La campagne vue par Bruno Cautrès. Analyse de @BCautres chercheur @CNRS@CEVIPOF@sciencespo http://www.pop2017.fr

Notre rapport paradoxal à la politique en période électorale

La semaine qui vient de passer a été l’une des plus riches du mois de janvier en termes d’actualité et d’événements de campagne électorale. Elle a offert un contraste saisissant entre deux images de la politique française aujourd’hui : d’une part le débat d’entre-deux-tours de la primaire de la « Belle Alliance populaire » entre Benoît Hamon et Manuel Valls, remarqué par l’intensité et la qualité des échanges entre deux projets et deux visions politiques ; d’autre part, ce que l’on dénomme depuis quelques jours le PenelopeGate.

Ce contraste illustre un point clef du rapport des Français à la politique dans cette campagne 2017 : un fort sentiment de rejet et de défiance vis-à-vis des hommes politiques et des organisations partisanes et dans le même temps un intérêt pour les thèmes, les débats et les polémiques de la campagne. Comment expliquer ce paradoxe ? Se pourrait-il que les mêmes électeurs soient à la fois dans la défiance et le dégoût vis-à-vis de la politique et dans l’espoir que le nouveau président réalisera un « changement » attendu et toujours déçu ?

Ce paradoxe donne l’occasion prendre un peu de recul vis-à-vis de la tornade de l’actualité quotidienne de la campagne électorale. Et rien de mieux pour prendre du recul que de revenir vers des livres, un peu épais bien que d’une lecture lumineuse. Dans un ouvrage savant et célèbre, Thinking fast and slow, Daniel Kahneman, psychologue, professeur à l’université de Princeton (qui obtint en 2003 le Prix Nobel d’économie pour ses travaux avec Amos Tversky sur leur « théorie des perspectives ») propose que le cerveau humain fonctionne sur une dichotomie entre deux modes de pensée : le ‘système 1’ rapide, très instinctif et surtout émotionnel, et le ‘système 2’, plus lent mais plus susceptible de raisonner de manière logique et réfléchie.

Cette approche nous invite à réfléchir aux « biais cognitifs » qui entachent notre jugement et à mieux comprendre la cohabitation pas toujours facile entre nos deux modes de raisonnement.

Une autre facette de notre rapport paradoxal à la politique illustre également cette cohabitation. Si l’on en croit la politiste américaine Pippa Norris et ses travaux sur l’émergence dans nos démocraties d’un « citoyen critique », la tension de plus en plus forte entre l’idéal d’une démocratie qui fonctionne et la réalité que les scandales politiques donnent à voir est porteuse de deux interprétations contradictoires. D’une part, elle est potentiellement positive pour l’avenir de notre démocratie : l’émergence de «citoyens critiques» de plus en plus en plus informés et exigeants évaluateurs du fonctionnement de la démocratie oblige nos systèmes à se réformer. L’insatisfaction et la défiance exprimées vis à vis des hommes politiques peuvent ainsi accroître les pressions en faveur de réformes structurelles, pour rendre les gouvernements élus plus responsables devant le public. Mais elle montre également que ce processus a un revers : l’insatisfaction et la défiance vis-à-vis des hommes politiques est porteuse d’une vision plus négative, le sentiment que ce sont les mécanismes mêmes de la représentation politique qui sont viciés. On voit apparaître dans de nombreux pays européens une expression radicale d’insatisfaction, malheureusement nourrie par la chronique sans fin des scandales politiques.

Décidément, cette passionnante campagne électorale met notre cerveau et ses deux systèmes à très rude épreuve… Mais on ne s’en plaindra pas car rarement l’actualité politique aura autant donné le sentiment que des bouleversements sont en germe dans notre vie politique.

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