Non, l’élection de 2018 ne se jouera pas en ligne

Cet article est une réponse à celui de Bilaly Dicko, intitulé « En 2018, la bataille pour Koulouba se jouera sur Snapchat et dans les mosquées ». Je vous invite à aller le lire d’abord ; c’est intéressant.

Bureau de vote lors la présidentielle de 2013 (Photo lemonde.fr)

Maintenant que vous l’avez lu, je vais vous expliquer pourquoi je ne suis pas d’accord.

D’abord, je trouve qu’il repose sur beaucoup d’assertions fausses (selon moi) auxquelles je vais essayer de répondre.

  • « en 2013, Fantani Touré et Youtube ont fait élire IBK »
    Non, le clip a bien sûr participé et c’était plutôt approprié mais Youtube, je ne suis pas d’accord. En 2013, Youtube était ici encore assez confidentiel. Au moment de l’élection, il n’avait pas un nombre de vues délirants et surtout… c’est de la musique.
  • « plus de 80% de ceux qui suivent le Journal de 20h de l’ORTM ont entre 35 et 65 ans »
    Estimation sans fondement; l’ORTM rêverai d’avoir des données sur leur audience…
    Cette tranche d’âge est sans doute majoritaire, mais probablement pas dans ces proportions.
  • « Pas moins de 10% d’entre eux sont des femmes »
    OK mais quelle information ça donne ?
  • « (ceux qui sont) mariés et ont une vie de famille stable […] ne constituent pas plus de 25% de l’électorat »
    Les 35–65 représentent 45% de l’électorat et les plus de 35ans (généralement les plus de 65 ans continuent à voter et à regarder le J.T) 53%.
  • « Ce qui fait qu’il est difficile d’atteindre les 30% de participation aux élections »
    Je ne comprends pas le lien de cause à effet.
  • « 65% des électeurs ont moins de 35 ans »
    En fait les moins de 35 ans représentent 46,8% du corps électoral.
  • « Tout ce qu’ils connaissent, c’est les TeleNovelas, TRACE Africa et Canal+Sport »
    Les jeunes très aisés de Bamako peut-être, mais Bamako ne représente que 15% de l’électorat (dont 51% a moins de 35 ans).
    Les bamakois de moins de 35 ans (riches et pauvres) ne pèsent que 7% de l’électorat national…
  • « Sans parler des milliers de Maliens qui n’ont pas de poste de télévision »
    Des milliers… sur plus de 7 millions d’électeurs. Négligeable ; d’autant que beaucoup y ont accès indirectement.
  • « en passant par les chaînes TV, les candidats s’adressent à un potentiel public de 30% dont seulement 15% qui pourraient être intéressés »
    Pas d’accord avec les chiffres (cf. plus haut) mais surtout, le fait que le public soit intéressé ou non n’a pas d’importance (cf. plus loin).
  • « c’est de l’argent jeter par la fenêtre que de miser sur la TV pour faire sa campagne »
    Pas forcément ; cf. plus loin.
  • À propos d’Orange Money « aujourd’hui, on peut envoyer et recevoir de l’argent à n’importe quelle heure […] Le retrait et le dépôt d’argent sont effectués à la minute près a contrario des banques au sein desquelles l’on peut attendre des heures pour une opération. »
    Oui, mais uniquement l’argent virtuel. Hors au Mali, Orange Money est surtout utilisé comme transport, et donc il faut se déplacer pour charger le compte et pour faire le retrait ; deux opérations qui dépendent des horaires d’ouverture du kiosque (8h-19h généralement).
  • « Plus de 80% des jeunes de 18 à 35 ans sont sur Facebook contrairement à 30% des 35–65 ans de l’électorat qui suivent le JT »
    Encore des chiffres fantaisistes bien qu’il soit certain que les jeunes sont plus présent sur FB que les moins jeunes.
  • « Plus de 80% des électeurs utilisent au moins un de ces deux réseaux »
    Hein ? Donc genre 5 millions 800 mille personnes ? Pour info, en France (qui fait partie du Top 10 des pays les plus connectés aux réseaux-sociaux), environ 50% des électeurs sont sur Facebook.
  • « Ils y passent entre 5 et 10h par jour »
    Encore une fois, certains des jeunes très aisés de Bamako peut-être mais pour les autres ??? Ça coûte beaucoup de data (et donc d’argent) de rester des heures sur Facebook. Pour rappel, le forfait data le plus vendu (de loin) est celui de 10Mo…
  • « Certains influenceurs Maliens ont jusqu’à 50.000 vues en moins de 24h. »
    Ça n’a aucun rapport ; c’est un contenu recherché et il est vu. Le contenu politique n’est pas recherché et même si ces influenceurs faisaient campagne, je doute du succès.
  • « Avec la TV, vous payez 500.000 F sans réellement connaître l’identité, le nombre et les spécificités des téléspectateurs »
    Tu as définis toi-même le téléspectateur type donc le message y est adapté. Pour le reste, c’est le seul média à couverture nationale.
  • « Facebook Ads donne la possibilité de faire un ciblage personnalisé sur le nombre, les intérêts , origines géographiques de ceux qu’on veut atteindre. Le tout à une somme modique »
    J’ai lu récemment que pour environ 500 000 affichages d’une pub Facebook ciblée, les actions (clics) sont de l’ordre de 4 000 ; aux États Unis…

Pour moi toutes ces erreurs dérivent du biais classique d’extrapolation de son environnement. Dicko est probablement entouré de jeunes aisés qui passent leur temps sur les réseaux sociaux et pense donc que cet environnement est représentatif de l’électorat national… ce n’est pas du tout le cas.

