La tolérance a deux vitesses

Place à l’amélioration pour l’intégration des minorités sexuelles racisée

La réputation d’ouverture de Montréal est-elle surfaite? « Ville sanctuaire » au sein d’un pays reconnu pour son avant-gardisme social, le Canada, Montréal fait miroiter bien des promesses aux nouveaux arrivants LGBTQ+. Leur enthousiasme tend à être refroidi à leur arrivée, quand les beaux discours d’inclusion sociale se retrouvent confrontés aux difficultés d’accès à l’emploi et à un racisme insidieux.

L’activiste LGBTQ+ tunisien Ramy Ayari est débarqué à Montréal en 2016 pour le Forum Social Mondial. Pendant qu’il était ici, un ami s’est fait agresser en Tunisie à cause de son orientation sexuelle. Ramy a pris la décision de ne pas utiliser son billet de retour pour la Tunisie : il a fait une demande d’asile au Canada.

« Je n’aime pas le regard, le rabaissement de certains gais montréalais envers les Arabes : “Ah oui c’est vrai, les musulmans, les arabes, ils sont arriérés ». Ramy, aujourd’hui âgé de 24 ans, constate que dans les conversations, son appartenance religieuse est soulevée très tôt. Ne se considérant ni comme Arabe ni comme musulman, Ramy est choqué par les réactions que ses origines suscitent. « Je n’ai pas choisi d’être tunisien, comme je n’ai pas choisi d’être gai. Je vis de l’islamophobie par transposition, à cause de mon apparence ».

« Le racisme existe au sein de la communauté gaie », appuie Jean-François Gagnon, candidat à la maîtrise en communication. Il écrit son mémoire sur l’inclusion sociale au Québec des hommes immigrants ayant des relations amoureuses ou sexuelles avec d’autres hommes. Homophobie, racisme : « au Canada, on a l’impression que tout est réglé, mais c’est loin d’être le cas », souligne Camille Reynaud, intervenante chez Interligne (anciennement Gai écoute).

Globalement, ce qui ressort des recherches de M. Gagnon, parallèlement chercheur à la Chaire de recherche sur l’homophobie, c’est qu’en matière d’intégration, le Québec « pourrait faire mieux ». Il peut en témoigner personnellement après avoir suivi le parcours de son ex-amoureux, originaire d’Afrique de l’Ouest : « L’adaptation a pris un bon quatre ans ».

Invisibles

Il est difficile d’avoir des chiffres précis sur la représentation des minorités culturelles dans le milieu LGBTQ. Tous n’assument pas leur identité de genre ouvertement. En se baladant dans le Village, on observe cependant qu’on n’a pas affaire au quartier le plus multiculturel de Montréal.

En 2014, le sexologue Simon Corneau a réalisé en partenariat avec l’organisme Arc-en-ciel d’Afrique un portrait descriptif de santé chez les gais afro-caribéens de Montréal. On y apprend que les personnes racisées se retrouvent peu dans les modèles qui sont proposés à la communauté gaie.

Camille Reynaud d’Interligne rapporte que les choses mises en place dans le Village s’adressent d’abord aux hommes gais blancs : « Il n’y a aucun bar spécifiquement lesbien dans tout Montréal! ».

De plus, même au sein de la communauté gaie masculine, les modèles affichés par les médias ne sont pas très diversifiés. Il suffit de feuilleter un des pamphlets distribués dans les commerces du Village, pour arriver aux mêmes conclusions que l’étude de Simon Corneau : le gai montréalais type serait jeune, musclé, viril et blanc. « À partir des années 90, quand la communauté gaie a commencé à être acceptée, l’homme gai est devenu un consommateur, un gars qui va dans les partys, qui s’entraine, qui magasine beaucoup, qui n’a pas d’enfants, qui a de l’argent. Pour faire partie de la communauté gaie, il faut entre guillemets être associé à ça, alors que dans la communauté noire en général, ce n’est pas nécessairement ces valeurs-là qui priment » croit un participant cité par l’étude et requérant l’anonymat.

La famille semble en effet jouer un rôle plus important chez les gais issus de minorités culturelles. Ils passent davantage de temps en famille et s’en sentent plus responsables. « Traditionnellement, les hommes d’Afrique de l’Ouest reçoivent beaucoup de pression pour se marier, réussir et s’occuper de la famille », explique Jean-François Gagnon.

