Vivre sur une péniche à Metz : ils n’ont plus les pieds sur terre

La péniche Octopus flotte sur le canal de Jouy.

Des passionnés vivant une vie calme et paisible au fil de l’eau : c’est ce que l’on s’imagine des habitants de péniches. Mais entre travaux permanents et rapports tendus avec l’administration, la réalité est loin de la carte postale.

Samuel et Typhaine, Octopus

Allée Saint-Symphorien, Metz. Nous suivons un petit chemin de terre qui longe le canal de Jouy. Sur notre gauche, une dizaine de péniches reposent paisiblement sur l’eau. Au bout, l’Octopus, une péniche peinte en rouge et gris. Samuel et Typhaine en sont les propriétaires depuis avril 2017. Un changement radical de vie pour ce couple adepte de logements atypiques et leurs trois enfants. Typhaine déclare : “On est venu visiter, on a eu un méga coup de cœur et on a acheté”.


Claire, Orphée

Claire habite sur une péniche depuis plus de 4 ans.

En retournant un peu sur nos pas, nous découvrons la proue blanche, noire et rouge de la péniche de Claire. Depuis 2014, elle et son compagnon découvrent les joies de la vie sur l’eau… mais aussi ses défauts.

Séduite par le côté convivial, elle admet “c’est un achat coup de cœur”. Ce qu’ils cherchaient était simple, mais rare : un endroit proche du centre où ils pourraient faire du bruit sans gêner personne. La famille baigne dans l’art du spectacle. Monsieur est musicien, alors il ne faut pas déranger les voisins. La péniche est spacieuse : quatre chambres, une pièce centrale confortable, un côté “gros loft, avec une hauteur de plafond agréable qu’on ne retrouve pas dans un appartement”.

Comme les autres péniches, c’est une Freycinet. Moins de 40 mètres de long, pour rentrer dans les écluses, et 5 mètres de large. La chambre du capitaine est transformée en gîte, et le reste était le grand bac de transport, “ici c’était des céréales”.

« C’est un peu la lutte pour faire reconnaitre nos droits »

Pour Claire, la péniche offre des moments géniaux. Quand le soleil est au rendez-vous, la vue est passionnante et la famille n’hésite pas à sortir vélos et trottinettes pour aller se balader. Quand il pleut, c’est une autre affaire : “On n’a pas le droit de se garer plus de 20 minutes sur le chemin”. Les forces de l’ordre n’hésitent pas à mettre des contraventions quand ils repèrent de petits détournements. “C’est un peu la lutte pour faire reconnaitre nos droits”, avoue Claire. “On paye quand même assez cher en taxes et à côté de ça on n’a pas grand-chose.

Le couple ne paie cependant ni taxe foncière, ni taxe d’habitation. “C’est plutôt comme un droit d’anneau dans un port, un peu comme on pourrait payer l’emplacement dans un camping.” Pour eux, c’est plus de 1200€ par an. Les autres propriétaires ne déboursent pas tous la même somme. Cela dépend de la présence ou non d’un gîte, mais également de la ville dans laquelle se trouve la péniche. “On est juste à la limite ici. On est à Montigny.” Juste derrière nous, les péniches sont dans la partie de Metz. Eux paient plus cher, notamment en raison de la taxe foncière qu’ils doivent payer.

« Si c’était à refaire, on ne le referait pas »

Bien que l’environnement leur corresponde totalement, Claire est franche : il y a eu trop de mauvaises surprises. Toutes les péniches ont besoin d’un entretien particulier et il faut souvent mettre la main à la patte, beaucoup plus qu’avec une maison. Mais en plus de ces problèmes du quotidien, le couple a eu une mésaventure avec les anciens propriétaires qui ont brisé leur confiance en arrêtant de payer la réparation du moteur. “Si c’était à refaire, on ne le referait pas. C’est vraiment chronophage, c’est de l’angoisse.” Claire et son compagnon comptent bien retourner sur terre dès que possible.

En été, les terrasses permettent de profiter d’une vue sur la nature. (Crédit photo : Gîte l’Aparté).

Ce qui sauve, c’est la solidarité entre voisins, toujours là pour donner un coup de main. Et puis le gîte, qui leur permet de rembourser leur crédit. La péniche a coutée 230 000€, mais c’était sans compter les assurances, l’entretien et les autres dépenses qui font que la vie sur un bateau, “c’est un autre budget”.

