#marsouin 2017, Capacity : quels sont les déterminants du pouvoir d’agir dans lesquels le numérique peut agir ?

En direct du séminaire Marsouin 2017 #marsouin2017, quelques résultats de recherche pris sur le vif :)

Marianne Trainoir est chercheuse à Rennes 2. Elle présente avec Jacques-François Marchandise, délégué général de la Fing, quelques résultats du programme en cours Capacity.

Le projet Capacity est un projet de recherche soutenu par l’ANR et se déroule sur la période 2014–2017. Il associe la Fing, IMT Atlantique et l’Université Rennes 2, et est labellisé par les Pôles de Compétitivité Cap Digital et Images et Réseaux.

Capacity questionne le potentiel de la société numérique à distribuer plus égalitairement les capacités d’agir — ou “empowerment” : à quel moment le numérique permet-il de gagner des petites victoires, voire de passer des paliers ? Y’a t-il des versions négatives de l’empowerment ?
Il s’articule autour de 3 grandes thématiques : “Trajectoires et conditions d’apprentissage”, Innovation ascendante” et “Dynamiques territoriales”.

Si le champ de l’empowerment est déjà un peu balisé, c’est moins le cas des champs de croisement entre numérique et empowerment.

Côté Empowerment, une des définitions qui a guidé les travaux est proposée par Marie-Hélène Bacqué et Caroline Biewener (L’empowerment, une pratique émancipatrice, La Découverte, Politique et sociétés, 2013). Valérie Peugeot en a proposé une passionnante mise en perspective en 2015.

Selon elles, l’empowerment originel recouvre trois dimensions : le pouvoir de changer ma vie en tant qu’individu, la capacité à me donner les moyens de mon développement personnel (ce qu’on appelle aussi le capacity building) ; le pouvoir avec ma communauté de transformer mes conditions de vie, dans une approche d’action collective, de solidarité de proximité ; et enfin le pouvoir sur la société, dans une acception plus politique.

Quels niveaux d’analyse le couple numérique / Empowerment va t-il convoquer ?

A ce stade, Capacity propose d’en regarder 3 (qui convoquent des champs disciplinaires très différents) :

  1. L’intention politique
  2. Le dispositif, ou environnement
  3. L’acteur-sujet, soit les trajectoires des individus au sein des environnements familiaux, sociaux, géographiques, numériques… auquel il est confronté

Quels sont les déterminants du pouvoir d’agir, les motivations qui déclenchent de l’action pour les individus ?

Les trois premiers sont comme le socle indispensable aux autres.

  1. L’estime de soi et la reconnaissance : face aux objets et aux environnements numériques, et parce que leur modernité est socialement survalorisée, les personnes en situation de fragilité peuvent éprouver un renforcement narcissique (ou une blessure, en situation d’échec) et la fierté de montrer ce dont ils sont capables. Les médiations numériques et sociales les plus attentives sont le plus souvent nécessaires pour franchir ce cap.
  2. La socialisation, le désenclavement : nous investissons massivement toutes les propositions numériques liées aux sociabilités, du bavardage aux aides techniques, aux rencontres amoureuses, au partage de passions sportives ou culturelles. Les personnes souffrant d’isolement vont parfois se saisir de ce « pouvoir de lien », pas toujours : dans des situations très variées (familles monoparentales, adolescent ou senior isolé), l’effort de socialisation numérique semble hors d’atteinte par le temps qu’il consomme et les codes sociaux qu’il mobilise, le « capital social » manquant ne sera pas reconquis.
  3. Les apprentissages : en donnant accès à une abondance de connaissances et d’informations « gratuites », le numérique semble démocratiser la culture et l’éducation. Mais les apprentissages sont des pratiques sociales, l’autodidaxie est rarement solitaire et plus aisée quand elle s’accompagne d’échanges informels entre pairs, l’abondance d’informations est filtrée par nos réseaux sociaux. Les environnements numériques peuvent donc s’avérer efficaces à condition de ne pas être en self-service, soit parce qu’un tiers va nous y accompagner (enseignant, médiateur, journaliste), soit parce qu’une pratique collective va s’y installer.

Dès lors que nous voyons dans le numérique un renforcement, dès lors que nos sociabilités s’y sentent à l’aise et que nous pouvons trouver notre chemin dans la surabondance de connaissances et d’informations, ces conditions élémentaires du pouvoir d’agir sont rassemblées. Le numérique jouera dès lors un rôle plus ou moins important pour le désenclavement géographique (l’assignation des jeunes et des familles aux quartiers, des ruraux à leur territoire), le pouvoir d’achat (acheter moins cher, accéder aux biens communs), le pouvoir de faire (makers, do it yourself, réparation), l’expression (youtubers, blogueurs, pratiques musicales); mais aussi pour les transitions professionnelles et l’accès à l’emploi, pour le pouvoir d’entreprendre (initiatives associatives, financements participatifs, créations d’entreprises). Si nous constatons le rôle capacitant que peut jouer le numérique dans cette longue liste de situations, nous serons prudents sur la causalité (le numérique ne joue parfois qu’un rôle d’appoint) et conscients du revers de la médaille : la complexité des environnements numériques, leur hétérogénéité, leur obsolescence rapide, le vocabulaire qui les entoure, la non-qualité des services qui les escortent sont parmi les nombreuses raisons de trouver le numérique incapacitant.

Enfin, le stade « ultime » est celui de la participation démocratique, qui mobilise encore d’autres ressources et compétences.