Algérie, oser s’aimer enfin

Souâd Belhaddad
Mar 25, 2019 · 6 min read

Par Souâd Belhaddad, auteure de « Algérie, le prix de l’oubli (les victimes de la terreur témoignent) », édts Flammarion

Décorer les rues de guirlandes et les nettoyer après les rassemblements, partager l’espace public, accueillir la pluralité des paroles,… Le message qu’adresse le peuple algérien au monde entier est celui d’une immense réconciliation avec lui-même. Les Algérien.nes comprennent enfin qu’on ne prend jamais mieux soin d’une terre qu’en prenant d’abord soin de soi. Quiconque connaît ce pays sait que oui, c’est là une révolution majeure et, oui, historique…Oser s’aimer enfin.

Elles, ils ont dit : « Partez, emportez même le butin avec vous : laissez-nous le pays ».

Elles, ils ont dit : « Nous aimions ce pays à la folie, c ‘est à dire jusqu’à la passion, jusqu’à la haine, jusqu’au dégout et au rejet. Maintenant, nous allons tout simplement en prendre soin».

Ils, elles ont dit : « Nous vivions dans un pays sale, négligé, déprimé. Maintenant, nous allons le nettoyer, ramasser nos détritus, puis le réparer, l’égayer, aussi, avec guirlandes, chants, et rires ».

Ils, elles ont dit : « Nous nous sentions condamné.es à regarder la marche du Monde sans nous. Maintenant, nous découvrons que c‘est elle qui désormais, peut apprendre de nous. Nous ne voulons pas nous en aller ».

Ils disent, eux : « Nous sommes morts de la mal-vie, de la désespérance et nous sommes peut-être en train de naitre », et elles, ne disent pas : « Rassurez vous, nous sommes toutes vos mères, vos sœurs ».

Elles disent, elles : « Nous voulons notre droit à la rue, à l’espace public, à l’égalité » et Ils ne disent pas : « Vous n’avez pas droit à la rue, à l‘espace public, à l’égalité ».

Enfin, tous et toutes disent : « On nous prédit le chaos, on sera nommé.es Prix Nobel de la Paix ».

Jean Genet pensait qu’ « il n’y a pas de création sans qu’un grand malheur ne s’en soit mêlé ». Voilà. En Algérie, le malheur a été si grand, si grand, la création en est enfin née. Maintenant, le temps du grand malheur n‘est plus. L’Algérie expérimente donc autre chose que le drame. Elle scande des slogans sans haine, raille sans humilier, popularise la question de l’environnement, limitée à une ultra minorité éclairée, par des campagnes de ramassage de détritus.

Elle accueille, dans les 48 wilayas (départements) du pays, les larmes des anciens, ébahis sur les terrasses de ces défilés leur évoquant l’indépendance, elle accueille l’allégresse des plus jeunes, leur créativité sans fin (chaque jour, de nouvelles vidéos, de nouvelles initiatives…). L’Algérie donne ses rues et ses places en offrande, elle rappelle qu’avant que les barbus ne trahissent ses traditions les plus ancestrales et les condamnent violemment, elle avait pour tradition d’aimer se parfumer, écouter de la musique, et chanter, et danser, et — surtout — d’aimer ses voisin.es.

Lors de l’écriture de mon libre « Algérie, le prix de l’oubli », sur le témoignage de ces années noires et ce qui (ne) en (pas) suivi, j’ai mesuré combien chacun.e était replié.e sur lui-même, sur sa colère, son chagrin, son amertume, ses morts.

Personne n’avait plus ni la force ni le désir de se soucier des autres.