« On vit un peu dans un No man’s land »

Pour Claire, l’administration n’aide pas énormément. “Entre la VNF (NDLR : Voies Navigables de France, qui gère le canal), la Ville de Metz et la Ville de Montigny-lès-Metz ils se rejettent tous les responsabilités. On vit un peu dans un No man’s land”. Les problèmes s’accumulent et font presque couler l’allée des péniches. Néanmoins, elle reste sur son postulat de base : elle aime la vie en bateau.


Rodolphe, Alclair

Nous remontons le chemin en direction du centre-ville. Au bord du parking du centre de formation du FC Metz, une grande péniche entièrement bleue, sur laquelle on lit Chambres d’hôtes. Propriétaire depuis moins d’un an, Rodolphe nous reçoit.

Rodolphe habite sur sa péniche depuis moins d’un an.

Il avoue que s’il habite ici aujourd’hui, c’est par pur hasard. Après deux ans de galère pour la recherche d’un nouveau logement avec sa famille, “on a vu cette annonce pour une péniche. On s’est dit qu’on pouvait aller voir mais c’était plus une blague pour se changer les idées, pour voir quelque chose d’un peu différent”. Finalement, et même s’ils ont tout d’abord un peu de mal à se projeter, ils achètent la péniche transformée en habitation depuis les années 50, qui repose ici depuis 18 ans, ainsi que les chambres d’hôtes qui vont avec. Ils emménagent avec leurs deux filles de 5 et 10 ans. Malgré une première appréhension, celles-ci en sont maintenant fans, “la plus grande est fière de pouvoir dire à ses copines qu’elle habite sur une péniche.”

N’ayant jamais vécue sur l’eau, et par peur notamment de l’humidité pendant l’hiver, la famille garde un appartement dans le quartier impérial de Metz. Une peur qui ne sera finalement pas confirmée, “en fait c’est plus sec qu’une maison en pierre : quand on met une serviette sur une chaise, elle est sèche le lendemain.

Pour Rodolphe, la vie sur une péniche au quotidien est assez proche de celle dans une maison ou un appartement. “Le côté agréable, c’est qu’on peut avoir une chouette terrasse en plein centre-ville, qu’on est dans un cadre super avec le matin les cygnes et les hérons qui viennent se poser juste à côté.” Il faut aussi noter que contrairement à la péniche Octopus de Typhaine et Samuel et à l’Orphée de Claire, situées à Montigny-les-Metz, celle de Rodolphe à Metz est reliée totalement à l’électricité et à l’eau de la ville.

Les artisans n’hésitent pas à “envoyer des devis à des prix délirants, ou à dire qu’ils vont venir mais on ne les voit jamais”

La principale différence ? Faire intervenir un artisan. Rodolphe grogne contre la plupart d’entre eux, qui, en raison de l’aspect particulier du logement, n’hésitent pas à “envoyer des devis à des prix délirants, ou à dire qu’ils vont venir mais on ne les voit jamais.” Pour justifier cela, la plupart invoquent le fait que les matériaux “travaillent différemment”. Par la force des choses, ils obligent tous les propriétaires de péniches à “devenir un peu bricoleur.”

Une chambre d’hôte qui repose sur l’eau. (Crédit photo : Péniche Alclair)

Rodolphe peut compter sur les chambres d’hôtes, qu’il loue à l’année : “Les clients, souvent des curieux ou des amateurs de logements atypiques, viennent ici car il y a plusieurs valeurs ajoutées : l’emplacement, on est au calme et puis à deux pas du centre-ville.” Une vraie aide financière, car il note un certain nombre de désavantages par rapport à une maison, notamment l’intendance, bien plus chère, et l’obligation d’amener la péniche en carénage tous les 10 ans (même si la plupart y vont tous les 5 ans), pour vérifier la coque. Une obligation légale, qui engendre des frais importants, parfois plusieurs milliers voire dizaines de milliers d’euros.

“Moi c’est ma naïveté qui m’a fait plonger. Si j’avais été au courant, peut-être que je ne serais pas là”

Malgré la communauté de voisins et la solidarité unique qui existe entre tous les propriétaires de péniches messines, Rodolphe n’exclut pas de retourner vivre sur la terre ferme un jour. Il le dit lui-même : “Moi c’est ma naïveté qui m’a fait plonger, si j’avais été au courant, peut-être que je ne serais pas là.” Comme Samuel, Typhaine ou Claire, le besoin constant de travaux est un gros point noir pour lui. “On est sur quelque chose de pas très glamour de la péniche, par exemple la plomberie est fragile, et donc la moindre chose à faire c’est la galère. Au bout d’un moment je pense qu’on va s’en lasser.


