Johnny ou la mort de l’innocence

Les Français sont peut-être le seul peuple capable de se presser sur sa plus belle avenue pour applaudir un défilé militaire, puis pour y accompagner le cortège mortuaire d’un rocker. Ou ce qui s’en rapproche le plus, d’un rocker, dans le pays de la variété et de Brassens, ce pays qui n’a jamais vraiment compris, ni promu, les mouvements musicaux anglo-saxons.

Johnny.

Il était l’Elvis français — tout est dit dans cette expression dans laquelle certains verront un hommage, et d’autres un oxymore. Il était le rêve américain vu à travers un verre de Ricard, le son de Memphis avec un accent franchouillard, la rébellion institutionnalisée, lui le blouson noir ami de Nicolas Sarkozy et de Line Renaud. Il était, comme le premier Y de son nom, la transcription imparfaite d’un outre-Atlantique qui nous fascine — mais au moins, il était à nous.

Il était le mainstream culturel, une idole, au sens premier du terme, statutairement célébrée à la télévision, à la radio, dans la presse people, du temps où il n’y en avait pas beaucoup, des chaînes de télévision, des fréquences de radio, des titres de presse. Avant le choix infini et le darwinisme culturel d’Internet. Il était cette bande-son nationale incontournable que l’on subissait malgré soi, quand on se passionnait pour le rock indé, le rap, la techno, un peu comme ces réunions de famille auxquelles on est traîné de force par ses parents. Il était ce totem à tête d’indien (sur la Harley) contre lequel on aimait se révolter, avec la morgue de la jeunesse — mais il était donc, aussi, un repère structurant, insensible au temps qui passe.

Il était l’incarnation d’une France rassurante, qui tenait dans le cadre ouaté d’un plateau de Michel Drucker, qui avait sa place définie dans le monde, qui ne ressentait pas d’angoisse démesurée quant à son avenir. Une France intergénérationnelle, qui ignorait le temps d’une chanson les différences de classes sociales, avec cette idole des jeunes adoptée par les cols blancs comme par les nuques longues, par les stades de foot comme par les soirées de mariage où l’on s’encanaille, par la comédie grand public comme par le cinéma d’auteur.

Il était la jeunesse et la passion des uns, le sujet de moquerie des autres, il était le ringard expatrié que l’on aimait détester ou le monstre scénique qui mettait tout le monde d’accord, mais dans tous les cas, il était. Un bout de notre histoire, avec ou sans majuscule, un pan de la toile de fond du film de nos existences. Un de ces quelques symboles qui nous dépassent, et qui font de nous, par-delà nos différences, une Nation. Comme un perfecto sur le buste de Marianne.

Il était d’une ère où les Français descendaient en masse dans la rue pour fêter la victoire de leurs Bleus au Mondial, et non pour condamner le massacre d’une rédaction par des djihadistes. Il était notre innocence. Elle est un peu morte, cette semaine, avec lui.

« Salaud, on t’aime » ? A voir. Mais en tout cas, tu vas nous manquer.

Romain Pigenel