véritablement montrés ou exprimés pour ne laisser surnager qu’un seul appelé à assurer le spectacle, un petit spectacle, et s’il n’y avait pas eu les très belles régions et les magnifiques paysages de France, d’Espagne, d’Andorre et de Suisse, il aurait souvent mieux valu ne pas ouvrir son poste de télévision pendant les trois semaines où la télévision française a fait faire à ses spectateurs le tour de la France et au-delà.

En l’absence de concurrents à sa hauteur, Chris Froome a remporté le classement général aisément. La force collective de son équipe et sa suprématie individuelle dans les étapes contre la montre ont largement suffi à distancer ceux dont les soi-disant experts avaient crû qu’ils pourraient plus ou moins faire jeu égal avec le Britannique. Si ce dernier avait remporté la course à 21 étapes après avoir attaqué avec succès ses concurrents (il l’a certes fait mais très parcimonieusement et n’a pas eu besoin de faire plus) et repoussé les tentatives de ces derniers (qui ne sont pas venues), on aurait pu applaudir sans réserve ( du moins provisoirement) le vainqueur et les vaincus et se réjouir d’avoir vécu une épreuve sportive de haut niveau. Mais on est loin de cette image idyllique. Froome mérite incontestablement sa victoire, mais “ à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire”. Ceci n’est pas de sa faute, mais l’on peut regretter (à l’image du football où l’argent marque de plus en plus les buts) qu’en cyclisme, l’argent ait fini par faire monter les cols plus aisément, aux uns, et, à défaut, par freiner les autres. En un certain sens, il faudrait se réjouir de l’existence des multiples classements accessoires, car eux au moins ont suscité une lutte un tout petit peu plus attractive. Malheureusement ceux-ci ont également été décidés assez tôt en 2016; du moins a-t-on pu vivre sur ces terrains des oppositions réelles pendant une partie des trois semaines de voyage à travers la France. Mais, peut-être que ces classements subsidiaires, sorte de compensation, sont-ils une explication de l’attitude attentiste et passive de beaucoup des partants qui y trouvent un lot de consolation suffisant, faute de mieux?! D’une façon générale, il est regrettable que la crainte de perdre après avoir été courageux et tenté quelque chose prévale sur les potentialités incertaines d’une attitude plus téméraire.

A certains moments de la course, je me suis rappelé ces paroles de la Fontaine “Rien ne sert de courir, il faut partir à point”, mais c’est à tort que j’ai tissé ce lien, car à vrai dire, ceux qui en théorie étaient partis pour gagner cette compétition, sauf un, n’ont jamais commencé à courir, du moins pas comme un aspirant-vainqueur aurait dû s’y prendre. Il y a certes eu des joies individuelles et des moments particuliers, mais, au total cela n’aboutit - au plan de la lutte pour la première place et du spectacle sportif - qu’à un millésime qu’il faudra oublier rapidement.

Des anneaux secoués

L’approche d’un grand évènement, sportif ou autre, est généralement marquée par une joie anticipée qui monte, par une intensification des messages colorés qui sont censés attirer et motiver spectateurs et participants, par une concentration des uns et des autres sur leurs priorités finales sportives ou organisationnelles.

RIO 2016, l’organisation des Jeux olympiques au Brésil, pour la première fois de leur histoire en Amérique du Sud, ne correspond pas à ce tableau rêveur. La crise politique et sociale au Brésil; les problèmes écologiques et la pollution des eaux dans la ville des Jeux; les craintes d’un attentat terroriste et les angoisses résultant de la criminalité locale; le virus Zika; le coût des deux très grands évènements sportifs organisés de façon rapprochée au Brésil; les défections précoces ou tardives - pour des raisons justifiées ou factices - de vedettes exagérément professionnalisées; l’un et l’autre sport olympique, jeune ou ancien, dont certains fleurons ne semblent pas (ou plus) vraiment touchés par l’esprit olympique ni intéressés à vivre l’expérience des Jeux olympiques, au vu de la priorité accordée aux compétitions propres à leur sport et grassement (c.-à-d- beaucoup mieux) dotées; le doping - accompagnateur quasi permanent du sport de compétition - géré individuellement ou organisé par des autorités publiques nationales ou des organismes privés; la position du CIO et des fédérations internationales à l’égard de la Russie au lendemain du rapport accablant de l’Agence mondiale anti-dopage; les dysfonctionnements initiaux au Village olympique: De tout cela il a été question à l’approche du 5 août 2016 et - par comparaison - très peu des nombreux sportifs auxquels il n’était pas possible - du moins pas pour le moment - d’attribuer un label négatif.

A dire vrai, c’est presque de tradition que de mettre en évidence des phénomènes regrettables (ou plus) à l’approche des Jeux olympiques, pour des raisons parfaitement légitimes, parfois, ou pour faire sensation, en d’autres occasions: les menaces de boycott ou les boycotts effectifs - pour des raisons uniquement ou essentiellement politiques - à l’approche des Jeux de Melbourne, Montréal, Moscou, Los Angeles, Séoul; les conflits sociaux et les retards de construction à Montréal; les excès de la commercialisation à Atlanta; la question des droits de l’homme à Pekin, pour ne citer que ceux-là, sans oublier que les médias ont, pour ainsi dire toujours et partout, crû devoir constater une absence presque totale d’esprit et de flair olympiques dans la cité des Jeux à quelques jours de leur ouverture, ce qui n’a généralement pas empêché ces Jeux d’être un succès global à partir du moment où ils ont débuté.