La VNF, “gendarme du canal”

Afin de régir administrativement les péniches, c’est la VNF qui prend les commandes. La direction territoriale dépêchée à Metz est dirigée par Catherine François. Avec l’aval de ses supérieurs nationaux, elle délivre une “convention d’occupation temporaire” à chaque péniche afin de rendre légal son stationnement. A l’aide d’un logiciel, elle fixe le prix d’une redevance en fonction de la surface du bateau et de la taille de la ville en terme d’habitants. Ainsi, les cinq péniches situées à Montigny-les-Metz tirent leur épingle du jeu puisqu’elles payent la moitié de la somme demandée aux six péniches stationnées sur le territoire messin (2000€ par an en moyenne pour Metz contre 1000€ pour Montigny).

Lorsqu’une péniche souhaite jeter l’ancre sur les berges du canal de Jouy, c’est l’avis de la mairie de la commune qui est d’abord consulté par l’organisme des voies navigables. Ensuite, un dossier est constitué avec la fiche du bateau, celle des propriétaires, la vérification des rejets d’eau et l’assainissement. “Aucune péniche qui est en travaux ne pourra voir sa candidature acceptée. S’il y a un problème quelconque, elles doivent pouvoir démarrer le moteur et naviguer”, précise Catherine François.

“Le nombre de péniches a doublé depuis quinze ans”

Ces maisons flottantes datant des années 1960 investissent les lieux depuis plus de vingt ans sur ce canal parallèle à la Moselle. Un emplacement bien choisi par la VNF afin d’optimiser la sécurité. “Sur le canal il n’y a pas de navigation, donc pas de fluctuation d’eau. Quand il y a une crue, on peut fermer la porte de garde permettant de toujours garder le même niveau. Ce qui n’est pas possible sur la Moselle”, explique-t-elle.

Le chemin qui longe le canal de Jouy au coucher de soleil.

La convention d’occupation temporaire peut être retirée par la VNF en cas d’extrême dérapage. “Depuis que je travaille ici, on a exclu un petit bateau pour tapage nocturne récurrent en 2016”, déclare la cheffe d’agence qui travaille à Metz depuis quinze ans, avant de poursuivre : “Quand je suis arrivée, il y avait cinq péniches, aujourd’hui ce chiffre a doublé”. Ce mode de vie s’inscrit dans l’ère du temps et séduit les citoyens grâce à son cadre de vie. À Metz, cette tendance semble être en plein essor.


La politique des péniches

Tous les propriétaires de péniches se doivent d’avoir un dialogue récurrent avec la VNF. Mais les échanges sont parfois compliqués, et l’organisme semble réticent à apporter des changements. Certains propriétaires ont pu nous parler d’échanges tendus et parfois de “batailles” pour acquérir certains droits, comme celui de se garer devant les péniches (avec cette fameuse limitation de 20 minutes sous peine d’amende), ou d’avoir un ramassage plus régulier de leurs poubelles. Cette réticence, nous avons pu nous y confronter lors de la réalisation de notre enquête, où nos premières tentatives de contact avec la VNF se sont souvent soldées par des échecs ou de multiples renvois vers d’autres services.

L’aspect politique des péniches nous avait complétement échappé, et pourtant il est bien présent. D’après certains propriétaires, une véritable “guerre” a lieu entre eux, considérés comme fantaisistes, des “manouches sur l’eau” selon Claire, et les habitants d’un des quartiers les plus huppés de la ville, sur la rive d’en face. A tel point que les premiers ont parfois songé à se regrouper en syndicat. Sans résultat pour le moment.

Dans la cuisine de la péniche Octopus.

Et si pour l’instant rien n’est concret, il n’est pas exclu que d’ici quelques années, ces propriétaires “qui ont beaucoup de pouvoir”, parviennent à convaincre la mairie ou la VNF de résilier ces fragiles conventions d’occupation temporaire. Claire affirme : “on nous a dit qu’à terme, il n’y aurait plus rien et que les péniches dégageraient.” Les péniches de Metz ne seront donc peut-être bientôt plus qu’un lointain souvenir, auxquelles se mêleront le clapotis de l’eau et le bruit d’un lourd moteur, s’éloignant vers des eaux moins troubles.

Une enquête de Florent Bibiloni, Rémy Chanteloup et Quentin Saby. Dans le cadre du Master Journalisme et Médias Numériques de Metz.
Photos : Rémy Chanteloup