L’ivresse

Saâd Kadhi
Jul 30, 2017 · 3 min read

Le soleil régnait en maître absolu sur un ciel bleu sans nuages. Malgré cela, je marchais l’esprit brumeux, fourmi parmi tant d’autres dans cette ville qui ne s’arrête jamais pour reprendre son souffle.

Alors que les touristes admiraient les monstrueux et gigantesques immeubles qui nous encageaient, nous, les autochtones, et en suivaient les lignes du regard jusqu’au zénith, le mien était absent. Robot parmi tant d’autres ayant perdu le sens de la poésie, pour ne plus voir que le vert des billets que je gagnerais à la force de mes doigts parcourant le clavier.

Les gens qui m’entouraient sur ce trottoir occupé étaient de toutes les couleurs et les confessions, mais mes yeux ne les voyaient pas. Et ils me le rendaient bien.

J’étais dans ma bulle et dans ma routine. Cela aurait pu continuer ainsi jusqu’à l’immeuble dans lequel je vais tous les jours que le Bon Dieu a faits ou presque. Et c’est là que ses formes me détachèrent de cette terre dont la gravité se fait parfois trop pesante. Robe bleue. Silhouette gracile et élancée. Elle avançait d’un pas léger et aérien malgré ses escarpins. Je ne voyais plus qu’elle.

J’allonge ma foulée. Je tente de la rattraper. Je manque de renverser quelqu’un. Il grommelle et je bafouille des excuses. Je ne peux pas voir son visage et cela me frustre. Comment fait-elle pour se faufiler ainsi entre les passants tel un filet d’eau à travers les craquelures d’un barrage ?

J’essaye d’en faire de même, mais je ne rencontre pas son succès. Mes yeux tentent de saisir ses mouvements. Sa longue chevelure caresse ses épaules dénudées. Je ressens des émotions oubliées, appartenant à ce temps lointain de la découverte et de l’enchantement.

Je finis par comprendre. Ces ailes que je sens pousser. Ce cœur qui bat à tout rompre. Cette énergie nouvelle dans un corps fatigué par une époque sans goût.

La distance se fait moindre, mais nos vies nous séparent encore. Je deviens filet et tente de raccrocher mes molécules aux siennes. Je navigue sans mal à travers cadres et non-cadres, rustauds et badauds. Trois mètres. Je distingue des taches de rousseur sur sa peau. Deux mètres. Elle arrive à une intersection et lève un bras fin et délicat.

Un mètre. Je sens son parfum et je n’ai plus qu’une envie, marcher au bord d’elle. A jamais. Je me prends à rêver maintenant qu’elle est à portée de main. Je ne lui dirai rien. Il suffira que nos regards se croisent et elle comprendra.

Et tel un songe, elle s’évapore dans un taxi. Non, non, non ! Je ne l’accepte pas. Je cours à en perdre haleine pour tenter de la rattraper, toquer sur la vitre pour plonger mes yeux dans les siens.

Un véhicule me percute. Je tombe face contre terre. Insensible à la douleur, ivre d’elle. Je me retourne et regarde enfin le ciel.

« On dirait que tu as rêvé », me dit Ashley, un sourire lumineux éclairant son beau et doux visage. « Tu as vu une femme ? t’a-t-elle échappé au dernier moment ? ».

Je repose mon verre, secoué. Jamais un vin ne m’avait fait ça auparavant. Est-ce la magie du Zinfandel ou celle du terroir sur lequel il a poussé ?

Je redescends sur terre sans en ressentir la pesanteur. Mes yeux vont d’Ashley à cette bouteille de Teldeschi, au sombre verre, qui éclaire ma vie d’un jour nouveau. Je lâche prise. Je ne cherche pas à comprendre si les trois corbeaux unis dans un cercle, emblème du domaine Ravenswood, y sont pour quelque chose.

Nul besoin de boire pour ressentir l’ivresse. Une gorgée parfois suffit.

Saâd Kadhi

Written by

A convinced archeofuturist and a true retromodernist with a serious knack for individualistic altruism

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade