Consternation ?
Il était une fois un auteur de bande dessinée, dont j’appréciais la plume et le trait, le mystère drapé de poésie, la fine critique sociétale et la mélancolie qui en découle.
J’avais découvert cet artiste et son univers il y a bien des années, grâce aux conseils forts à propos du tenancier de la défunte librairie Bulle d’air, qui s’évapora lui et son lieu consacré à l’art de mélanger la bulle et le dess(e)in, d’un coup d’un seul, laissant un vide palpable pendant quelques temps dans la douce ville d’Angers.

Je fis la “connaissance” de Frederik Peeters à travers Lupus et ses quatre delectables volumes, publiés par Atrabile. Bien que la science-fiction y soit fortement présente, et ce n’est pas pour me déplaire, j’ai apprécié le rôle central qu’y jouent les relations humaines. A tel point qu’à ce jour, cette BD reste parmi mes préférées et il m’est arrivé de la relire au fil des ans pour voyager de nouveau aux côtés de Lupus, personnage principal, de son ami d’un temps Tony, ainsi que Sanaa, une fille un peu délurée, élégante et séduisante à sa façon, qui va venir troubler la relation entre les deux compères.
Frederik Peeters dépeint avec un tel brio la complexité des relations d’amitié mâtinées de grains de sable et de possibilités d’amour que j’ai du me retenir la première fois pour ne pas tomber dans la boulimie du consommateur de page turners, essayant de prendre le temps nécessaire pour apprécier chaque planche et en savourer les bulles.
Frederik venait de rejoindre Yves Swolfs, François Bourgeon, François Boucq, Régis Loisel ou Christophe Blain dans mon panthéon des valeurs sûres, sans pour autant atteindre le piédestal sur lequel j’ai placé Hugo Pratt par exemple ou, pour certains albums, Enki Bilal.
Les années passèrent et j’ai pris plaisir à lire d’autres œuvres de sieur Peeters tel le sublime Château de sable ou le hautement mystique mais néanmoins grandement appréciable Pachyderme. Je ne suis pas tombé sous le charme de ses pilules bleues même si je n’ai pas éprouvé un quelconque déplaisir à les avaler. Et que dire de sa relecture du Western dans L’odeur des garçons affamés ? Un bijou qui me remit d’aplomb après le très prometteur Aâma qui finit par me décevoir ; tel un vin qui vous laisse espérer une belle longueur en bouche sans que le bouquet final du feu d’artifice que provoque la vigne embouteillée n’y soit.
Je guettais donc chaque sortie qui serait passée à travers les mailles plutôt bien resserrées de mes découvertes au gré des conversations avec d’autres aficionados du “neuvième art”, de mes vagabondages le long des allées de ces temples du livre que j’adore visiter et qui valent, à mes yeux, largement mieux que Notre-Dame et ses touristes. Car voyez-vous, quand je découvre un écrivain ou un as de la bulle, je ne m’échine généralement pas à en chercher la bibliographie. Je préfère laisser une place au hasard et à cette possibilité de plaisir à venir, à cette possibilité de me retrouver bien des années après face à un de ses ouvrages qui m’était inconnu dans une bibliothèque, une librairie ou chez un ami.

C’est par ce procédé qui est tout sauf scientifique que je suis ainsi littéralement tombé nez à nez face à Constellation, une fine production de Frederik, par son épaisseur tout du moins, parue chez l’Association. C’était la semaine dernière, au Comptoir des lettres, une jolie librairie sise Boulevard Saint-Marcel dans le cinquième arrondissement de la Ville Lumière. L’exemplaire était mis en évidence, arborant un cœur accompagné d’un texte en faisant l’éloge, écrit de la main d’un des habitants permanents de ce lieu de culture. Imaginez alors le contentement que j’eus éprouvé après cette fortuite rencontre que j’ai décidé, sans avoir besoin d’y réfléchir, de prolonger chez moi.
Une fois l’arrière-train bien calé dans un fauteuil club, j’ai remonté le temps jusqu’en 1957 et embarqué à bord d’un vol Paris-New York où se déroule toute l’action. Huit clos suffocant par moments, catalysant à d’autres avant de changer de face du tout au tout pour rendre la pesante atmosphère des premières pages encore plus palpable.
Comment en échapper ? Je n’en dirais pas plus. Ou si, une chose. Avec Frederik, la poésie, la mélancolie et le hasard ne sont jamais loin. Pourraient-ils être une planche de salut ? Je vous laisse le découvrir.
Mais alors, me demanderez-vous, pourquoi ai-je titré ce billet consternation ? Pourquoi l’ai-je ouvert par une reconnaissance au passé des talents de l’auteur ?
Vous le découvrirez peut-être en dégustant Constellation. Bon appétit !