Prince : la fin dans l’abondance

Cela fait maintenant deux semaines que Prince est décédé. Nous sommes nombreux à en ressentir encore une sorte d’hébétude sidérée, à mesure que se déroulent hommages et épisodes de la complexe succession du Kid de Minneapolis, sur fond de spéculations autour de ses archives secrètes qui hébergeraient « assez de morceaux pour sortir un album par an sur un siècle ».

Il y a dans ce sentiment les effets logiques de la disparition d’un artiste auprès de son public. Mais cela n’explique pas tout. Il y a, dans la mélancolie qui hante celles et ceux qui ont, fidèlement ou non, suivi les aventures musicales, les déboires parfois, le génie souvent, de Prince Rogers Nelson, quelque chose de plus. La douloureuse et définitive conviction, qu’une page est tournée pour de bon, et que nous ne connaîtrons plus rien de tel de notre vivant.

La fin d’une ère

Prince, comme Michael Jackson, comme d’autres encore vivants — Madonna — représentait, avec les années 80–90, la fin et le point culminant d’une période toute particulière de l’histoire culturelle de l’humanité. Celle que l’on peut faire commencer avec la naissance d’Hollywood et qui s’est caractérisée par l’avènement d’une culture populaire mondialisée, amenée progressivement dans tous les foyers par les médias de masse, le cinéma, la radio, la télévision. Celle qui a mis des artistes en position d’être connus et adulés par des millions de personnes, ressentant de leur côté une illusion de proximité, entretenue par le triomphe de l’audiovisuel et du journalisme people.

Cette ère culturelle a duré plusieurs décennies. Puis est arrivée à la fin des années 90 la révolution numérique. D’une certaine manière, elle a mené à son terme le mouvement de massification précédent, en rendant la culture en général et la musique en particulier plus accessible que jamais, dématérialisée, miniaturisée, hébergeable par centaines de morceaux sur un téléphone, quand il fallait auparavant aller changer manuellement de face un disque vinyle lourd et fragile après avoir écouté cinq chansons. Mais d’un autre côté, cette révolution a également rompu l’équilibre fragile sur lequel s’était bâti le star system musical contemporain.

Car le monde musical d’avant l’an 2000 était tout autant massif et mondialisé que vertical et asymétrique. Les vedettes semblaient proches, mais n’en étaient pas moins inaccessibles ; les moyens nécessaires à la production et à la diffusion d’un album constituaient un très cher et très sélectif ticket d’entrée pour qui voulait devenir artiste professionnel ; éditions limitées et disques « collector » faisaient la loi du marché ; il fallait attendre le hasard d’une tournée pour voir un chanteur, ou celui d’une programmation télévisuelle pour découvrir son vidéoclip. Je me souviens, il y a plus de vingt ans, d’une émission en prime-time de Jean-Pierre Foucault dont le point d’orgue était la promesse de la révélation, en exclusivité française, du tout nouveau clip de Michael Jackson. Qui pourrait encore imaginer cela aujourd’hui ?

Why You Wanna Treat Me So Bad?

Si la rareté ou plus exactement l’accessibilité très contrôlée était au cœur de ce système, alors Prince en était le roi. Nul n’a peut-être mieux que lui joué avec ces codes, en construisant un univers musical aussi foisonnant qu’ésotérique : entre imagerie glamour, productions pour d’autres artistes sous pseudonyme, invention de faux groupe pour des morceaux dont il jouait en réalité presque tous les instruments, concerts organisés à la dernière minute et transmis par le bouche-à-oreille, et innombrables projets annoncés par la rumeur, mais ne sortant au mieux que via des copies pirates hors de prix. Il fallait, pour pénétrer cet univers, des fans acharnés et quelque peu masochistes, qui écumaient disquaires et conventions de collectionneurs, se perdaient en conjectures sur le sens de telle ou telle annotation sur une pochette, étaient prêts à des heures de queue et à une significative contribution financière pour accéder à un aftershow surprise et approcher, enfin, la légende. Un chemin de croix qui, en un cercle vertueux (ou vicieux, chacun en jugera), forgeait une relation encore plus solide avec l’Artiste.

C’était avant la grande dilution du MP3 et sa dissémination par peer-to-peer, avant la fée Google, avant Youtube (la vraie « plus grande discothèque du monde »), avant les blogs musicaux, avant les sites d’érudition discographique où tout s’explique (Genius) et tout s’achète (Discogs), avant Twitter et Instagram où l’on peut suivre en quasi direct la vie privée de Miley Cyrus, avant les concerts streamés et Periscop-és par le public. Avant Internet et la révolution numérique, dont l’essence est la mise à disposition, et où l’idée de ne pas trouver ce que l’on cherche en quelques clics — le temps que l’on s’y intéresse, en fait — est aussi inimaginable qu’insupportable. Le numérique, un nouveau monde où fort logiquement Prince ne trouva jamais vraiment sa place, faisant la chasse aux reproductions non autorisées de ses œuvres sur les réseaux sociaux, ouvrant puis fermant chaotiquement ses comptes Twitter et Facebook, quand il ne déclarait pas simplement, sous les quolibets, la mort d’Internet. Choc culturel — frontal — entre la logique digitale de l’abondance et de l’immédiateté, et l’art de la rétention d’un homme qui enfermait ses maquettes dans un coffre-fort fantasmé, et alla jusqu’à faire retirer in extremis de la vente un album pourtant prêt à être commercialisé.

La faim dans l’abondance

Nous ne connaîtrons plus jamais d’artistes-vedettes comme Prince, parce que le système qui a permis leur éclosion n’est plus, et parce qu’on ne voit pas, dans le futur proche en tout cas, comment il pourrait revenir ; et d’ailleurs, on ne le souhaite même pas. Jamais la culture, comme activité de production ou de consommation, n’a été aussi accessible, et c’est très bien ainsi. Mais le mystère et la majesté n’ont plus droit de cité dans cette nouvelle ère de la reproduction à l’infini. Il n’y aura plus de Prince, qui viendrait, avec un pareil impact, et un public aussi captif, développer un univers musical riche et complexe, incarner par sa propre personne la libération des mœurs, prendre le temps des expérimentations, et aussi des caprices, qui forgent une légende. Ce n’est même pas une question de talent : le nouveau Prince ou David Bowie se cache peut-être sur votre disque dur — au milieu de gigaoctets de musique téléchargée, dont vous aurez éventuellement une chance de venir à bout, quand vous aurez épuisé votre feed Soundcloud, et les liens Youtube que vous avez mis de côté « pour écouter plus tard ». Et à supposer que vous trouviez le temps nécessaire pour le découvrir, lui accorderiez-vous l’attention nécessaire ?

Dans cette abondance qui nous laisse terriblement sur notre faim, au revoir Prince, et merci pour tout.

Romain Pigenel