Moi, Laurent, Savoyard, Free Runner, 2h28 au marathon…

Loin, très loin du running bling-bling, Laurent – licencié Free Runners – mène l’existence modeste d’un coureur amateur (presque) comme les autres. Pour ce Savoyard amoureux fou de son terroir, la distance marathon est devenue une muse. Au point de lui consacrer le meilleur de lui-même. Portrait d’un champion qui s’ignore…

« Courir est devenu la grande passion de ma vie ! »

Il est plutôt du genre taiseux. Solitaire. Et sociable pourtant. Toujours à l’heure, prêt à rendre service. Le sourire au lèvre et le mot attentionné qui dit le respect de l’autre. Au terme de son dernier marathon couru à Lyon – et bouclé en 2h44 –, Laurent n’a pu s’empêcher de revenir en arrière. Quelques hectomètres comme à contre courant. Il s’est installé 300m avant la ligne d’arrivée. Plus d’une heure durant, encore rincé de son effort de 42,195km, il a observé les corps en action. « J’en avais des frissons, avouait-il quelques jours plus tard. Courir, ce n’est pas qu’un truc personnel. Il se passe des choses entre nous. Même lorsque nous ne nous connaissons pas.

Il est Savoyard. Toute sa vie s’est passée entre Drumettaz-Clarafond, petit village posé à l’écart d’Aix-les-Bains et Granier-sur-Aime, hameau rural juché sur le versant du soleil tout près de Bourg-Saint-Maurice. « Je n’ai jamais songé à partir, confie-t-il volontiers avec cet accent chantant qui résume la vallée de la Tarentaise. Je me sens bien ici. Je suis chez moi. » A 39 ans, célibataire, Laurent occupe un poste de contrôleur qualité dans l’industrie. Il travaille en horaires décalés. Et, le reste du temps, il court…

« Mon total annuel : 4 500km de course à pied, 7 000km de vélo et moins de 3 000km de voiture… »

Ça lui a pris un jour de 2001. « J’ai eu un déclic, se souvient-il. Chaque année, je suivais la Foulée de Drumettaz, une course très connue en Savoie. J’ai commencé à courir une ou deux fois par semaine. Et puis, j’ai augmenté le nombre de séances et le kilométrage. » Dans son viseur, la distance 42,195km. Il reconnaît :

« L’idée du marathon m’a très vite obsédée. Pour moi, c’était l’aboutissement, une sorte de graal. »

En 2003, Laurent participe au Marathon de Paris. Son chrono : 2h58. « Un très bon souvenir, sourit-il. J’étais heureux d’avoir suivi mon plan de course. Je voulais passer sous les 3h. J’y étais parvenu. »

Le Savoyard est doué. Mais en a-t-il conscience ? « Je n’ai pas de qualités physiques exceptionnelles, assure-t-il. Je suis en revanche très motivé et très déterminé. Je m’entraîne seul. Lorsque je pars faire des footings en endurance, j’écoute de la musique (Muse, Green Day, Dire Straits, Supertramp…). Les autres sorties – VMA, seuil, côte – sont plus concentrées. Mais toujours en solitaire. » Après ses débuts sur marathon en 2003, Laurent a décidé de courir un 42,195km par an. En 2004, il récidive sur le bitume de la capitale. 2h41 à l’arrivée. « Je n’en revenais pas d’avoir gagné 17 minutes sur mon chrono, avoue-t-il. En 2005, toujours à Paris, j’ai couru en 2h33. Je souffrais d’un début de pubalgie… » Six mois d’arrêt. Il grince :

« Je n’ai pas revu un docteur depuis. Je ne consulte jamais. Lorsque je sens une alerte, je me repose et surtout j’évite de penser à la zone douloureuse. Je crois fermement à la domination du cerveau sur le corps… »

En 2006, Laurent court à nouveau Paris. 2h34. « J’avais une vraie soif de revanche sur la blessure, admet-il. Je voulais revenir à mon niveau. Aller plus loin. Mon corps était comme neuf. Je pouvais tout lui demander. » 2007 : Paris encore en 2h32. Et puis Berlin : 2h28’40”. « Mon record sur marathon, constate-t-il un peu rêveur. J’ai essayé de faire mieux à plusieurs reprises. En 2008 et 2010, je me suis battu pour passer sous les 2h30 à Paris (2h29’58” et 2h29’53”). Maintenant, je sais que je n’irai pas plus vite. L’année prochaine, pour mes 40 ans, je serai à New York. Evidemment, je me préparerai du mieux que je peux mais la dimension plaisir l’emporte désormais… »

« Pour moi, devenir un Free Runner, c’est comme rejoindre une seconde famille… »

Le Savoyard est modeste et reste étonnamment mesuré à l’évocation de son parcours de marathonien. Il zoome sur un mauvais souvenir : « En 2008 à Berlin, je n’étais pas bien. Physiquement et surtout mentalement. Je suis parti sur les bases de mon record mais ça allait trop vite. J’ai fini en sanglots en 2h39. Sur la ligne d’arrivée, je ne pouvais cesser de pleurer. » Même lieu cinq ans plus tard : ambiance beaucoup plus joyeuse : « Une amie m’avait demandé de l’aider à passer sous les 3h30. Ce fut une aventure exceptionnelle de l’aider à réaliser ce rêve. Franchement, j’étais aussi heureux qu’elle… »

Laurent, comme beaucoup de montagnards, aime la solitude. Mais il sait se montrer d’une formidable générosité. « Dominique Chauvelier m’a proposé d’être meneur d’allure à Paris l’année prochaine, murmure-t-il avec (enfin) un brin de fierté dans la voix. Aider les autres, j’adore. Je suis convaincu que ce sera un moment très fort de ma vie. » Cette existence justement qui a tant changé depuis 2001 et les premiers footings improvisés. Il résume : « Le sport est devenu ma raison de vivre. Autrefois, je sortais beaucoup. Je voyais pas mal de monde. En devenant un coureur, j’ai perdu des copines et de copains en route. Mais j’en ai découvert d’autres. » Les raisons qui l’ont poussé à prendre une licence Free Runners ? « Moi, le solitaire, répond-il, j’ai senti le besoin de trouver une famille. Le besoin aussi d’être fier de porter le maillot du club et de me bagarrer à l’entraînement et en compétition pour être digne de lui. »

Ce qui nous ramène au point de départ : la Savoie. Laurent peut parler des heures durant de ses cavalcades à vélo dans les cols de Tarentaise et du plaisir tripal pris à s’entraîner sur le sol meuble de l’hippodrome d’Aix-les-Bains. Il assure : « Je suis un impulsif. Je n’aime pas qu’on me marche sur les pieds. » Osons un autre diagnostic en guise de conclusion : le Savoyard est d’abord un mec au grand cœur, le type même de copain que l’on rêve d’avoir à ses côtés dans les moments difficiles, une formidable machine à courir et une mine inépuisable d’humilité. La maison rouge est fière qu’il porte désormais les couleurs de Free Runners !


Originally published at runners.fr on October 16, 2014.