Mais derrière ces affirmations se cache tout de même une question essentielle :

Quelle influence Internet peut-il avoir sur l’élection ?

On en parle à chaque élection en Europe ou aux États-Unis ; la dernière élection américaine a même été l’occasion d’accuser les réseaux sociaux d’avoir faussé le jeu électoral.

Dans les pays africains, Internet c’est un peu l’eldorado ; essentiellement depuis le printemps Arabe. Tous ceux qui maîtrisent l’outil pensent qu’ils tiennent enfin le moyen de faire campagne à moindre coup.

Qui sont ces internautes ?

Et c’est là que le bas blesse. Quand on y regarde de plus près, on se rend compte que les internautes ne pèsent pas suffisamment.

Tout d’abord, il y a deux types d’internautes à considérer ; ceux qui lisent et ceux qui ne lisent pas. Rien à voir avec l’analphabétisme ; c’est juste qu’une forte part des internautes maliens n’utilise Internet (en fait exclusivement les réseaux sociaux) que dans un but de divertissement et de socialisation : ils consultent et produisent des photos et statuts, regardent des vidéos, etc. mais ne s’informent pas ; ne réagissent pas à l’actualité sauf quand il y a quelque chose de très chaud (accord de rapatriement des sans-papiers par exemple).

Le premier groupe par contre, celui qui lit, est beaucoup plus exigeant et demandeur d’information et de débat. Il est aussi beaucoup plus restreint.
Ses membres sont informés, suivent l’actualité et veulent à juste titre comparer les situations entre les différents pays.
La mécanique de leurs opinions est assez proche de ce qui se passe en Europe où l’on retrouve assez clairement les favorables au régime (sans connotation) chez ceux qui en bénéficient (ont une situation correcte, dépendent d’une personne placée, etc) et les opposants chez les insatisfaits et les déçus.

Aucun de ces groupe n’est sensible à la publicité en ligne ; en 2013, c’était nouveau et l’on s’amusait (sans impact) de voir les candidats et les partis s’afficher sur Facebook. Aujourd’hui, ça fait partie du décor.

Combien sont-ils ? Difficile à dire. Facebook, le maître des réseaux sociaux au Mali aurait passé la barre du millionième compte en 2017. Combien sont actifs ? Combien concernent le deuxième groupe ?

Reste donc les influenceurs, qui une fois convertis devraient permettre de convaincre les foules. Il n’y a bien sûr aucune donnée sur ça mais mon avis est que leur influence sur les élections est très très limitée : ceux qui parlent beaucoup de politique sont peu influent ou s’adressent au groupe des lecteurs car ça n’intéresse pas ; les autres ont peu d’occasion de le faire et ont beaucoup à perdre.


Alors, faut-il simplement négliger Internet ? Non, car même s’il est insuffisant au niveau national, il est en revanche indispensable pour asseoir une crédibilité à l’international, que ce soit à destination des diaspora ou des journalistes et relais.

Un candidat non présent, mal présent ou n’affichant pas en ligne les valeurs attendues de « démocratie », de bonne gouvernance et autres n’apparaîtrait pas suffisamment sérieux à ces yeux étrangers.
Cette bonne image internationale est nécessaire pour être crédible au niveau national, mais n’est pas suffisante en soi (cf. les situations en R.D.C et au Gabon).

Comment faire campagne alors ?

Eh ben, la réponse, qui me fait saigner les doigts d’écrire est « à l’ancienne ». Force est de constater que le « réveil de la jeunesse » ou peut importe le nom qu’on lui donne et que les politiques passent leur temps à appeler de leurs vœux tout en espérant qu’il n’arrivera jamais… et bien il n’a pas encore eu lieu.

Bien sûr les choses changent et un nombre impressionnant de personnes arrivent à dépasser la corruption, l’abattement et l’inertie de la situation… mais ce nombre est ridicule à l’échelle du pays car chacun d’entre eux est un privilégié qui d’une manière ou d’une autre a accès à plus d’information, à de la critique ; à d’autres exemples ; à un monde plus divers en somme.

Ce n’est pas pour rien que l’Internet végète et que le gouvernement refuse d’ouvrir la télévision analogique à la concurrence…

Le programme ?