La proximité avec la communauté d’origine est une voie d’intégration et de création de liens sociaux, mais elle comporte des inconvénients. Pour éviter que leur famille apprenne leur homosexualité par l’entremise de la diaspora, certains continuent de garder le secret dans leurs communautés culturelles. En outre, certaines diasporas conservent de fortes croyances religieuses ou traditionnelles où l’homosexualité est considérée comme contre nature. Les statistiques compilées par Simon Corneau indiquent que si la majorité des répondants ont fait leur coming out (87%), seulement la moitié l’ont fait auprès de leur famille et de leur communauté d’origine.

Le candidat à la maîtrise Jean-François Gagnon dénonce une vision unique de la façon de vivre son homosexualité : « On assume que si tu fais partie de la communauté LGBTQ, tu as fait ton coming out. En Afrique de l’Ouest, personne ne fait son coming out ». « Le déclic de “maintenant je suis dans une société ouverte et je peux affirmer mon homosexualité” ça ne se fait pas si facilement », ajoute-t-il.

Vue d’ailleurs

L’homosexualité est considérée comme un crime ou un délit dans 84 pays selon Amnistie Internationale. L’Iran et l’Arabie saoudite la condamnent par peine de mort, alors qu’elle est passible de prison dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et en Tunisie.

Ramy Ayari, notre immigrant tunisien, a jadis été responsable d’un groupe militant pour la dépénalisation de l’homosexualité en Tunisie, Without Restrictions. Selon lui, 23 crimes homophobes ont été recensés dans le pays en 2017.

« En Tunisie, l’homosexualité peut nous valoir 3 ans de prison ». Le jeune homme s’insurge également des méthodes d’intimidation des autorités, plus proches de l’acte homophobe que de l’application de la loi. « Les agressions par les policiers sont fréquentes, ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent, d’écrire ce qu’ils veulent sur leurs contraventions. La loi dit qu’il doit y avoir flagrant délit, mais ce n’est pas du tout appliqué. Il y a des descentes dans des soirées privées, dans des bars ».

Étant du nombre restreint de ceux n’hésitant pas à afficher leur homosexualité dans les médias ou les lieux publics en Tunisie, Ramy s’est aussi fait agresser par des policiers. Il a porté plainte, mais la plainte n’a pas été reçue.

Montréal, un Eldorado?

Chaque année, l’organisme AGIR soutient 50 à 60 personnes LGBTQ réfugiées ou immigrantes fraîchement arrivées à Montréal. « L’écrasante majorité des cas font une demande d’asile en mentionnant la répression de l’homosexualité dans leur pays comme principal motif », mentionne Meryem, l’une des administratrices de l’organisme (qui souhaite garder son nom de famille confidentiel). Les militants et militantes de la cause LGBTQ sont particulièrement exposés à l’intimidation. « Ils sont en danger de mort », assène Meryem.

« On a du mal à faire face à toute la demande », raconte Meryem. L’organisme est porté à bout de bras par une dizaine de bénévoles. AGIR écoute ces réfugiés, les guide vers les ressources appropriées et les accompagne dans le processus d’audience.

La plupart des demandeurs d’asile qui cognent à la porte d’AGIR sont originaire d’Afrique de l’Ouest. Plutôt que la réputation d’ouverture, c’est surtout la langue qui attire nombre dentre eux à Montréal. Les trois quarts des personnes soutenues par AGIR viennent de pays francophones, mais pour eux, tout le reste est nouveau dans le système québécois. « Beaucoup ne sont pas au courant qu’ils ont accès à une aide juridique gratuite ou des cours de francisation ou d’anglais », illustre Meryem.

Pour ces immigrants, les démarches juridiques sont un poids qui les empêche de déployer totalement leurs ailes. Alors que ces personnes ont passé leur vie à effacer les traces de leur homosexualité, elles doivent maintenant la prouver pour justifier leur demande d’asile. « Elles sont confrontées à sortir du placard constamment, à devoir raconter leur histoire encore et encore, ce qui peut ramener des traumatismes », explique Meryem. Ce fardeau est cependant en train d’être revu par le ministère de l’Immigration.

