Le problème n°1 — et la grande opportunité — de la nouvelle décennie

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Photo by Radu Stanescu on Unsplash

Un matin, il y a quelques semaines, je conduisais ma fille à la crèche. Longeant la rue Jeanne d’Arc, nous sommes passés devant une boutique aux vitres fraîchement brisées ; puis devant une autre ; puis devant l’agence d’une assurance recouverte de panneaux de contreplaqué, laissant tout juste une petite ouverture pour que les gens puissent entrer et sortir. En repartant de la crèche, je suis passé devant des patrouilles de police lourdement armées, des fusils en bandoulière sur les épaules et des visières de protection tirées sur leurs visages. Elles se préparaient pour un nouveau grand jour de manifestations.

Je sais qu’un débat national est ouvert sur la réforme des retraites, mais ces scènes de violence — une violence comme une brume permanente dans l’atmosphère — n’en sont pas moins rares. Ce n’est pas seulement Nantes, pas seulement la France. La tension, palpable dans les rues autour de moi, est relayée dans les gros titres presque tous les jours : des foules dans les rues pour protester contre leurs gouvernements à travers le monde, des foules qui deviennent souvent violentes. Les fusillades de masse aux États-Unis. Les régimes autoritaires qui s’emparent du pouvoir dans des pays proches et lointains, démantelant méthodiquement les institutions et les normes d’une société libre, juste et sûre. Les “trolls” qui répandent le racisme, les mensonges et les menaces sur Internet.

Je sais que je ne suis pas le seul à avoir l’intuition que tout cela est lié d’une manière ou d’une autre, que ce sont les divers symptômes de la même maladie. Il y a de la haine dans l’air. Et malgré ma motivation à faire quelque chose, je me sens totalement impuissant à agir.

Pourquoi cette violence ? Pourquoi le soutien aux politiciens extrémistes qui prêchent la haine ? D’où cela vient-il et y a-t-il quelque chose que nous puissions faire pour l’arrêter ?

Le problème face à nous

Il existe certainement plusieurs bonnes réponses, de nombreuses causes et probablement aucun moyen de savoir avec certitude. Et si ce sentiment d’impuissance, cette envie de changer les choses sans pour autant avoir aucun moyen significatif d’agir n’était pas simplement une conséquence mais plutôt la cause même de cette crise ?

Je suis à présent convaincu de cette thèse : la violence, la haine et l’extrémisme actuels sont le résultat de l’impuissance croissante des masses. Cette impuissance monte depuis des décennies ; chaque année qui passe, les gens s’éloignent davantage de tout lien avec le pouvoir politique, économique ou culturel. Le pouvoir centralise et concentre, et les masses impuissantes sont en colère.

Et comme je suis un entrepreneur, je suis câblé pour voir les problèmes comme… des opportunités ! Il me semble que la façon de lutter contre cette maladie de société, l’opportunité qui se présente à nous dans les affaires comme dans la politique, c’est de donner aux gens un vrai pouvoir, de manière ciblée et plausible. Comme on dit aux Etats-unis : Power to the People.

Comment le monde est-il devenu si violent?

La thèse est la suivante : le pouvoir sur nos vies — le pouvoir qui crée des emplois dans telle ou telle commune, qui choisit le contenu que nous voyons à la télévision et dans les journaux, qui définit la politique de réglementation ou d’immigration, qui sélectionne ce que nous enseignons à nos enfants, qui décide quels soins de santé je peux obtenir pour quelle maladie — tout ce pouvoir est entre les mains de moins en moins de personnes au fil du temps, dans un nombre de plus en plus restreint de grandes villes du monde. De plus en plus d’entre nous sont déconnectés de ce pouvoir.

Pourquoi ? Pour de nombreuses raisons certainement, qui sont autant de déclinaisons de la centralisation ou de la concentration dans notre monde. L’urbanisation, peut-être la raison la plus puissante. L’attraction gravitationnelle du capital, qui concentre la richesse autour des 0,01% des personnes les plus riches. La mondialisation, dans laquelle seules les plus grandes entreprises survivent. Peut-être que ces tendances, qui s’étalent sur des décennies, ont atteint un certain point de basculement dans les années 2010.

Cette centralisation — géographique et économique — signifie que les bons emplois sont de plus en plus limités à un petit nombre de grandes villes et à leurs environs immédiats. Ainsi, les gens qui vivent loin des centres de pouvoir ont du mal à trouver un travail pérenne et bien rémunéré, et vivent de plus en plus dans la pauvreté ou la précarité économique. Les gens loin du pouvoir — même ceux qui ont des emplois stables — ressentent alors de la rage, cette rage de l’adolescence, cette rage qui naît de l’absence de contrôle.

Dans ce contexte, des politiciens extrémistes se présentent et semblent parler du vrai problème. Les populistes disent: « reprenez le pouvoir aux politiciens » ou « aux riches » ou à « l’UE » ou à quoi que ce soit d’autre — parce que ce sont les élites qui ont accumulé le pouvoir à vos dépens. Ce qui, pour la plupart des gens, est vrai ! Peu importe que les solutions proposées ne fonctionnent pas vraiment, ce n’est pas le sujet — le fait est que le problème est bien identifié.

