L’économie est un corps, la monnaie est son sang.
Il y a 90 ans débutent les évènements de la célèbre “Grande Dépression”.
Alors que depuis 1926, les spéculateurs sont autorisés à emprunter avec un levier de 10 pour 1 avec le “call loan” ou “achat à crédit d’action” (1$ déposé pour 10 empruntés servant à acheter des actions), les marchés américains perdent en quelques semaines l’équivalent de leurs investissements guerriers de la Première Guerre Mondiale soit plus de 30 milliards de dollars.
Entre mars 1926 et octobre 1929, les cours du marché actions augmentent de 120 %. L’indice Dow Jones atteint alors 381,17, son plus haut niveau avant 1954.

Jacques Brasseul, « Le cours des titres augmente plus que les profits des entreprises, qui eux-mêmes augmentent plus que la production, la productivité, et enfin plus que les salaires, bons derniers dans cette course. »
Il existe suffisamment de références sur le net si vous souhaitez connaître les tenants du crash de Wall Street, qui emporta l’économie mondiale. Les explications varient selon les dogmes économiques et les facteurs sont nombreux, trouvant des origines multiples et notamment en Europe.
Mais disons que le graphique plus haut est une belle représentation de ce qui se passe, lorsque l’on s’imagine que les arbres poussent jusqu’au ciel.
Cependant, j’aimerais vous des initiatives mises en place par de petites villes comme Schwanenkirchen puis Wörgl afin de palier à un chômage de masse et une déflation réduisant la condition des travailleurs et travailleuses d’Europe.
La naissance de la Société des Franchistes, inspirée des travaux de Silvio Gesell.
Silvio Gesell est né le 17 mars 1862 en Belgique à Saint-Vith, autrefois en Prusse, et décédé le 11 mars 1930 d’une pneumonie en Allemagne à Oranienburg.

S. Gesell quitte l’Allemagne pour la Suisse en 1915, pour cause la guerre, et c’est en 1916 qu’il rédige “L’ordre économique naturel” qui sera le point de départ de la Société des Franchistes ainsi que de nouveaux courants de pensées économiques.
Dans cet ouvrage, il théorise et prône l’usage d’une “monnaie franche”, à savoir une monnaie fondante, dont la valeur diminue au fil du temps.
L’idée d’une “monnaie franche” est émise avec celles d’une “terre franche” et d’un “travail franc”. Pour faire au plus simple, une “terre franche” est le fait de considérer une terre et les ressources qu’elle renferme comme appartenant au bien commun, et un travail franc comme la co-propriété des moyens de production par ceux qui créent la richesse, à savoir les travailleurs et travailleuses.
Le terme de “monnaie franche” de S. Gesell désigne aujourd’hui ce que nous appelons “monnaie fondante”; La Société des Franchistes naît en 1919 afin de faire vivre cette monnaie.
En 1930 à Schwanenkirchen, le nouveau propriétaire de la mine de la ville Max Hebecker ne dispose pas suffisamment de trésorerie mais dispose d’un emprunt auprès des Franchistes. Il convainc donc les commerçants d’accepter le Wära, leur expliquant qu’ils peuvent utiliser cette monnaie fondante pour acheter le charbon de la mine. Les ouvriers sont rémunérés avec le Wära et la boucle est bouclée.
Cette monnaie fondante perd donc 1% de sa valeur nominale figurant sur chaque billet à la fin de chaque mois, il est nécessaire d’acheter un timbre à la Mairie et de l’apposer sur le billet afin que celui-ci conserve sa valeur initiale. Le principe de la fonte est de forcer le détenteur•trice du billet à le dépenser et donc éviter la thésaurisation de la monnaie. Le terme de thésaurisation désigne le fait de conserver une monnaie dans le temps, de l’épargner, de la capitaliser.

La thésaurisation empêche intrinsèquement l’emploi de cette unité de monnaie par un autre agent économique, ceci ayant à long terme pour conséquence le ralentissement de la vitesse de circulation de la monnaie de manière générale et donc de l’économie.
Le fait de forcer la perte de valeur de la monnaie permet d’anticiper l’inflation des prix à la consommation et la répercussion sur le pouvoir d’achat est indolore lorsque les salaires sont indexés sur celle-ci.
Alors que le chômage de masse (entre 30 et 40% de la population locale) recule en seulement quelques mois, des initiatives semblables naissent dans les communes voisines. Et même plus loin dans la vallée de Linn en Autriche, dans la ville de Wörgl, le bourgmestre Michael Unterguggenberger décide d’émettre des “bons de travail” afin de relancer l’activité économique, prenant exemple sur Schwanenkirchen.
Wörgl et les 12 000 shillings
L’émission de la monnaie “accélérée” débute le 5 juillet 1932, la commune émet des “bons de travail” de 1, 5 et 10 shillings. Tout comme à Schwanenkirchen, la valeur nominale des billets perd 1% par mois et il est possible de moyenner la perte mensuelle auprès de la Mairie qui redonne sa valeur initiale au billet.
La somme de 32 000 shillings est émise, garantie par de l’argent autrichien, et est introduite dans l’économie locale via le paiement des travaux municipaux. Les ouvriers et fournitures sont réglés avec les bons de travail seulement et en trois mois, le volume des transactions atteint plus de 100 000 shillings. Avec 12 000 shillings de masse, on peut théoriquement estimer que chaque shilling a été utilisé plus de 8 fois; la vitesse de circulation de la monnaie sur la période est donc très importante.

