La montagne « En Marche ! » s’apprêterait-t-elle à accoucher d’un monstre ?

Manifeste pour la démocratie En Marche.

La France est un pays extraordinaire, avec cependant un net penchant maladif à sédimenter les archaïsmes. Dans un tel paysage l’autisme et le déni de réalité s’ébattent volontiers comme de joyeux bambins dans un bac à sable. Nous allons voir que même un mouvement politique flambant neuf n’est pas à l’abri de la contamination éclair par la sclérose.

Pourtant récemment, une majorité à vue le jour pour souhaiter un ensemble de réformes profondes dans ce pays. Si cet objectif a rassemblé, la question de la méthode a beaucoup moins suscité de débats. Une nation si imbibée d’État central et alourdie par une fonction publique obèse, peut-elle conduire les changements par le canal « top-down » avec le seul support d’ordonnances ? Un management autoritaire et centralisé, entouré de technos constituent ils le bon dispositif pour faire adhérer, expérimenter, être relayés territorialement ?

C’est pourtant ce qui semble se dessiner en observant l’architecture et le fonctionnement du mouvement « En Marche ! », et ceci n’était pas vraiment prévu au programme.

Pour orchestrer la vie sociale, nous parler de l’avenir et enchanter le présent, nous avons nos vieilles organisations politiques, gardiennes d’un musée dont la fréquentation est maintenant réduite à quelques initiés nostalgiques. Depuis 50 ans, les montagnes de programmes électoraux de nos représentants ont accouchés de réformes et de résultats lilliputiens, en un mot de modestes souris.

Mais nous ne sommes pas seuls au monde, et l’accélération de notre immersion dans les économies ouvertes a été telle que tous nos partis politiques ont fini par se fracasser sur le réel, impuissants à manœuvrer sur des « itinéraires bis » ou même aménager une pause pour penser une solution alternative à ce suicide collectif.

La nature ayant une aversion pour le vide, le mouvement EM ! est donc sorti du néant, rafraichissant comme une alouette au printemps. La première force de ce mouvement est qu’elle correspondait à une formidable attente et une volonté farouche de renouveler les pratiques. Après une adolescence fougueuse où littéralement les marcheurs réussissent tout car « ils ne savaient pas que c’était impossible », vient la maturité. A ce stade il faut s’organiser un peu et solliciter l’intelligence collective.

L’épisode estival auquel nous venons d’assister pour adopter les règles de fonctionnement du mouvement aura au moins un mérite : celui de dévoiler la grille de lecture de l’identité, de l’ADN de l’organisation mais également la façon dont s’exercera l’autorité, la décision et donc comment est constitué le pouvoir.

Et si la montagne « En Marche » s’apprêtait à accoucher d’un monstre ?

Cette question émerge soudainement puisque l’expérience nous enseigne la distinction entre maladresses et intentions programmées, entre incompréhension et diktat. Depuis plusieurs semaines nous mobilisons notre énergie pour faire valoir qu’un mouvement politique moderne doit se doter d’un fonctionnement démocratique et participatif, c’est une aspiration légitime, un gage d’efficacité et une garantie de production d’innovation sur le fond et la forme. Nous avons donc multiplié les propositions sur l’architecture des statuts et le management interne de ce mouvement politique.

J’ai la très nette impression que notre expression n’est pas plus entendue que celle d’un ouvrier Pékinois brandissant un Dazibao (cette petite pancarte de revendication) au passage d’un convoi de dignitaire du PC Chinois. Il est vrai que nous ne risquons pour notre part que la mort … de notre mouvement.

Nous devons nous rendre à l’évidence, nous avons fabriqué un OVNI qui décide seul de sa trajectoire et dont les pilotes nébuleux ne sont pas clairement identifiés.

Pour tenter de comprendre, il faut apporter des contributions au diagnostic.

Quittons les outils de lecture des organisations pour aller faire un tour du côté de la stratégie des acteurs et des jeux d’alliances, de l’analyse institutionnelle et de l’auto proclamation du pouvoir et de l’autorité. Après tout l’école des relations humaines chère à Michel Crozier, de l’acteur et du système, est une école Française.

Quels sont les facteurs qui pourraient désormais faire bouger cet édifice dans lequel les ascenseurs entre les étages ont été délibérément occultés par nos architectes impénitents du staff. Après tout, un pilotage centralisé, une participation symbolique des adhérents, l’utilisation des ressources comme un club de supporters et une ligne politique unique acheminée par un gros tuyau descendant, cela peut tenir un bon moment !

Je vois cependant deux failles à ce « ministère du Plan » et pour reprendre les conseils de Michel Crozier, il faut considérer que le pouvoir ne peut s’exercer qu’en dehors des « zones d’incertitude » ; On ne concerte pas les ouvriers des chaînes par pure empathie, mais également parce qu’ils ont le pouvoir discret de bloquer la machine-outil qu’ils pilotent et qu’ils connaissent mieux que personne!

Dès lors, si l’on jette un regard prospectif, les contours de ces zones sur le terrain d’ « En Marche ! » semblent bien se dessiner autour de deux pôles en grande partie sous le contrôle des adhérents : La réussite du programme du gouvernement et des relais de terrain nécessaires, mais également la conquête lors des prochaines consultations électorales avec en prime la question des investitures.