« Le processus est très long. Le gouvernement est débordé en ce moment. Pour les demandeurs d’asile, c’est difficile de prévoir à long terme dans l’incertitude, en ne sachant pas s’ils vont être acceptés ou pas. Ça crée un stress énorme ». Au moins bénéficient-ils au Québec de l’accès au régime d’assurance sociale durant l’attente, ce qui n’est pas le cas dans toutes les provinces canadiennes. L’année dernière, 40 demandeurs d’asile soutenus par l’organisme ont eu une réponse positive et les 4 autres ont fait appel.

L’emploi reste le grand défi. « Pour trouver un premier emploi ici, c’est difficile, on demande toujours d’avoir une expérience québécoise », raconte Ramy Ayari. Il dit avoir vu sa candidature refusée pour un emploi de barista dans une chaîne de café à cause de ses cheveux colorés. « J’étais obligé de travailler dans quelque chose que je n’aimais pas. J’ai travaillé dans un entrepôt, puis au Couche-Tard. J’ai un diplôme en informatique et aussi en restauration ». Aujourd’hui, près de deux ans plus tard, Ramy est soulagé d’avoir au moins trouvé un emploi dans son domaine : « Je travaille dans un resto de sushi ».

Esprit de village

Dès leurs premiers pas dans la communauté gaie, les immigrants sont confrontés à des codes différents, ce qui provoque parfois de l’exclusion. « Ici, la communauté gaie est beaucoup axée sur la sexualité alors que les immigrants n’ont pas le même type d’approche », expose Jean-François Gagnon.

« Ils font face à du racisme quand ils essaient d’aller à des dates ou de faire des rencontres. Ils vont être mis à l’écart, rejetés » selon Meryem. Ramy a vécu cela à quelques reprises : « Certains croient que je suis français, et quand je dis que je suis Tunisien, ils se ferment direct ».

« Les gens ici depuis longtemps s’attendent moins à une relation à long terme, parce que les immigrants sont perçus comme pas encore installés dans leur vie », relate le chercheur Jean-François Gagnon. Ramy Ayari abonde dans le même sens : « Ici, les gens cherchent juste pour une nuit ».

Les sites et les applications de rencontres exposeraient davantage les gais racisés aux propos dénigrants que les lieux de rencontre habituels comme les bars. « Sur internet, si le but c’est de rencontrer quelqu’un pour baiser, c’est acceptable d’être raciste (…) on va pas compliquer les choses, épargner les sentiments, faire attention », remarque un participant de l’étude de Simon Corneau. Sur internet, le langage est plus cru et les gens sont plus expéditifs. À l’inscription sur ce genre de plateformes, on demande parfois d’inscrire les critères physiques recherchés chez les prétendants, des critères dans lesquels on retrouve notamment l’ethnicité.

Les gais afro-caribéens cités dans l’étude du sexologue Simon Corneau disent être souvent l’objet d’un intérêt déplacé, relativement aux stéréotypes sur les hommes noirs. « L’homme noir est souvent construit et dépeint comme instinctuel, performant sexuellement et aux organes génitaux plus gros que la moyenne (…) ayant une sexualité violente et destructive », peut-on lire dans l’étude. Des stéréotypes véhiculés « via plusieurs médias gais commerciaux ou la pornographie ». Soixante-quinze pour cent des participants de l’étude rapportent qu’un partenaire s’intéresse parfois ou souvent à eux uniquement parce qu’ils sont noirs et 36% disent se sentir souvent ou toujours perçus comme un objet sexuel.

Pas évident dans ce contexte de se créer un cercle. La majorité des personnes LGBTQ arrivent seules et ne connaissent personne. Camille Reynaud, intervenante chez Interligne et elle-même lesbienne, note qu’« Il y a beaucoup d’homophobie et de transphobie à l’intérieur même de la communauté ».

« En Tunisie, la cause LGBTQ me donnait de la force, de la motivation. À Montréal, il y a moins de militantisme, moins de mobilisation pour les droits des réfugiés trans par exemple. Y’a moins de solidarité ». Ramy Ayari pense d’ailleurs retourner en Tunisie et observe de près l’évolution de sa cause à la maison. Selon lui, la dépénalisation est pour un futur proche.

« On me demande pourquoi je critique le Québec, étant donné la situation en Tunisie. On n’avance pas en ne critiquant pas ».

Sandrine Gagné-Acoulon, UQAM