Les monts de la contradiction
Un jour, je poussai la porte d’un refuge isolé au milieu des hauts-plateaux. La salle était vide. Seul, un vieillard semblait somnoler devant une tasse de thé. Son sac posé à ses pieds me le fit aussitôt reconnaître comme un compagnon d’errance et je m’assis sans cérémonie à ses côtés. Il ouvrit un oeil, me sourit et me tendit la main d’un air paternel.
Il retournait enfin chez lui, après avoir voyagé si longtemps qu’il avait cru devoir accepter l’idée de ne plus jamais revoir son pays natal avant sa mort. Je l’interrogeai sur les nombreuses merveilles et monstruosités qu’il avait dues croiser sur sa route. Il parla si longtemps que la nuit disparut sans bruit dans les brumes de l’aube. Rassuré peut-être par la venue du jour, il en vint alors à la plus extraordinaire de ses aventures.
Il y avait, dit-il, au sortir d’une forêt vaste comme dix déserts de rêve, un sentier qui s’élevait lentement à flanc d’une colline verdoyante. Parvenu en haut de celle-ci, il se retourna. Son regard eut du mal à distinguer en bas la forêt pourtant peu éloignée. Il continua son chemin sans plus de réaction qu’un vague haussement d’épaule.
Quelques heures de marche plus tard, le sentier se rétrécit encore pour n’être plus qu’une trace escarpée serpentant au milieu d’une végétation de plus en plus rare. Bientôt, il n’y eut plus que des vastes étendues de roches luisantes à perte de vue.
« Le royaume des pierres », murmurai-je.
« Pire que ça, jeune homme, bien pire que ça », me répondit le vieillard d’un air entendu.
La montagne ne cessait d’élever tout autour de lui des hauteurs de plus en plus vertigineuses. Il envisagea de rebrousser chemin, mais il avait juré longtemps auparavant de ne jamais s’y résoudre. Homme de principe, il reprit son avancée au coeur de son propre destin.
Il parvint finalement devant un étroit pont de bois qui dessinait sous son propre poids une large et inquiétante courbe.
Chauve et édenté, un homme était assis à l’entrée du pont. Son gardien.
Ils se saluèrent, le gardien devinant sans hésitation la langue du voyageur. Celui-ci sortit de son sac quelques présents qui devaient, pensait-il, lui permettre d’acquitter le droit de passage. Le gardien les accepta d’un sourire franc. Le voyageur s’engageait sur le pont lorsque le gardien l’attrapa par le bras.
« Prends garde, voyageur, lorsque tu traverseras, car toute chute de ce pont serait pour toi sans fin ».
« Sans fin? »
« Entre la montagne sur laquelle tu te tiens et celle que tu cherches à rejoindre, nulle vallée ne s’étend! »
« Les monts de la contradiction »
« Eux-mêmes! »
Le voyageur recula instinctivement, mais le garde le retint.
« Tu es venu jusqu’ici et tu as payé. Il est trop tard maintenant pour rebrousser chemin! »
Alors il avança. Si prudemment qu’il mit quelquefois plusieurs minutes avant de parcourir un mètre sur ce pont qui craquait et se balançait dans le vent tourbillonnant des hauteurs. Parvenu enfin de l’autre côté, il ne se retourna même pas pour saluer le gardien. Il s’éloigna le plus rapidement de ces lieux maudits.
« Une montage sans vallée », m’écriai-je!
« Crois-tu vraiment les histoires d’un vieil homme? », demanda-t-il d’un air malicieux.
Le pont est vraiment très étroit.