Western union office, interior workers — Leslie jones — boston public library (flickr)

Tu parles d’un métier à la con…

Ou comment les fonctions support sont un complot de la classe dominante visant à asservir le prolétariat (si, si)

Vous vous levez tous les jours à sept heures du matin, vous vous préparez péniblement, vous déposez les enfants à l’école, vous vous frappez une heure de transports en commun et/ou d’embouteillages.

Une fois au bureau, vous dites bonjour à tout le monde exactement de la même manière qu’hier et avant-hier, vous faites un tour sur Facebook, vous vous prenez la tête pour savoir qui est allé fouiller dans vos capsules Nespresso, vous découvrez que c’est Ginette, que vous aimez bien et à qui de toute façon vous en deviez une, alors ça va.

Puis, comme tous les jours, vous passez la journée derrière un écran, à échanger des mails avec vos collègues et vos homologues, à demander aux mêmes, par téléphone, si la deadline est vraiment dans deux jours, à ouvrir et à enregistrer sous des fichiers Word, Excel et peut-être même (enfer et damnation) des présentations PowerPoint, à vous prendre la tête avec des connards qui ont l’air de vous en vouloir personnellement, à vous dire la seconde d’après que c’est pas si grave, avec une pause dej au milieu et les trois blagues du relou de service vers la fin de l’après-midi.

Votre journée vous a l’air assez remplie, non ? Eh bien figurez-vous qu’il s’est trouvé un certain David Graeber pour décréter que vous ne servez à rien : vous avez un bullshit job.

Ne le prenez pas personnellement, hein : ce n’est pas que vous soyez spécialement mauvais ou plus con qu’un autre, c’est juste que vous travaillez dans un domaine sans utilité sociale, inventé pour vous tenir occupé : “les services financiers, le télémarketing, (…) le droit des affaires, l’administration universitaire ou sanitaire, les ressources humaines ou les relations publiques”.

Un bullshit job, en français, c’est un “métier à la con”. J’ai trouvé cette traduction sur Slate.fr, où on se livre à une critique intéressante mais un peu trop tolérante à mon goût de ce saint-simonisme pour les nuls.

Le problème, bien sûr, c’est que ça n’existe pas, les bullshit jobs. La Vérité, que les Puissants n’ont même pas besoin de nous cacher tellement elle est déprimante, est la suivante : aucun métier n’est plus ou moins “utile socialement” qu’un autre, pour la simple et bonne raison que l’utilité sociale n’existe pas.

Chaque job est utile. Il est utile à celui qui l’accomplit parce qu’il lui remplit le compte en banque et même parfois l’esprit ; il est utile à celui qui l’a créé parce qu’il remplit, au moins pour lui, une fonction peut-être pas sociale, mais au moins opérationnelle ; il est utile à celui qui en bénéficie parce que… il estime en bénéficier. Et quand un job cesse d’être utile, en général, il disparaît. Demandez aux souffleurs de verre, aux lampistes ou aux dactylos.

Convaincu de sa propre utilité, David Graeber partage avec nous la Vérité que les Puissants s’emploient à nous cacher :

La classe dominante a compris qu’une population heureuse et productive avec du temps libre à disposition est un danger mortel.

Et donc, dans un éclair de génie, la classe dominante machiavélique, cherchant toujours à contrôler et abrutir un peu plus les masses, a inventé… les fonctions support. Voilà la substantifique moelle de cette pensée originale et complexe. Même Fourier, Proudhon ou Marx seraient consternés par la puissance intellectuelle de leur héritier auto-proclamé.

Mais la finance, le droit, les ressources humaines sont utiles parce qu’à chaque fois qu’on essaie de s’en passer, on a des problèmes ; la communication, les relations publiques, le marketing sont utiles parce que les entreprises ont besoin de se faire connaître pour réussir.

Se faire connaître : c’est un besoin qu’il comprend sûrement, David Graeber, du haut de ses vingt mille followers. D’ailleurs il aimerait qu’on cesse de le qualifier d’anthropologue anarchiste parce que “l’anarchisme est une activité, pas une identité” (sic).

Peut-être devrait-il se rapprocher de l’inénarrable Arnaud Montebourg, toujours à la recherche de nouveaux talents, et qui pourrait l’éclairer sur les vertus du “colbertisme participatif”.

En tout cas, on lui souhaite bien du courage.