Pourquoi il faut défendre « l’anonymat » sur Internet

« Pour une hygiène démocratique du statut de l’information […] je crois qu’on doit aller vers une levée progressive de toute forme d’anonymat » (le président de la République, Emmanuel Macron). « Dans une société démocratique où on peut dire ce qu’on veut, il me parait bon de lever l’anonymat sur Internet […] j’en ai assez de gens qui sont derrière les pseudos, et qui insultent à longueur de temps, qui mettent de l’huile sur le feu à longueur de temps » (le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger). « Quand vous avez un compte sur Twitter, sur Facebook, pourquoi vous ne l’assumez pas ? » (Yannick Jadot, avant de se rétracter). « Il suffit de créer des réseaux sociaux payant 1€/mois avec une charte éthique et un nom par profil. Sans pub. Sans utilisation des infos… et sortir des réseaux anonymes. » (Mathieu Kassovitz). « Je propose un projet de loi d’initiative citoyenne : que tous les comptes des réseaux sociaux soient nominatifs. Que tout puisse être dit mais que chacun assume ses paroles » (le dessinateur du Monde, Xavier Gorce). « Tout changerait si l’anonymat était interdit sur internet. Et si les Gilets Jaunes radicaux -les seuls qui restent aujourd’hui dans la rue- disaient chacun d’où ils viennent. » (Dominique de Montvalon, ancien rédacteur en chef du Parisien et du JDD) …

La liste est longue, et n’est probablement pas terminée. Depuis le début de l’année 2019, sous l’effet conjoint de la grande peur des fake news et du « hate speech », une vieille connaissance refait surface : la condamnation de « l’anonymat » sur Internet. Déjà, en 2010, un sénateur, Jean-Louis Masson, voulait contraindre les blogueurs à écrire sous leur vraie identité. En 2016, c’était Eric Ciotti qui demandait que la fourniture d’une pièce d’identité soit le préalable à la création de tout compte sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, l’idée revient en force, à la faveur du débat public en effet plus âpre que jamais, sur fond de Gilets Jaunes et de reconfiguration du champ politique français. Il est plus que jamais temps de tordre le cou à cette proposition aussi floue que potentiellement catastrophique.

Commençons par examiner les arguments en sa faveur. Ils en appellent tous, pour reprendre les mots du président, à « l’hygiène » démocratique ; sous son vrai nom, on se tiendrait mieux, on se laisserait moins aller à ses bas instincts, au mensonge et à la calomnie. Tout ceci est discutable. La pratique de Facebook, réseau où dominent les comptes identifiés, démontre chaque jour combien les sujets polémiques suffisent à faire sortir tout un chacun de ses gonds, même sans la protection d’un pseudonyme : c’est l’écrit qui désinhibe, au moins autant que « l’anonymat ». En outre, et par-delà l’intuition qu’on peut avoir de la question, les données fiables manquent ; une étude de l’université de Zurich, datée de 2016, remet même clairement en cause le lien entre anonymat et agressivité en ligne. Quant aux fake news, combien de mensonges et d’informations fallacieuses, tronquées, trompeuses sont sciemment relayées par des comptes de personnalités publiques, à visage découvert ? Que dire de Donald Trump, compulsif tweeteur de « faits alternatifs » devenu président de la première puissance mondiale ? Sans doute même les « fake » les plus dangereux, car crédibles, sont-ils ceux diffusés par des personnalités clairement identifiables. Enfin, si l’on parle vraiment des phénomènes d’agression et de harcèlement en ligne — et pas des chicaneries qui blessent l’amour propre des célébrités, toujours promptes à crier au crime de lèse-majesté quand quelques internautes viennent leur chatouiller l’ego — il existe un moyen très simple de mettre un terme à « l’anonymat » : porter plainte. Car l’anonymat réel n’existe (presque) pas en ligne. Le web et les réseaux sociaux sont à proprement parler pseudonymes : on y laisse quasiment toujours des traces, sauf efforts et technicité dépassant de loin les habitudes de l’internaute moyen. Dans la plupart des cas, l’ouverture d’une action en justice permet de récupérer les informations nécessaires à l’identification du coupable.

