Après le data-journalisme, l’open-journalisme ?

Le thème de cette 8ème édition était l’Open-Data, et beaucoup de questions se sont posées au cours de ces trois jours, dont la place des journalistes dans ce processus d’ouverture.

On va changer le monde !

Lorsque j’ai eu la chance de réaliser un voyage à San Francisco, puis lors de mes différents tournages auprès des communautés startups, j’ai toujours eu un peu de mal avec la valeur : “changer le monde”. Bien entendu, il serait malvenu de créer une startup, une entreprise sans avoir d’objectifs ambitieux. Ce n’est pas que je ne veuille pas y croire, seulement, cette expression-valise n’a plus beaucoup de sens à mes yeux.

Il m’est pourtant arrivé une et une seule fois de rencontrer un entrepreneur qui souhaitait vraiment : “changer le monde” : La Singularity University. Pour résumer, ce laboratoire connecte les meilleurs étudiants du monde avec les meilleurs formateurs du monde et tente de résoudre des problèmes touchant 1 milliard d’individus. Le plus beau, c’est qu’ils y arrivent !

Si je vous parle de cette histoire, c’est que je pense avoir pris une grande leçon à l’Open Knowledge Conference : si nous voulons changer le monde réellement, nous devons le faire ensemble. Alors que je pensais réserver le terme “changer le monde” à des génies que l’on ne croise que trop rarement, j’ai compris au cours de ces quelques jours qu’individuellement aucun des participants ne pouvait changer le monde. Mais qu’en réunissant nos forces, nous pouvions avoir une influence sur notre monde.

Doit-on attendre les journalistes ?

Après avoir eu la confirmation que le monde changeait, et que ce monde se construisait sous mes yeux, je me suis rendu compte que la question du rôle des journalistes dans cette nouvelle ère était au coeur des discussions. Après une première phase qui consistait à libérer les données, et rendre le monde plus transparent, une seconde étape de vulgarisation, de transmission, d’interprétation était nécessaire pour toucher les citoyens. Qui d’autres que les journalistes ont ce rôle de portes-voix, de vérificateurs, “contextualisateur” et connecteurs ?

Le journaliste est bien un acteur des transformations culturelles et son rôle est devenu essentiel pour informer les citoyens. Cependant, force est de constater que peu de journalistes étaient présents à cette conférence. Avec la Medialab Session, nous devons plus que jamais accompagner les journalistes et leur faire comprendre que l’on a plus que jamais besoin d’eux.

La culture avant les outils

Ce qui est intéressant de constater est que le terme data-journalisme aurait sans doute dû s’appeler l’open-journalisme.

Comme j’ai pu l’exprimer dans mon Ted, la transformation du journalisme s’attache à l’outil (ici, la data) et non à la culture sous-jacente (l’ouverture). C’est sans doute pour cela que les journalistes ne comprennent pas toujours tout les enjeux cachés derrière l’open-data. Apprendre à coder, à mettre en scène des données est un premier palier nécessaire pour maitriser l’outil dans son ensemble. Mais cela ne doit pas occulter l’investigation nécessaire à l’acquisition des données. C’est à mon sens aussi sur ce point précis que les journalistes doivent se positionner, à la fois comme metteurs en scène, et chercheurs, enquêteurs, fact-checker… C’est donc l’ensemble du métier de journaliste qui doit être impliqué lorsque l’on travaille avec les données, et non simplement la mise en forme. A l’époque où je travaillais chez OWNI, Jean-Marc Manach était interviewé sur le data-journalisme. Il avait alors répondu : “Le data-journaliste est d’abord un journaliste”. Simple, et efficace !

Mais allons plus loin : le data-journaliste est donc un journaliste comme les autres, qui a développé une connaissance des données, qui sait les trouver, les mettre en scène et les raconter à ses récepteurs. La connaissance de l’outil est bien exécutée, mais qu’en est-il de la culture d’ouverture ? À la manière des développeurs qui s’échangent du code sur Github, pourquoi ne pas imaginer un hub pour échanger des jeux de données constitués par et pour les journalistes. Cela permettrait alors d’échanger, d’enrichir les données entre les rédactions, les journalistes. La culture de l’open est avant tout de pouvoir changer le monde ensemble, pourquoi conserver les données trouvées grâce à une enquête approfondie ? À la manière de Mediapart et OWNI à son époque, les données sont mises à disposition pour que chacun puisse en prendre connaissance et se faire son propre avis sur la question. Le journaliste étant présent pour contextualiser, aider à la compréhension et continuer son enquête. L’information est gratuite, c’est son augmentation par les journalistes qui la rend riche, et donc de valeur.

Le data-journalisme n’est donc pas une simple manière de mettre en forme un set de données, mais bien de transformer en profondeur la culture du journalisme. On ne peut pas adhérer à l’outil sans en conserver la culture sous-jacente. C’est en comprenant la culture “d’ouverture” que l’on pratique réellement le “data-journalisme”.


Ce voyage suisse m’a confirmé une phrase que nous nous étions répétés un grand nombre de fois cet été avec l’équipe de la Medialab Session. Pour réfléchir à l’innovation média, nous devons embrasser l’ensemble de l’innovation et comprendre comment les médias peuvent s’intégrer dans cette démarche. C’est en ayant un spectre de recherche bien plus large que nous pourrons mieux saisir les signaux faibles, et mieux comprendre l’avenir de nos médias.

L’open knowledge n’est pas un signal faible, c’est un véritable pilier culturel qui habite internet depuis ses débuts. S’y confronter d’aussi près m’a permis de comprendre que les plus grands activistes avaient besoin d’être entendus, compris et qu’ils attendaient que les journalistes les aident. Pour encore combien de temps ?