Qui se souvient du programme d’IBK en 2013 ? Personne puisqu’il n’y en avait pas ; quelques promesses de campagnes, vagues et ponctuées de « Inchallah ».
Je me rappelle son meeting au CICB où il avait déclaré quelque chose comme « Si je suis élu, pas un franc ne sera détourné de son usage ». Ah la bonne blague.

Le programme c’est important pour alimenter les débats à la télé et à Bamako et pour créer du clivage entre les candidats, mais certainement pas pour gagner des électeurs.

Pourquoi ? Et bien parce que personne n’y croit. On a eu droit à des Déclaration de Politique Générales par nos quatre derniers premiers ministres et Boubèye Maïga fera probablement la sienne mais sont-elles réalistes pour autant ? Ou même suivies ? Non. Du spectacle.

Personne n’y croit et surtout, personne ne les consulte ni ne les comparent et puis, il a tant à faire ; on peut en 5mn trouver des propositions vagues pour tous les domaines.

Plutôt que de passer des mois à travailler sur un programme précis, il est plus efficace de chercher des mesures à destination des gros lobby (étudiants, femmes, sécurité) ou mieux : utiliser le classique « on a tout ce qu’il faut, il suffit de l’appliquer ».

Pour rappel, aucun candidat ne propose de réformer le système.

Les religieux ?

On dit aussi que le pouvoir est désormais entre les mains des religieux, qui seraient les seuls capables de mobiliser à grande échelle.

Et c’est vrai ; voir les stades Modibo Keïta (25 000 places) et 26 mars (50 000 places) déborder pour des évènements initiés par les religieux c’est impressionnant. Il y a moins d’un mois, Ançar Dine, le mouvement d’Haïdara a rassemblé 86 000 personnes pour la célébration du Mawlid.

Quatre vingt six mille personnes qui se sont déplacés physiquement en un même lieu à l’appel d’une seule personne. C’est énorme ; et je suis sûr que personne ne me contredira si je dis que dans le cas où Haïdara donnerait une consigne de vote, tous la respecterait.

Mais… cent mille personnes sur dix sept millions c’est peu. Même si l’on transforme ça en cent cinquante milles voix, ça ne fait que 2% de l’électorat ; maximum 4% des votants (avec une abstention à 50%).

Ça reste absolument énorme, mais ce n’est pas suffisant en soi et ça nécessite probablement beaucoup de sacrifices et de compromissions.

L’Homme de la situation

Qu’est ce qui reste ? Et bien la solution à papa ; c’est à dire cultiver l’image du chef incontournable ; celui qui va gagner, et au premier tour. Tout le monde aime miser sur le gagnant.

Tout comme en France, au Mali on vote d’abord pour une personne qui va avoir des pouvoirs extraordinaires. L’adéquation des valeurs et de la compatibilité entre le candidat et l’électeur est donc plus importante que le reste.

Il n’y a donc que deux paramètres à gérer :

  1. Être connu du plus grand nombre.
  2. Apparaître comme respectable et capable.

Et c’est tout. Arrivé dans l’urne, la majorité des votants ne connaîtra probablement le nom que d’IBK et d’un ou deux candidats. Ceux qui n’auront pas reçu de consigne de vote (de leur famille, communauté, amis, mosquée, etc.) ou qui ne voudront pas les suivre voteront à partir du visage des candidats puisque ceux-ci sont imprimés sur le bulletin de vote unique.

Pas difficile d’en déduire qu’ils voteront pour des visages familiers.

IBK partira avec une énorme avance car cela fera 5 ans qu’il apparaît tous les soirs à la télévision dans le journal, qu’il a tout le loisir d’expliquer son seul point de vue, de transformer les événements et de ne jamais être critiqué.

L’ORTM est la seule télévision à couverture nationale et la seule disposant d’une fréquence analogique ; les gouvernements d’IBK ayant pris soin de ne pas ouvrir ce sésame à la concurrence et s’est même payé le luxe de créer différents organes de régulations de la presse (Haute Autorité de la Communication, École de journalisme, Soutien à des associations de blogueurs, etc.)

Tout a été préparé pour que l’immense majorité des maliens, qui n’ont accès qu’à l’ORTM (et aux radios locales) ne reçoivent que la parole du gouvernement ; qui est bien sûr un exemple d’honnêteté et d’auto-critique…


Il faudra donc aux autres candidats être très malins et jouer sur les failles du système pour apparaître autant que possible sur l’ORTM ; quitte, j’imagine, a lancer des polémiques sans intérêt afin de faire de l’image.

Je paierai même que l’entre deux tours (je ne crois pas au tako kelen) verra une polémique stupide sur un sujet de société clivant genre l’homosexualité ou l’ethnie.

Voilà cher Dicko pour la réponse, merci pour ton article ; j’attends la deuxième partie !


Que vous soyez d’accord avec moi ou non, réagissez ; avant que l’on ne nous annonce que cette élection n’aura pas lieu…

Source des données: fichier électoral 2016 (DGE).