Comment j’ai ignoré ma dépression malgré mes connaissances académiques sur le sujet

On peut en savoir beaucoup, mais ne rien comprendre. La preuve:

Vienne, octobre 2015
Ce matin j’ai encore une fois été réveillée par un bruit quelconque. J’attrape mon téléphone, il est neuf heures passées. Une lumière grisâtre passe à travers ces rideaux roses délavés et poussièreux, que je n’ai même pas choisi et que l’ancienne locataire a laissé, tout comme le lit et la vaisselle. Je regarde le plafond, et quelques secondes passent avant qu’il revienne, ce vieil ami, ce malaise, ce vague mal au ventre qui ne présage rien de bon.
Je tente de m’extraire du lit, et de traîner ma carcasse jusque sous la douche. En chemin, je me vois obligée de contempler la scène de désolation qui s’offre à moi. Des restes de repas moisissent dans des boîtes blanches en polystyrène. Ma baignoire me répugne: je me doucherai au travail. Mes mouvements sont lents, et je me perds dans des pensées insignifiantes. J’ai besoin de m’asseoir, puis de m’allonger encore. Je regarde mes e-mails pour me dire que j’ai déjà commencé à travailler. A part quelques newsletters incompréhensibles en allemand, rien. Plus le temps passe et plus l’idée de m’habiller et sortir fait augmenter mon rythme cardiaque et tordre mes boyaux. Je négocie avec moi-même, je me dis, encore trente minutes, ce n’est pas grave, j’y resterai plus longtemps.

Je suis doctorante dans un laboratoire scientifique. Mon domaine de recherche: le cerveau. Mon centre d’intérêt: le comportement. Il s’agit de ma huitième année d’études universitaires, et passé l’enthousiasme d’avoir été acceptée dans l’un des meilleurs laboratoires au monde, mon quotidien s’est transformé en un océan de fénéantise et de saleté, bardé d’îlots d’angoisse et autres crises de pleurs.

Clinophilie
Cette paresse, c’est cette paresse qui me déprime. Je m’allonge tout le temps et je fixe la page d’accueil de facebook avec un oeil vide et larmoyant. Je n’ai aucune raison de me plaindre. J’ai réussi à récupérer des béta-bloquants pour gérer les crises de paniques. Il ne me reste plus qu’à sortir de ce putain de lit.

D’innombrables textes du même ressort emplissent mon journal intime entre 2015 et fin 2016, jour après jour.

J’ai passé quelques années à culpabiliser, pensant que ma propre paresse était à la cause de mon mal-être. Que mes efforts étaient trop faibles. Une à deux fois par mois, je me pardonnais, relevais, nettoyais, trouvais espoir et mettais au point un plan d’attaque à toute épreuve. Cette fois-ci, j’allais être productive et heureuse. Jusqu’à la prochaine baffe, gaffe, grasse matinée du lundi ou 48 heures d’affilée passées au labo, éveillée, épuisée. L’impression de me battre contre un boxeur géant, invisible et malicieux, qui porte les coups lorsque l’on ne s’y attend pas.

La dépression est une maladie du cerveau

J’ai pourtant étudié la dépression, de son intimité moléculaire jusqu’aux critères de diagnostic. J’ai passé plusieurs années, en cours de neuropathologie, neuropsychopharmacologie et autre neuro-trucs à ingurgiter, soutenu par les données scientifiques solides et reproductibles, le fait suivant: la dépression est une maladie du cerveau. L’apathie, la lenteur, le manque de motivation, de désir et de bonheur sont une directe conséquence de la perturbation des réseaux de neurones, de causes hormonales, chimiques, électriques, immunologiques. Dire à un déprimé qu’il pourrait tout de même un peu se bouger, cela revient à dire à un patient atteint de diabète qu’il pourrait tout de même faire une effort, et produire un peu plus d’insuline.

Tout comme il est absurde d’ignorer un cancer, une pneumonie ou une jambe cassée, n’ignorons pas les problèmes de santé mentale.

S’il est vrai que l’Homme est en grande partie responsable de son propre bonheur, parfois l’acte le plus responsable qu’il convient de faire, est d’admettre son impuissance, et de crier à l’aide. Pourtant, lorsqu’il s’agit de santé mentale, il est difficile d’expliquer à ses proches et à son employeur ce qu’il se déroule. Les relations à l’intime, tels qu’à l’enfance, à la sexualité, à la famille viennent tout de suite à l’esprit de l’interlocuteur. Alors un temps, j’ai continué à dormir et cessé de me battre, et à profiter de cette intimité ultime, celle du lit.

Un jour, j’ai rencontré Louise Deininger, une artiste qui m’a proposé de confronter l’intimité d’un comportement dont on perd le contrôle, avec la société, le monde extérieur, la chaleur ou la froideur des autres. En voici le résultat:

‘Of Clinophilia’ Video/Performance, Concept/Performance Louise Deigninger, Poem/Performance Sabria Lagoun, Video/Production Sarah Hauber, Voiceover Natalia Bodomo

Se faire pousser, se laisser aider, c’est ce que j’ai entrepris de faire ces derniers mois, et les résultats sont extraordinaires. J’ai quitté le lit et lentement, marche après marche, je monte les escaliers vers la tour de contrôle.

De cet épisode me restent de nombreux textes et cette vidéo. Et quel plus beau titre que celui qui décrit l’amour d’être allongé, la Clinophilie?