Mixez tout cela, et nous voilà avec des masses de gens, stressés par la précarité économique, sans influence sur la société, qui ressentent de la colère face à leur impuissance. Puis ces mêmes politiciens populistes promettent des solutions rapides. Il s’agit, dans de nombreux cas, de la xénophobie et du racisme. Bien que ces préjugés ne soient pas l’élément principal qui résonne chez les masses, il résonne au sein d’une minorité et leur permet de se sentir légitimes dans le courant dominant. Avec le temps, tout devient un peu plus acceptable.

Cela ne décrit pas tout le monde, et ce n’est certainement pas la seule explication de la résurgence de la violence dans notre monde. Mais lorsque les gens en colère, stressés et en marge de la société — et qui constituent les électeurs — ne représentent que 10% des personnes, leur influence est faible. Lorsque ces sentiments d’impuissance deviennent le facteur de motivation dominant pour 20% ou 30% des personnes, même s’il s’agit encore d’une minorité de la population, cela commence à avoir un poids sur les élections et les normes culturelles, qui s’exprime parfois avec violence. (Trump, après tout, a été élu par environ 30% de la population en âge de voter aux États-Unis.)

La grande opportunité de la prochaine décennie

Si le diagnostic est correct, alors un politicien ou un entrepreneur — quiconque détient, en fait, une partie du pouvoir concentré, même petit — peut trouver des moyens ciblés et plausibles de donner du pouvoir au peuple. Les conséquences seraient énormes : si 10 à 20% de la population peut se rapprocher du pouvoir politique et des emplois, alors notre société dans son ensemble gardera un meilleur contrôle sur le racisme et la violence, les politiciens extrémistes perdront leurs soutiens, et nous nous sentirons tous un peu moins en colère.

Si nous pouvons imaginer des moyens ciblés de donner du pouvoir aux gens, qui sont plausibles dans la société actuelle, je pense que nous pouvons faire la différence.

L’opportunité politique : décentraliser l’État

Je pense que l’une des clés réside dans les villes secondaires. Même si nous acceptons toutes les tendances de la centralisation, nous pouvons toujours imaginer qu’au lieu de se produire dans une capitale nationale, cette centralisation se produise dans, par exemple, 30 petites et moyennes villes de France qui sont néanmoins assez grandes pour capter le pouvoir. Cela se produit déjà, naturellement, dans 5 ou 10 villes de province en France, dont Nantes par exemple. Cette tendance naturelle pourrait être accélérée, elle pourrait être encore plus distribuée. Et si la dynamique de création de pouvoir à Nantes se manifestait également à Calais ou à Toulon par exemple ?

On peut imaginer que ces petites villes dotées d’un véritable pouvoir pourraient trouver des moyens spécifiques de distribuer leur pouvoir aux campagnes environnantes. Et en outre, que les villes dotées d’un véritable pouvoir pourraient trouver quelques nouvelles façons de mettre en œuvre la démocratie à l’échelle locale, de nouveaux processus qui engagent tous les habitants d’une zone métropolitaine dans la prise de décision.

Le gouvernement actuel prévoit un projet de décentralisation du pouvoir au printemps, intitulé « Loi 3D: décentralisation, différenciation et déconcentration ». J’espère sincèrement que cette loi sera extrêmement ambitieuse. D’après ce que je peux en lire, les projets de loi actuels concernent principalement la décentralisation des décisions politiques de l’État au niveau local à large assise (tous les communes et villes). C’est un bon début.

Mais il existe de nombreuses autres opportunités qui pourraient avoir un impact plus important, je pense, en accélérant l’hypothèse des villes secondaires. Par exemple, pourquoi le ministère de l’Agriculture est-il situé dans la capitale nationale ? Ou même le ministère de l’Éducation ? Ces institutions puissantes, avec tous leurs emplois et leur pouvoir de décision, pourraient être déplacées vers de plus petites villes. Les plus grandes entreprises pourraient être incitées financièrement ou fiscalement à quitter Paris pour des villes secondaires. Il pourrait y avoir de nouvelles mesures incitatives pour soutenir l’émergence de fonds d’investissement (pour différents niveaux de risque, y compris le capital-risque pour les startups) dans les villes secondaires. Les villes secondaires pourraient avoir la liberté de tester de nouveaux programmes d’enseignement pédagogiques, à chaque niveau d’éducation, de la maternelle jusqu’aux études secondaires.

Le pays pourrait investir pour avoir encore plus de villes secondaires qui deviennent des centres de pouvoir en identifiant les villes intermédiaires actuelles (parmi la centaine de villes en France entre 50 000 et 150 000 habitants), puis en créant des plans d’investissement à long terme ambitieux pour déplacer des emplois et des écoles là-bas, augmenter le financement de l’innovation et améliorer la qualité de vie.