Les sirènes d’alarme ne sont pour ainsi dire jamais restées silencieuses à l’avance. Des crises, les Jeux en ont parfois souffert, surtout dans les 70 et 80 du 20e siècle, mais pour l’essentiel, ils ont survécu, ils se sont développés (pas toujours dans le bon sens, il est vrai), grâce aussi aux leçons apprises à leur suite.

Et en 2016?: Comme d’habitude, la cérémonie d’ouverture, d’autant plus agréable et réussie qu’elle n’a pas été emphatique ou surdimensionnée, aurait pu et dû donner le ton pour la suite des évènements. L’atmosphère a alors été colorée, joyeuse et joviale (d’après ce que l’on a pu juger à la télévision); les critiques de fond - toujours les mêmes en ordre principal, que d’aucuns, la plupart du temps les mêmes, n’ont cessé de relancer - n’ont pas vraiment réussi à faire oublier ce qui continue en principe à situer les Jeux olympiques tout à fait hors norme (même si leur évolution progressive vers plus de professionnalisme et vers un type de championnats du monde simultanés les rend malheureusement moins unique): une union ou une réunion simultanée d’athlètes du monde entier (en principe les meilleurs du moment) dans à peu près tous les sports qui se pratiquent sous forme de haute compétition sur le globe, sans distinction de classe sociale (ce n’est plus tout à fait exact depuis que certains des athlètes les mieux rémunérés en dehors des Jeux, heureusement pas tous, ont choisi de ne pas vivre au village olympique, autrefois centre sociétal de la période des Jeux), de sexe, de race, de couleur, de religion, d’orientation sexuelle, de préférence politique ou philosophique, de culture.

Mais il semble que l’étincelle n’ait pas durablement et véritablement jailli: les tribunes n’ont pas toujours été pleines, loin de là; le public local a souvent été unilatéral dans ses encouragements; beaucoup de sports ne semblent pas avoir attiré l’intérêt ou la curiosité des spectateurs brésiliens. En fin de compte, si les Jeux de Rio n’ont pas eu à affronter les crises, éclats, incidents ou scandales majeurs que l’on pouvait craindre (ce qui n’est déjà pas si mal, par les temps qui courent), il leur a manqué quelque chose d’extraordinaire pour en faire des Jeux exceptionnels, même si - au niveau des performances sportives - il a souvent été question, parfois à juste titre, de moments ou d’évènements historiques, un peu de façon inflationniste tout de même. Pour quelqu’un, qui a eu longtemps des contacts et des rapports étroits avec le mouvement olympique national et international, les Jeux olympiques gardent encore et toujours et malgré tout une signification, un attrait, un rayonnement tout à fait particuliers. Mais les excès de multiples sortes, qui caractérisent beaucoup de sports au niveau de la haute compétition et qui accompagnent aussi les Jeux olympiques, et les dérapages, surtout d’ordre éthique, qui ont fait la Une pendant cette quinzaine, compliquent grandement la sauvegarde de cette image. Quel dommage!

En fin de compte, chacun de ceux et de celles qui ont suivi ces Jeux (plus ou moins) étroitement en gardera des souvenirs qui lui sont propres. Les noms des athlètes qui seront valorisés pour et par l’Histoire ne dépendront pas uniquement ni même en premier lieu de la qualité et du niveau des performances réalisées par les et les autres, mais aussi et surtout du charisme et de la prestance - notions certainement subjectives - de ceux et de celles qui les ont accomplies. De même, les multiples instants de bonheur et de tristesse, les nombreuses larmes de joie et de déception - vécus sur place et véhiculés mondialement par une télévision aux prestations très réussies - ne seront pas principalement retenus en fonction de leur signification réelle et instantanée, mais selon la façon dont ils auront été traités par les medias.

Selon que l’on est plus ou moins exigeant, plus ou moins indulgent, l’on dira de la délégation luxembourgeoise soit qu’elle a globalement ramené de Rio les résultats que l’on pouvait attendre d’elle, soit que dans un contexte très relevé et donc compliqué une partie de ses membres ont démontré qu’ils savent être compétitifs à un haut niveau, l’un n’excluant d’ailleurs pas l’autre. Vu à distance (ce qui est autre chose que le vécu plus émotionnel sur place et facilite une approche plus critique), il n’y a pas eu d’apogée ou de moments particulièrement forts, ni de véritable déception ou de défaillance (les bons, les moins bons et les rares mauvais résultats ayant tous été en quelque sorte “prévisibles” ou dans l’ordre envisageable des choses). Mais il n’est pas certain que le Comité national olympique ait rendu un véritable service aux deux athlètes féminines qui ont bénéficié de sa largesse et de sa mansuétude au moment des sélections. Finalement, dans un bilan globalement satisfaisant, il manque avant tout ce résultat exceptionnel, comme lors des derniers Jeux olympiques en 2008 et 2012 lorsque le Luxembourg a, à chaque reprise, approché de très près une médaille olympique, en cyclisme et en judo.

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