Twitter est-il une poule ? Réponse à Raphaël Enthoven (et à quelques autres)

Miracle de la génétique, le moineau, animal-totem de Twitter, s’est transformé en gallinacée à trompe. Du moins selon Raphaël Enthoven — « Twitter a le QI d’une poule et la mémoire d’un éléphant », statue-t-il dans un entretien au Midi Libre où il prolonge l’acte d’accusation qu’il développe avec constance, depuis des mois, contre le réseau social. « Twitter n’est pas un espace de dialogue, mais le terrain favori de ce que Tocqueville appelait la «tyrannie de la majorité». Chaque twittos recherche, comme un mouton en mal de chaînes, le camp des gens qui pensent comme lui. Sur Twitter, on ne retweete que ce qu’on approuve, toute contradiction est une offense et on débat en s’indignant. Twitter promeut la sottise par le vacarme. » (Le Figaro). « Twitter est un faux espace de dialogue (…) Ce vice interne, propre à la démocratie, Twitter le manifeste de façon spectaculaire, et surtout immédiate ! Voyez ce que Tocqueville pouvait dire de l’abaissement général des âmes [sic] à la seconde où elles se rapprochent de leurs gouvernants [re-sic] » (20 Minutes).

Avec une délectation qui confine au masochisme — il passe lui-même un temps notable sur le réseau — c’est à un jeu de massacre récurrent que se livre le Socrate radiophonique. L’exercice serait anecdotique, s’il n’était représentatif d’une petite musique qui s’installe au sujet d’Internet et des médias sociaux, bien au-delà de monsieur Enthoven, sur fond d’angoisse du « hate speech », des « fake news » et des théories du complot. Du mythe de la sagesse des foules à celui de la bêtise, au sens propre, des socionautes ?

Quand l’ordre établi — que ce soit celui du monde ou de l’information — vacille, il lui faut bien trouver des coupables et des exutoires rassurants. La précarisation de la vérité et de la rationnalité, puisque c’est de ce phénomène dont on parle, est un fait, mais elle résulte de multiples facteurs dont les réseaux sociaux ne sont qu’un aspect, non-univoque. Ce sont pourtant eux, et en particulier leurs utilisateurs, qui sont désormais pris pour cible (facile). Twittos réifiés, animalisés (poule, éléphant), réduits à une foule uniforme, beuglante et débile, du portrait duquel on ôte toutes les nuances que l’on réclame par ailleurs des débats en ligne — un comble ! Ce réquisitoire réactive en réalité un répertoire bien connu : celui de la rhétorique conservatrice contre le peuple, le demos, la turba, masse inquiétante dont on redoute la colère brute … ou peut-être simplement l’émancipation.

Depuis leurs origines, on a régulièrement usé de métaphores manichéennes pour tenter de décrire l’immense innovation que constituaient les médias sociaux. A l’aube du web social, dans les années 2000, c’était souvent l’image de l’agora qui revenait pour qualifier blogs et forums. Ce flambeau passa aux réseaux sociaux à proprement parler avec les révolutions du Printemps arabe, qui firent de Twitter et Facebook les possibles hérauts de la libération des peuples. La massification de ces mêmes réseaux, leur appropriation par la majeure partie de la population, qui y voyait un bon moyen de parler foot, Hanouna et Danse avec les stars, enterra cette idée sans doute naïve d’une nouvelle Athènes pour happy few ; la prise de conscience de l’ampleur des phénomènes de désinformation en ligne acheva de renvoyer le balancier dans l’autre sens, de la belle histoire technophile de la démocratie 2.0, à la légende noire et technophobe de réseaux manipulés au mieux par la médiocrité populaire, au pire par des agents russes et des bots. De l’espoir d’une République des blogs, on est passé à la comparaison avec un « bus » où l’on se ferait pousser « très fort », « marcher sur les pieds », qu’il faut « civiliser », et avec un bistro où l’on donne la parole « à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité », « l’invasion des imbéciles ».

La métaphore, effrayée ou méprisante, témoigne toujours au fond de la même chose ; d’un refus de comprendre, ou plutôt d’accepter, la principale révolution portée par le web social : la (re)distribution de la capacité à prendre la parole dans l’espace public. La fin de la rente de situation communicationnelle de ceux, qui dans l’ordre ancien, étaient les seuls à « tenir le crachoir » dans les talkshows et les newsmagazines, sans risquer une autre réplique que celle de leurs pairs, dans le confort ouaté de l’entre-soi. Facebook, Twitter, il est vrai, les expose soudain à la réalité de leur notoriété, et — parfois — à des paroles d’autant plus brutales qu’elles ont été longtemps contenues et dans l’incapacité d’être exprimées. Back to life, back to reality. L’intelligence de cette situation recommanderait sans doute d’en prendre son parti et d’accepter la critique exaspérée, même rude et sans prise de pincettes, même stupide. Tant il est vrai qu’elle pèse peu face au privilège symbolique d’avoir son rond de serviette à télévision ou à la radio. Mais la hauteur de vue nécessaire est, semble-t-il, une qualité peu partagée.

Les réseaux sociaux ne se limitent évidemment pas, contrairement à ce que voudraient nous faire croire leurs contempteurs, à un ring de catch. Twitter est cet endroit baroque, infiniment créatif, où l’on peut trouver à la fois des cours d’histoire en tweets, de l’humour en simili-vieux français, des chaînes de solidarité pour retrouver des disparus, ou encore des journalistes poursuivis par la mafia. Twitter est aussi, c’est entendu, un champ de rixe, mais qui a une vertu : celle d’offrir un gigantesque gueuloir, une soupape de décompression démocratique à l’exaspération générale, qui se déverserait peut-être, autrement, d’une tout autre manière. Un endroit rare où toutes les paroles, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent, peuvent se faire entendre. Un joyeux bordel au sein duquel il faut bien entendu sévir, avec beaucoup plus de sévérité que cela n’est actuellement fait, contre tout ce qui relève du harcèlement, du racisme, de l’appel à la haine, et plus largement de l’infraction à la loi. Mais vouloir réduire cet immense espace de liberté à cela, relève de la malhonnêteté intellectuelle ou peut-être du narcissisme blessé — l’ego, il est vrai, constitue la première des « bulles de filtre ».

Le web social n’est ni ange ni bête, ni poule, ni éléphant. Il constitue un gigantesque bouillon de culture dans lequel chacun verse un peu de lui, en mal comme en bien. Personne n’est obligé de venir s’y confronter ou de souffrir le chahut carnavalesque qu’y génère, il est vrai, la notoriété médiatique. Et à défaut d’avoir le QI d’un sage, qu’on nous y laisse pépier en paix.

Romain Pigenel

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