Les budgets pourraient être augmentés pour le transport régional reliant les grandes villes à leurs campagnes environnantes. Les entreprises pourraient être incitées financièrement à utiliser des fournisseurs et des services dans un rayon de 100 kms. Le financement pourrait être augmenté directement pour les associations dans les villes.

Au sein des villes, les expériences à l’échelle des quartiers — dans lesquelles les habitants de chaque quartier ou micro-quartier peuvent voter pour un « budget de quartier », alloué régulièrement par la mairie — sont encourageantes. La plupart du temps, ces budgets sont dépensés pour planter des arbres et réparer les nids-de-poule. Mais même s’ils représentent une infime proportion du budget total de la ville, je pressens qu’ils sont efficaces pour transformer les attitudes et le sentiment de contrôle des gens sur leur vie et leur communauté.

La grande opportunité business : le pouvoir au peuple

Dans le monde des affaires, je suis passionné par les nombreuses opportunités qui existent de redonner du pouvoir aux gens. S’il est vrai que les gens ont très envie de mieux contrôler leur vie, alors il y a de grandes entreprises à bâtir en répondant à ce besoin.

J’imagine volontiers un panel de marques « challenger » dans presque toutes les grandes industries B2C et qui font un vrai travail de transfert de puissance aux clients. Cela peut être aussi simple que d’établir des connexions directes avec les clients sur les médias sociaux, ou de construire des moyens plus complexes et plus innovants pour les clients d’exercer un contrôle sur la conception des produits et des services.

On peut donner aux gens des moyens de production dans divers domaines de leur vie quotidienne où ils ne sont d’habitude que des consommateurs passifs — comme la production alimentaire, la fabrication à petite échelle ou la production d’énergie.

On peut donner aux gens le pouvoir d’agir, de manière significative, dans les efforts de résolution de problèmes locaux, nationaux et mondiaux qui leur tiennent à cœur.

On peut donner aux gens plus de contrôle sur les principales institutions de leur vie : les banques, les écoles, les hôpitaux, les compagnies d’assurance, les services de transport. Beaucoup de ces institutions sont sûrement conscientes de la nécessité de décentraliser et il existe probablement des opportunités B2B pour les aider à se centrer davantage sur le client.

On peut créer de meilleurs outils pour s’organiser à un niveau local en s’appuyant sur les groupes locaux qui existent déjà pour le bien commun.

On peut mieux allouer le capital aux enjeux dont les gens se soucient réellement, au niveau local et national.

Et je suis absolument sûr qu’on peut créer de meilleurs logiciels pour les gouvernements, au niveau municipal, régional et national. Et ce pour faciliter l’engagement dans les deux sens : donner aux gouvernements les outils pour mieux communiquer et accroître la transparence ; et donner aux citoyens le pouvoir de faire facilement entendre leur voix dans le processus politique. La facilitation des programmes de budgétisation de quartier mentionnés ci-dessus est un exemple clair d’un service basé sur un logiciel qui pourrait avoir un impact réel sur la vie des gens et la perception de leur propre pouvoir. Il y a une startup aux États-Unis qui répond à cette question et qui a eu un énorme succès, mais je suis convaincu que le gouvernement français aura besoin d’une solution « made in France ». Un jour, quand j’aurai le courage et la patience de m’engager auprès de clients politiques (avec à mes côtés des cofondateurs qui savent le faire), je lancerai cette startup. A moins que quelqu’un d’autre ne soit plus rapide pour saisir cette opportunité !

Si les personnes à la tête de la société ne trouvent pas de moyens de décentraliser, les sentiments d’impuissance s’accélèreront. Les politiciens d’extrême gauche et d’extrême droite vont déchirer la société, car ils associeront un problème légitime à des solutions trop radicales, et ce pour apaiser les masses qui exigent une solution instantanée. La violence pourrait augmenter.

Les demandes de démocratie directe augmenteront, les citoyens votant directement pour les choix politiques. L’histoire montre que ce type de démocratie directe fonctionne bien au niveau local, mais est souvent désastreux au niveau national.

Les mouvements séparatistes deviendront la nouvelle norme, alors que les gens tentent de reprendre le pouvoir dans des capitales nationales ou internationales éloignées. Les mouvements actuels en Catalogne, en Ecosse et même le Brexit seront probablement les premiers signes d’une vague croissante. La plupart échoueront.

Ce n’est pas un avenir rose.

Mais je suis optimiste et déterminé à travailler sur les meilleures solutions que je peux imaginer. Si nous pouvons diagnostiquer le vrai problème, nous avons une chance de le résoudre. Dans cette nouvelle décennie, notre seule limite, c’est notre compréhension du problème, notre imagination et notre volonté de tester de nouvelles solutions intelligentes.

Written by

Director of Imagination Machine, the Startup Studio For Good in Nantes, France. Formerly founder of Aardvark, product mgr at Google, founder of Good Eggs.

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