Le plus petit des changements dans ce pays a le don de coaliser non seulement les personnes impactées mais également les ennemis d’hier qui se réconcilient illico pour vous placer dans une misère sondagière. Les réformes publiques ont besoins de relais locaux, élus et militants, pour expliquer, expérimenter et soutenir les représentants nationaux. Un feed-back du terrain est également précieux pour enrichir et amender ce que l’on a produit « en chambre ». Gagner la bataille de l’opinion ne se fait pas avec une armée de godillots psalmodiant les paroles d’un évangile parisien. C’est précisément cette période qui s’ouvre ; Les marcheurs ne vont tout de même pas être la seule force politique à rester muette localement et d’ailleurs les médias régionaux préfèreront toujours recueillir l’opinion des acteurs des territoires plutôt que les communiqués officiels nationaux. Au surplus si le doute s’installe dans les rangs, la communication locale va rapidement prendre les allures de la criée aux poissons de Concarneau, ou bien de la foire aux jambons à Bayonne pour ne citer que les Basques et les Bretons !

Parmi les prochaines consultations électorales, les municipales et peut être les communautés de communes et d’agglomérations s’annoncent dévastatrices pour la cohésion et la lisibilité des investitures. Il faut songer que sur les territoires il existe des prédateurs expérimentés de tous bords et qui sont entrés en politique depuis des décennies, certains se lèchent déjà les babines. Il suffit en effet de se déclarer En Marche pour s’attirer les faveurs d’un mouvement et ainsi compenser les hémorragies de suffrages liées à la déconfiture de leurs partis d’origine. Cela va être cocasse de devoir soutenir des listes de candidats dont certains se sont fichus de nous il y a seulement un an à la création de la LREM ; Mais les adhérents, les comités n’auront rien à dire, ils devront sagement coller les affiches d’un grand nombre d’opportunistes tout ébahis de trouver des moines soldats aussi naïfs. Pour tout dire nous avons déjà pu voir quelques exemples surprenants lors des dernières investitures aux législatives.

Le « contrôle » de ces zones d’incertitude par les adhérents, c’est la marge de manœuvre pour la négociation avec le staff national pour plus de démocratie.

En attendant il est peut être utile de rassembler quelque part le florilège de ce qui ne marche déjà pas avec le fonctionnement centralisé.

Par exemple cette manie d’expédier à toute vitesse les dispositions qui demandent concertation et réflexion. On rédige des statuts vite !, les amendements (3 jours) vite, vite ! Le vote…. vite ! (un peu allongé par le référé). L’accélération tient lieu d’épaisseur des idées, les think tank se résument à des slogans de préférence en clip, pour buzzer derrière, bref on fait de la politique autrement. On ne le dira jamais assez ce qui a fait l’échec des partis traditionnels c’est moins les chamailleries que l’absence de propositions envisagées sur un temps long, qui correspond désormais à la complexité de notre environnement. Et il faut du courage pour échapper à la dictature du présent, de l’instantanéité face à l’opinion, les média et les détracteurs à idées courtes qui souhaitent nous soumettre à leur urgence factice.

Autre chose, la condescendance voir le mépris du QG envers les spécificités locales, la coopération territoriale avec dans chaque lieu une organisation libre des acteurs correspondant à leurs histoires, leurs terrains. Pourtant la diversité c’est la richesse, il est plus sage d’assembler les réponses ancrées localement que de décréter nationalement des solutions uniformes. Les éléments de langages sont envoyés par le staff dans nos contrées pour justifier tout et n’importe quoi. « Pas d’organisation départementale élue pour éviter le retour des baronnies ». Et nos révérends référents de reprendre en chapelet ce catéchisme aux quatre coins de l’hexagone. Mais ces référents qui ne sont élus par personne, font partie d’une cour auprès des princes, et certains deviennent même les favoris d’un moment ; Ils s’empressent alors, comme des marquis(es) d’un fief, de marquer leurs territoires à l’aide de leur carnet d’adresse, cooptant à tire larigot et de manière discrétionnaire, les amis proches ou les « copains d’avant »…. !

Il apparait bien que loin d’avoir renouvelé les pratiques, nous ayons emprunté à tous les anciens partis les déficiences qui ont causé leur perte, le seul tour de force est de les avoir cumulées ; Et bien entendu, toujours présenter la fuite en avant comme un guide : Se concerter quelques semaines sur notre fonctionnement et nos statuts est inutile, cela va passer même en force, mais voilà cela risque fort de ne pas ….marcher.

Voici donc un constat un peu amer, mais la volonté ici est d’abord de « parler vrai ». Ne prêtez pas crédit aux oukases des mercenaires de la communication du QG : « Ces détracteurs ne sont qu’un petit noyau d’aigris ». C’est une rhétorique très connue, lorsque l’on n’a pas d’arguments à opposer aux propositions, on s’attaque aux personnes pour altérer leur crédibilité.

Pour gagner la bataille de la Démocratie en marche il va donc falloir faire un peu de stratégie, convaincre les indécis (70% d’abstention sur les statuts), envisager des alliances et bien sûr communiquer sur les idées.

Le train en marche est désormais lancé à vive allure, mais nous sommes à bord, il doit certainement être possible de négocier la destination, la direction, la vitesse et même les étapes du voyage.

Ceci est un appel à la mobilisation de tous les marcheurs, témoignez, proposez, rejoignez les lanceurs d’alerte, faites vivre votre mouvement, manifestez-vous sans retenue, rejoignez les groupes qui tentent de sauver les principes initiaux de la République en Marche. Demain il sera trop tard.

Vive la démocratie en marche !

Hervé THIERY

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.