Presque quinze ans plus tard (et au fond, quinze ans, qu’est-ce au regard de l’Histoire ?…), Algériens, Algériennes se regardent, se sourient, se resoudent profession par profession d’abord, puis professions entre professions, sans oublier les chômeurs, les teneurs de murs et les handicapé.es. Kamel Daoud, dès les premiers rassemblements,, appelaient à la solidarité de tous avec le policier qui rejoignait les manifestant.es, puis le douanier, l’avocat, la journaliste,… L’Autre, le même et voisin.e à la fois est à nouveau considéré.e. Ce n’est plus « chacun.e pour soi », comme lors de ces dernières décennies. Une union nationale est en train de se retricoter.

D’aucuns crieront à la vigilance, parce que ce sont des prudent.es, soit des rabat-joie. Oui, rien n‘est certain et tout peut être à craindre. Oui, peut-être sommes dans du provisoire. Ce moment, cependant, existe, rare, exceptionnel et en être témoin déjà change tout de la donne, et qui sait ce qu’il engendrera, acceptons d’être surpris.e, de se risquer à la confiance.

L’Algérie se (re)découvre. L’Algérie s’admire, se filme et se reflète en miroir sur les réseaux sociaux du monde entier, pour la première fois, comme un éventuel « exemple ». Alors que l’extrême-droite menace l’Europe, que notre pays, la France vit une crise inédite, c ‘est de l’autre côté de sa Mediterranée qu’on pointe le doigt, vers ce peuple qui embrasse sa police, prouvant qu’il ne se trompe pas d’adversaire.

Mais surtout, l’Algérie ose s’adoucir « et nos cœurs aussi s’adoucissent » écrit une amie Atiqa, témoin et actrice de ce mouvement. L’Algérie ose l’amour que bafouait son agressivité légendaire ( mais qui, au fond, ne faisait qu’en réclamer, à corps et à cris…). L’Algérie n’a pas (plus) besoin de haîr.

Durant une décennie de terrorisme et barbarie, ce peuple avait bu violence et solitude jusqu’à la lie. Puis, ces dix dernières années, traumatisé de cet après-conflit qu’on n’avait même pas le droit de nommer (parler de « guerre civile » est passible de poursuite dans le pays), il a été, lors des printemps arabes, considéré comme le mauvais élève, mis au piquet.

A l’éclosion de la révolution de jasmin, l ‘international lui chuchotait de façon un peu culpabilisante : « Comment se fait-il que vous n’en êtes pas, vous ?.. » Lors des faillites de la Tunisie, l’Egypte, la Syrie, les gouvernants algériens grondaient : « Attention, si vous bougez.. » Enfin, à chaque nouvelle victoire d’islamistes, les mêmes péroraient : « Vous voyez… ça s’en va mais ça revient…»

Un trauma, cela dure longtemps. Surtout dans un pays qui a relativement peu travaillé celui précédent de la colonisation. Un trauma, qui reste toujours actif, rend légitimement inactif pendant un certain temps. Ce que nous dit ce pays actuellement, c ‘est que cette sortie de trauma veille à ne pas le ressusciter. Les Algérien.nes susurrent : « On va faire attention à nous».

Ils, elles comprennent qu’on ne prend jamais mieux soin d’une terre qu’en prenant d’abord, soin de soi. S’aimer, de façon générale, c ‘est se considérer simplement (sauf que ce n ‘est pas simple…) ni « au-dessus, ni « en-dessous ». Juste au milieu, là où on doit être : soi, avec clémence et bienveillance. Aujourd’hui, le pays émerge de l’amnésie ou du trop plein de souvenirs, il se rappelle qu’il est joyeux, aimant parce qu’à nouveau aimé par lui-même. Oser s’aimer enfin. Sans se glorifier, sans se dévaloriser.

Lorsqu’ils et elles se filment et répètent au monde entier, avec une force tranquille, qu’ils aiment l’Algérie, pour une fois, c‘est d’abord d’eux et d’elles mêmes dont chacun.e parle. Une estime de soi recouvrée. La confiance, après, devra se construire. Quiconque connaît ce pays sait que oui, c’est là une révolution, majeure et que, oui, c’est historique…

Ça vaut bien plus qu’un prix Nobel de la Paix.

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