Plusieurs communes autour de Wörgl acceptent les bons de travail et ne tardent pas à émettre les leurs. En effet, entre juillet 1932 et septembre 1933, le chômage recule localement de 25% alors même qu’à l’échelle nationale, il augmente de 20% sur la même période.
Les habitants en viennent même à payer leurs impôts locaux et leurs loyers plusieurs mois en avance !
Le maire Michael Unterguggenberger réfléchit à faire de Wörgl un état-libre et un “laboratoire monétaire”.
Mais le 15 septembre 1933, la circulation des bons de travail est stoppée, et définitivement interdite le 18 novembre. C’est la banque centrale autrichienne qui promulgue cette interdiction, sûrement par peur de voir les individus prendre leur indépendance et autonomie, quant à son monopole de l’émission monétaire.
Des expériences similaires en France.
Est constitué à Nice en 1933 un “Comité national de la mutuelle d’échanges” qui créé des bons d’échanges destinés majoritairement aux commerçants adhérents de la mutuelle. La Banque de France taxe l’initiative d’illégalité et le processus est stoppé.
Puis en 1956, la “Commune Libre de Lignières-en-Berry” est déclarée par George Lardeau et Pierre Tournadre, dans le Cher. Ils distribuent des bons de ristourne et accélèrent ainsi la circulation monétaire, la valeur de ces bons étant fondante tout comme à Wörgl et Schwanenkirchen.

La Police Judiciaire est envoyée en juin 1957 pour enquêter sur ordre de la Banque de France, mais rien ne pourra être retenu à charge, l’ensemble des bons étant couverts par des dépôts en banque.
Le 24 décembre 1958, l’ordonnance 58–1298 interdit “l’émission ou la mise en circulation de moyen de paiement ayant pour objet de suppléer ou de remplacer les signes monétaires ayant cours légal”.
L’aventure prend fin ici.
De la nécessité de nouvelles monnaies, pour de nouvelles sociétés.
Comme vous pouvez le constater, les initiatives monétaires du siècle précédent sont au service de l’économie réelle, au service de celles et ceux qui créent la richesse de par leur travail.
L’hégémonie des banques centrales, des banques privées et des industriels, via entre autres les marchés financiers, empêchent de financer normalement l’économie réelle et les émissions monétaires ne font qu’alimenter systématiquement la spéculation.
“Moi, banque privée, ferais en sorte que toi, État, ne puisse t’endetter qu’auprès de ma propre entreprise, puis j’irai influencer sinon soudoyer tes parlementaires, afin que ces derniers votent des budgets nationaux déficitaires (“starve the beast”). Ainsi, grâce à cette pince, tes dettes publiques s’accumuleront à mon profit et celui de mes actionnaires, et je le ferai payer à ton peuple. Et si les ressources naturelles et la croissance économique viennent à manquer, je financerai les guerres et les massacres, de chaque côté de la ligne de front.”
Les mêmes mécanismes se produisent depuis des décennies, et les politiques modernes telles que le Quantitative Easing ( Assouplissement Quantitatif ) depuis la crise des sub-primes ne font qu’injecter des liquidités sur les marchés et favoriser la spéculation. Les banques centrales et les GAFAM (géants du web que vous connaissez) deviennent ainsi les seuls acteurs du marché à pouvoir acheter les titres (dont rachat d’actions), et ils s’écraseront au sol dès lors que la planche à billet s’arrêtera de tourner.
Il est aisé de comprendre pourquoi l’on recense plus de 5 000 monnaies complémentaires à travers le monde: les prises de décisions relatives à nos politiques monétaires nous reviennent, et nous sommes en mesure d’organiser nous-mêmes l’instrument qu’est la monnaie. La monnaie est un objet social dont les modes d’organisation influencent directement les rapports de domination qu’entretiennent les humains dans la société.
Respectueusement.