https://twitter.com/IanBrossat/status/1087970143307788290

Mais admettons que les contempteurs de l’anonymat-qui-est-en-fait-un-pseudonymat aient raison, et que l’on réfléchisse à la mise en œuvre de leur idée. La plupart se gardent bien de détailler ce passage à la pratique, et pour cause : la proposition d’Eric Ciotti nous donne une idée du type de système nécessaire. Il faudrait exiger de chaque plateforme, chaque média qu’ils mettent en place un contrôle d’identité préalable à la création d’un compte de contributeur — et donc qu’ils stockent par défaut notre identité réelle, corrélable à toutes les données dont ils disposent déjà. A l’heure des scandales à répétition façon Cambridge Analytica, on ne propose pas moins que d’organiser un gigantesque free lunch sur nos données personnelles, qui ravirait sans doute les GAFA qu’il est pourtant de si bon ton de décrier. Mark Zuckerberg, qui s’est à plusieurs reprises et fermement déclaré hostile à l’anonymat (« Avoir deux identités de vous-même, c’est l’illustration d’un manque d’intégrité »), et dont le réseau pratique déjà ce type d’identification, doit se frotter les pouces. Les annonceurs publicitaires également. Et si c’était l’Etat qui centralisait ces informations, pour les reverser, par un dispositif technique restant à définir, aux plateformes ? Sans même parler des risques de sécurité liés à pareille centralisation, ce serait un magnifique cadeau pour les partis ou leaders autoritaires/extrémistes, pour qui l’on préparerait tranquillement un filet garni permettant, dans l’hypothèse d’une accession au pouvoir, de tout savoir de l’activité en ligne (1H30 par jour, en moyenne, pour chaque Français) de tout individu. Même de ceux qui n’enfreignent ni les lois, ni les mœurs. Au contraire, on peut compter sur les internautes qui ont de « bonnes » mauvaises raisons de chercher l’anonymat — criminels en tête — pour trouver et maîtriser les contre-mesures nécessaires à ce type de surveillance généralisée. Un comble.

On voit donc clairement ce que ne permettrait pas la levée de l’anonymat-synonyme-en-fait-de-pseudonymat, et les risques considérables qu’elle générerait. Rappelons simplement, pour finir, quelques évidences. Que le pseudonymat, c’est la liberté d’exprimer son avis sans craindre son voisin, son patron (pour mémoire, les fonctionnaires, par exemple, ont un devoir de réserve en ligne) ou le qu’en-dira-t-on. Que c’est la possibilité d’affirmer sa différence, sans craindre de se faire juger, ses convictions, ou son identité sexuelle, quand c’est dangereux de le faire là où on vit. De parler de ses problèmes de santé, ou personnels, sans avoir honte (merci les forums), de choses difficilement avouables, qui pourraient générer du harcèlement si on le faisait sous son vrai nom. De dénoncer des faits graves (déjà entendu parler des lanceurs d’alerte ?). D’être libre de tenter des choses, de s’inventer une ou des autres vies, de créer (comme le rappelait le créateur de 4chan, Christopher Poole, en 2011, en répondant à Mark Zuckerberg : « L’anonymat, c’est l’authenticité. Il vous permet de partager d’une manière totalement brute et entière »). De pouvoir aussi parfois, oui, déborder, dire et faire des conneries, sans en être marqué au fer rouge toute sa vie.

La dés-anonymisation élevée au rang de principe est une réponse inefficace, inapplicable et dangereuse à des problèmes mal formulés. Si on veut vraiment s’attaquer au hate speech et aux fake news, parlons du modèle économique et de l’architecture technique des plateformes web quasi-monopolistiques qui les diffusent et les accélèrent. Parlons des responsables politiques qui les légitiment, grands tartuffes, et des partis qui recourent — presque tous ! — à des formes d’astroturfing et à l’organisation de militants sous pseudonymes sur les réseaux sociaux, pour influencer journalistes et internautes. Parlons d’éducation au numérique. Parlons des moyens dont a besoin la justice pour instruire rapidement tous les cas avérés de harcèlement en ligne, et punir comme il se doit leurs auteurs.

Mais n’imposons pas à tous une exposition et une transparence totales, pensées par et pour des personnalités qui ont fait le choix — personnel et singulier — d’être publiques, et qui réclament du reste de la population les mêmes aspirations et la même prise de risque. Laissons à chacun le choix de parler à visage découvert ou de se choisir un avatar — comme l’ont fait nombre d’auteurs dans l’Histoire de la littérature — pour profiter de la magnifique liberté offerte par Internet. Une liberté, qui de toute évidence, dérange de plus en plus.

Romain Pigenel

A réécouter, l’émission Soft Power de France Culture où j’intervenais sur ce même sujet, dimanche 27 janvier 2019 : https://www.franceculture.fr/emissions/le-club-de-la-presse-numerique/le-numerique-est-politique-du-dimanche-27-janvier-2019

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