Vivre avec le trouble de personnalité limite

Quand la psychiatre m’a annoncé que je souffrais d’un trouble de la personnalité limite, ou état borderline pour bien marteler le diagnostique, j’ai été envahi par la honte et le désespoir. Comment avais-je pu, pendant 43 ans, vivre avec une maladie mentale aussi dévastatrice pour moi et mon entourage sans que l’on puisse seulement l’observer, pendant toutes ces hospitalisations qui suivaient mes multiples tentatives de suicide, mes dépressions, mon mal à l’âme, cet éternel sentiment de vide que j’étais le seul à constater.

L’existence aux limite de la frontière, du supportable

Souvent confondu avec la bi-polarité, le trouble de la personnalité se caractérise par ces passions dévastatrices, ces élans aussi impulsifs que ravageurs, cette colère, cette rage, cette anxiété, angoisse, honte teintant les relations et les rapports avec les autres, rendant insupportable bien souvent le lien durable avec le tpl, pour qui l’abandon est pourtant le pire des scénarios et ce qu’il arrive à récolter avec le plus de facilité, de sabotages en crises de colères ou de larmes.

Il ne faut pas penser ici que ces individus s’ingénient à trouver des souffrances diverses (…) le mal-être est réel et redoutable, quoique souvent incompréhensible par les proches.

J’ai passé ma vie pré-diagnostique à être persuadé que dans les 5 blessures fondamentales (abandon, rejet, humiliation, injustice, trahison) il s’agissait des deux dernières qui avaient ce pouvoir de gouverner ma vie ou au mieux la déstabiliser avec pas mal d’efficacité. Ce n’est qu’après mon hospitalisation et de longs mois de thérapie à l’interne que j’ai pu explorer toute la portée de l’abandon, dans la variété de situations et de scénarios qu’il peut prendre, et combien je pouvais dépenser d’énergies et de vécu émotionnel pour l’éviter, sans voir que je finissais par le provoquer.

C’est en canalisant mes émotions et en exprimant mes sentiments par la création que j’en suis venu à mieux vivre.

Me sentir vide, vouloir me faire du mal, exploser puis prendre tous les risques

Je ne compte plus le nombre de tentatives de suicide que j’ai effectuées avec toute la motivation d’en finir réellement et l’espoir de ne plus jamais souffrir. Chaque année j’écris un billet sur la prévention du suicide, bien souvent pour d’abord m’engager moi-même à vivre avant de tenter d’aider les autres à en faire autant.

Ma vie était caractérisée par le vide intérieur, le besoin de me blesser pour changer le mal de place et me sentir tellement vivant, présent, existant, sans compter les risques aussi impertinents que mortels que je prenais, à la petite semaine, allant d’une sexualité débridée et à risque jusqu’à la conduite automobile à tombeau ouvert. Moi qui était si peureux, si craintif, comment pouvais-je concilier ces situations à risque mortel d’ingestion de drogues dures, d’alcool, de médicaments.

Laisse-moi devenir l’ombre de ton ombre, l’ombre de ta main, l’ombre de ton chien, ne me quitte pas. — Jacques Brel

Les passions amoureuses étaient mon lot, mais aussi mes feux de paille. J’allais de quelques jours d’intense bonheur où je donnais tout pour rapidement trouver milles raisons qui allaient pousser l’autre à découvrir que j’étais ce moins que rien vide, sans substance, caméléon s’adaptant à toutes les situations et exigences pour en arriver à me rassurer que je n’allais pas être jeté.

On me définissait comme intense, trop envahissant, trop tout. Jamais de demi-mesure, l’art du tout ou rien, sans nuance dans les gestes, seulement dans les réflexions que je me faisais pour expliquer mes faits et gestes. Ma vie était caractérisée par des gestes dans toutes les sphères existentielles qui avaient pour seul but de me rassurer de ne pas être abandonné. L’employé, le conjoint, le fils, l’ami, le partenaire d’affaires, le voisin qui en fait trop.

J’en sortais mentalement épuisé, constamment frustré et habité du sentiment qu’on ne savait pas reconnaître ma bonne volonté et ma grande générosité. Après tout, concluais-je, ces salauds égoïstes méritent de se faire voir ailleurs. C’est là que j’abandonnais, avant qu’on m’abandonne. Jamais doucement, toujours avec fracas, j’accumulais les dommages réputationnels quand ce n’était pas l’image des autres que je ternissais.

Choisir d’admettre et de s’engager dans un processus de changement

Choisir d’arrêter le cycle de d’auto-destruction et donner une nouvelle chance à sa vie

Il m’a fallut accepter de faire ce beau pari que cette vie pouvait être différente suite à l’annonce de mon diagnostique.

Va pour les pilules, mais la psychiatre a su insister sur l’obligation d’une thérapie cognitivo-comportementale si je souhaitais un tant soit peu retrouver un certain confort. On ne parlait pas ici d’une simple rencontre par semaine mais bien d’un arrêt, pour une longue période, de mon rythme de vie afin de me consacrer, en groupe, à des séances thérapeutiques qui allaient me permettre d’explorer tous les recoins de mes comportements, de mes croyances, de mes valeurs, de tout ce qui se posait dans ma vie comme un mode de fonctionnement, des mécanismes de défense aussi pervers qu’inefficaces.

J’ai pris le beau risque à 43 ans de donner cette nouvelle chance à une autre façon de vivre et de gérer mon quotidien. J’ai décidé une fois pour toute de briser le sentiment de honte qui entourait mon état limite. J’ai choisi de mettre à l’essai une nouvelle façon de me protéger contre l’isolement que je m’infligeais moi-même, tout en travaillant activement sur les symptômes si souffrants qui accompagnent la peur de l’abandon.

La partie n’est certes pas gagnée. Ce sera au contraire un travail quotidien et une longue quête vers une rééducation permanente à mettre en place de nouveaux modes d’action et de réflexion. Il n’en demeure pas moins que j’ai aujourd’hui le bonheur d’affirmer que j’ai espoir, que je ne caresse plus le désir de mort mais que j’alimente celui de vivre avec plus de joies, au quotidien.

Chaque jour je tiens un journal de mes émotions et de mes sentiments, j’y consigne aussi mes rencontres, mon alimentation, mes exercices, mon mode de fonctionnement au travail et aussi dans mes loisirs. Je me monitore, tout simplement, comme le ferait tout athlète qui désire atteindre son but ultime : un podium. Le mien, ce serait tout simplement de ne plus jamais souhaiter mourir. J’y suis chaque jour et je le renouvelle.