Mes deux centimes sur l’arrêt de “ What was fake on the Internet this week”

Fou comme certaines news peuvent avoir un écho inattendu. Ainsi, l’annonce par son auteure de l’arrêt de la rubrique de “hoax busting” (chasse aux rumeurs) du Washington Post semble passionner en France, où l’on lit chez certains cette éternelle posture pessimiste : c’était pas possible / ça ne servait à rien, etc.

J’ai lu tellement de fois les mêmes postures sur le fact-checking que j’ai l’habitude, mais tout de même, quelques points de la part de quelqu’un qui pratique pas mal cet exercice assez bête qu’est la vérification des faits :

1. En fait, le WP n’arrête pas, il réfléchit

C’est le premier point : l’article de Caitlin Dewey conclut par ces mots :

“What Was Fake” has had a good run, but the nature of Internet misinformation has changed — so as the year winds up, we’re going to change, as well.

En clair, il ne s’agit pas de baisser les bras face aux fakes, il s’agit de constater que se contenter d’un petit article par semaine n’est pas suffisant. Comme elle l’explique elle-même, cette rubrique visait à sa création les “internet pranks” (les canulars) dans une optique “insolite” plus que sérieuse. Or le fake est devenu quelque chose d’un peu plus sérieux depuis. Et Caitlin Dewey me l’a confirmé sur Twitter, il s’agit bien de trouver de nouvelles approches pour traiter des hoaxes, pas d’arrêter d’en parler.

2. Quand on fait du hoaxbusting, on ne le fait pas pour décourager les gens qui les diffusent mais pour prévenir ceux qui les reçoivent

Il y a souvent, spécialement chez les journalistes, cette sorte de snobisme qui fait dire “oh, laissons donc ces gens dans leur coin, pas la peine de parler d’eux”. Ca se décline en :

  • “mais enfin, pourquoi faire un tel article, c’est tellement évident” (pour vous, oui, mais combien d’heures par jour passez-vous à vous informer ? Et combien d’années d’études avez-vous fait ?)
  • “Ca ne sert à rien, vous prêchez les convaincus, les autres ne vous écoutent pas” (en fait, on ne vise ni les convaincus ni les diffuseurs, mais les tas de gens qui, de bonne foi, peuvent tomber sur une info fausse et la penser vraie et la relayer)
  • “Vous leur faites de la pub” (Si dire d’un produit qu’il est mauvais et dysfonctionnel lui fait de la pub, alors à quoi bon payer des tas de gens très cher pour vendre des produits ?)

Plus sérieusement, évidemment il ne s’agit pas de sauter sur le moindre fake partagé par trois comptes anonymes, mais de considérer qu l’information aujourd’hui s’est horizontalisée, qu’elle provient de partout, et que ce truc que vous n’avez pas vu passer, vous, peut avoir fait des millions de partages dans des communautés que vous ne fréquentez pas.

3. C’est en luttant contre les fakes qu’on se refera une crédibilité

Caitlin Dewey dénonce plusieurs points :

  • Des gens mettent en ligne de fausses infos pour le clic et l’assument, quand elle pensait lutter pour aider des gens sincères à ne pas partager de fausses infos sans le vouloir
  • La défiance envers les institutions est telle que les gens qui partagent les fakes se fichent de savoir si c’est vrai ou pas tant que ça va dans leur sens.

Ces points sont totalement vrais. Et en France, nous avons, de Panamza à Wikistrike en passant par la fachosphère, nos spécialistes du fake et de la théorie du complot, qui savent pertinemment ce qu’ils font. Et bien souvent, les gens qui partagent une image bidon se fichent éperdument qu’elle le soit tant qu’elle sert leurs présupposés.

Faut-il pour autant baisser les bras ? Non. Car à ne parler que des extrêmes on en oublie les millions de lecteurs qui tombent sur une info sans avoir les moyens de savoir si elle est vraie ou non, et qui partagent de bonne foi des choses fausses. Combien de fois par semaine recevons-nous un message de gens nous disant “j’ai vu passer ça, c’est vrai ?” Ils le font souvent car ils veulent, plus qu’une réponse, des arguments à fournir à la personne qui leur a partagé l’info en question. Arguments qu’ils ne peuvent pas toujours trouver seuls.

On nous reproche souvent de dénoncer tel ou tel fake en nous disant que ce serait inutile. C’est vrai car on ne convaincra pas l’auteur du fake, évidemment. Mais à force, on voit aussi, y compris dans des cercles très militants, se former une sorte d’autodiscipline. J’ai vu des dizaines de fois des militants d’extrême-droite dire eux-même “fake” à l’un d’entre eux qui balançait une information fausse, et lui expliquer qu’il “desservait la cause”.

Bref, dénoncer des fakes, lutter contre les rumeurs, est utile et nécessaire. Il s’agit d’une forme de “service public”, concret, qu’un média peut rendre à ses lecteurs. Il peut aussi aller plus loin et leur expliquer comment lire une info, comment savoir ce qui est crédible ou pas, etc. Et c’est utile. Et c’est même nécessaire, plus que jamais, aujourd’hui. Et j’irais même un peu plus loin : valider l’info, expliquer comment distinguer vrai et faux, offrir aux lecteurs ce service, c’est sans doute un moyen de redorer un peu un blason journalistique bien terni.