Du nouveau poujadisme sur les internets

Nos journées sont désormais faites de polémiques qui naissent et disparaissent en moins de quelques heures pour le plus grand plaisir des commentateurs compulsifs. Le temps lui-même a changé de nature : tout s’accélère et nous sommes sur des cycles courts qui fonctionnent sans mémoire propre.

La timeline est [bien] le grand égalisateur. Elle emboîte toutes les informations dans des petites cases identiques, en un déroulement infini de pellicule. Tout se vaut ; tout côtoie tout, tout le temps ; dans cet océan de messages émis par une quasi infinité d’émetteurs, tous mus par leur logique propre […]. Romain Pigenel, SIGLab

À cette multitude de messages et d’emetteurs réponds une foule de commentateurs comme un véritable mouvement qui se nourrit de la perte de tout le système référentiel qu’il soit politique, intellectuel, culturel ou autre.

C’est un poujadisme sans leader où chacun des commentateurs détermine sa propre sphère d’opinon et de démocratie unipersonnelle.

On commente ce dont on ne sait rien avec plus de convictions que de recul ou de volonté de comprendre.

Au quotidien, c’est une nouvelle forme de mémoire qui agit comme seul point de départ de la pensée : tout fonctionne comme une mémoire-tampon qui serait vidée chaque jour.

En informatique, une mémoire tampon […] est une zone de mémoire vive ou de disque utilisée pour entreposer temporairement des données, notamment entre deux processus ou matériels ne travaillant pas au même rythme.

Étape 1 : nous recevons des centaines d’informations non-vérifiées, partiales, fausses, etc.

Étape 2 : notre cerveau ne peut pas traiter toutes ces informations. Il retient uniquement certaines d’entre elles (et pas forcémment les meilleures) et il propose immédiatement une réponse non-nuancée, non-pensée et qui ne vaut en soi pas grand chose sinon rien.

Cette réponse à pourtant un prix élevé : la victoire du syllogisme de laboratoire (ou de comptoir) sur la pensée complète. Celle de l’épisode sur l’histoire i.e. une information fausse, partiale et partielle sans son contexte.

Notez-le : toute réponse est mauvaise sans son contexte.

Loin de moi l’idée de penser que les responsable ce nouveau poujadisme sont seulement les citoyens eux-mêmes, je crois plutôt qu’il est le résultat d’une nouvelle forme d’asservissement volontaire des politiques, des communicants publics et des journalistes à une forme faible de la pensée sous contrainte de la nouvelle injonction de l’immédiat.

Comment lutter contre ce poujadisme ?

Ces changements dans la grammaire du temps impose à tous ceux qui ont une parole statutaire – qui représente plus qu’eux-même – d’être irréprochables dans leur expression publique. Irréprochables sur le fond comme sur la forme sans oublier l’environnement déclaratif où s’analysera le sens à donner.

Pour nous autres, c’est le “nous” qui pose problème. Il n’y a pas de bourgeoisie d’Etat et de bureaucratie syndicale qui bloquent le pays sans cette foule de commentateurs compulsifs qui alimente la bête.

Critiquer les politiques est un loisir social mais nous sommes collectivement responsable de l’état de notre pays et de son état d’esprit.

Le refus de choisir, le refus de changer, le refus du compromis, le refus du dialogue, le refus de la concorde, le refus de l’accord et finalement le refus de la démocratie (ex. le vote sur NDLL ; quoi qu’on pense)…

Notre pays s’enfonce, et se complaît, dans la contestation et la critique mais que proposons-nous indivuellement et collectivement ?

Quand la détestation des uns l’emporte sur toutes analyses des autres, nous ne sommes jamais loin de la fin de tout dialogue avant même que ce dernier puisse réellement commencer.

Nous sommes dans une démocratie du Moi.

Que nous ayons un avis personnel sur tout, c’est bien normal mais de là à croire sinon penser que nous avons individuellement raison sur tout. Nous ne pouvons pas avoir raison seul contre tous les autres. D’une manière ou d’une autre, il faut bien se constituer en “groupes”, en future majorité.

On parle de faillite des élites, de la déconnexion des gouvernants et du fameux “système”… Pour ma part ceux qui critiquent exclusivement cela sont des tenanciers d’idées extremes. Cela ne veut juste rien dire.

À l’évidence, notre “système” peut-être amélioré mais quand je regarde par exemple le résultats des élections américaines, je ne peux m’empécher que c’est le peuple qui a failli et pas les élites. Les électeurs étaient, pour l’essentiel, parfaitement conscients de voter pour un candidat homophobe, sexiste, islamophobe, raciste et j’en passe. Pourquoi reprocher aux élites démocrates, aux élites républicaines et à tous ceux qui se sont opposés à cette possibilité d’avoir défendu l’honneur (et l’avenir) des États-Unis ?

Le problème ce n’est pas les élites, le problème c’est qu’il n’y a pas de problème simple avec une solution simple.

Nous ne devons pas nous mettre dans un couple problème-solution, cela produit les résulats et les déceptions que nous constatons. Rien n’est simple dans le monde, rien n’est noir ou blanc. Nous sommes condamnés à améliorer les choses petit à petit comme nous le pouvons dans un monde déjà mondialisé où nos marges de manoeuvres sont marginales par rapport aux péréquations constantes du monde.

Evitons d’être chacun et individuellemet notre propre poujade.