La nuit qui vient
Des gouttes d’eau heurtent les carreaux des fenêtres du séjour avec violence en ce triste après-midi hivernal. Il est à peine quinze heures et pourtant, on dirait que le jour a hâte de plier bagage pour laisser place à une nuit noire impatiente de régner sur le ciel et les âmes. Il n’a cessé de pleuvoir depuis ce matin. A croire que le plombier céleste s’est laissé aller à quelque orgie bien arrosée la veille. Et que de sa cuite, personne n’a su le tirer.
Confortablement lové dans son fauteuil club déniché dans une brocante, Marc est un peu vaseux malgré l’heure bien avancée. Il n’a presque pas fermé l’œil de la nuit, obsédé par une œuvre d’art de Winold Reiss datant de 1925, dont une copie trône sur la petite table noire qui accapare son regard depuis un long moment. Winold a créé cette image pour illustrer un article du poète noir J. A. Rogers paru dans Harlem, Mecca of the New Negro.

Winold a baptisé cette œuvre, son œuvre, Interpretation of Harlem Jazz. Et quelle interprétation ! L’artiste a su y saisir l’essentiel de l’acte créatif de l’âme noire attelée à faire le jazz, à le vivre sans freins. Pourtant Marc n’est pas noir. Du moins pas dans son apparence extérieure.
Marc est français. Trentenaire en ce début de 21ème siècle, il a des racines franco-belges. Un de ces nombreux êtres qui changent de couleur lorsqu’ils s’exposent un peu plus longtemps que d’usage au soleil et qu’on qualifie de caucasiens pour ne pas dire tout simplement blancs comme linge. C’est un jeune cadre dynamique. Ce qui ne veut pas dire grand-chose. Mais c’est ainsi qu’on nomme en cette époque frénétiquement capitaliste les personnes qui ont su ou pu éviter le rouleau compresseur, sans nécessairement adopter les comportements prédateurs de ceux qui les surplombent du haut de la pyramide économique.
Classe moyenne à en juger par sa jolie maison coquette et son salaire mensuel. Riche vu de sa bibliothèque, de son empathie et du bonheur que les gens éprouvent à le fréquenter.
Marc n’a pas de peau noire mais c’est tout comme. Son âme l’est, arrosée depuis plus d’une décennie par toutes ces musiques enchanteresses qui savent si bien transcrire l’émotion humaine dans sa forme la plus pure. Marc a toujours été admiratif devant une Nina Simone, un Gil Scott-Heron, un Thelonious Monk, un Miles Davis ou un Christian Scott, devant leur capacité à faire un avec leurs instruments. Une voix, une poésie, un piano, ou du cuivre. Faire un pour exposer le tout : l’âme, le cœur de l’humain. Faire un pour concilier l’âme et le corps. Ce corps habituellement contrôlé, tenu en laisse par le cerveau ou les codes sociaux, mais qui face à une musique sincère retrouve sa liberté de mouvement. Sa vie.
Marc se retrouve dans l’œuvre de Winold. Marc n’est pas noir mais il y voit son reflet, ce danseur au groove endiablé. Ce danseur à la classe inouïe qui en dit long sur le respect qu’il porte au jazz, fier de sa culture noire. Ce danseur qui n’a pas besoin de mots, de coach, de team building, ou de conseils de tous ces charlatans qui se prétendent caciques pour vendre du bonheur, érigé en objectif ultime de la vie occidentale mais qu’on a bien du mal à définir.
Mais le bonheur ne se dit point. Il se vit. Pourquoi le chercher à tout prix, au point de se rendre malheureux, pitoyable ?
Marc n’est pas noir mais depuis hier il est ce danseur. Marc n’a pas fermé l’œil de la nuit, obsédé par cette image, son image. Il a beau être vaseux, il est plus que jamais présent. Il ignore les gouttes se bousculant dans les gouttières, impatientes de rejoindre leurs congénères dans un ailleurs en espérant remonter de nouveau là-haut loin de cette humanité qui leur fait parfois tant pitié.
Le danseur a beau être figé, il bouge au rythme d’une batterie, d’une trompette, ou d’une basse qu’on devine même si on ne peut l’entendre. Ses pas accompagnent la musique. Ses bras ondulent avec la mélodie. Son âme rend hommage à la générosité de ces musiciens qui donnent une autre interprétation au mot oxygène.
Le temps s’écoule sans que Marc ne s’en rende compte. Les nuages arborent la couleur de celle qui vient et qui ne sera dérangée dans sa noirceur que par la lumière blafarde d’un maigre croissant. Marc s’extrait soudain de son fauteuil. Ses yeux quittent Harlem et son jazz mais son regard intérieur est toujours rivé sur cette oeuvre désormais à jamais incrustée en lui.
Marc n’est pas noir mais il se dirige vers sa bibliothèque d’où il extrait un album vinyle de l’immense trompettiste noir Freddie Hubbard. Ce sublime Backlash où Ray Barretto siège aux percussions. Son père le lui avait légué avec toute sa collection musicale à sa mort un jour d’automne, fraîchement rasé et le sourire aux lèvres, dans une maison nichée au creux d’une montagne perdue de l’Atlas marocain battue par les vents et où la musique venait de s’éteindre en même temps que la vie.
Avec beaucoup de soin, Marc place le disque sur la platine puis enclenche le mécanisme de lecture avant de se diriger de nouveau vers le séjour.
Marc n’est pas noir mais alors que les premières notes emplissent la maison et couvrent le bruit assourdissant des gouttes contre les carreaux, le corps de Marc se meut et étreint son âme pour ne faire, en cet instant, qu’un.
Et Marc devient noir.