
Le Om urbain : enjeux sociospatiaux de la transnationalisation du yoga
Originaire de l’Inde, le yoga fait l’objet, comme plusieurs savoirs thérapeutiques traditionnels d’Orient, d’une revivification dans les sociétés urbaines occidentales. De ses fondements philosophiques hindouistes à sa pratique psychocorporelle, le yoga a su s’accorder aux réalités des sociétés modernes avec ses présumés bienfaits qui permettraient de « pallier les effets pervers de la modernité : tensions dues à la compétition, dispersion mentale, agitation affective » (Tardan-Masquellier, 2002 :39). Une étude de marché menée en 2012 démontre que plus de 20 millions d’États-Uniens pratiquent ou ont déjà pratiqué le yoga, soit une hausse de 29 % depuis 2008[1]. Selon la même étude, on compterait aujourd’hui environ 5 000 centres de yoga en Amérique du Nord. Nous croyons que cette intégration du savoir ancien du yoga dans l’appareil complexe de l’Occident interpelle tout particulièrement la pensée géographique car, opérant à diverses échelles simultanées, elle introduit de nouvelles modalités contemporaines susceptibles de modeler des pratiques urbaines et d’influencer la formation des identités (Giddens, 1991 ; Castells, 1997). Pour mieux comprendre l’attrait que suscite le yoga en Occident et ses enjeux sociospatiaux, nous nous référons à la notion d’orientalisme des études postcolonialistes selon laquelle les interactions entre l’Orient et l’Occident se fondent sur une réappropriation des idées et des cultures orientales par l’Occident. Autrement dit, des conceptions de l’Orient seraient profondément intégrées à la culture matérielle de l’Occident, notamment dans ses discours et son imaginaire collectif (Saïd, 1978). Cet article fait suite à des observations tirées de ma propre expérience vécue dans la communauté du yoga à Montréal au cours des sept dernières années. Il vise d’une part à éclairer les manières dont le yoga se manifeste dans les modalités urbaines et les pratiques. D’autre part, il tente d’explorer de plus près le studio de yoga comme lieu investi de sens, récupérant des éléments traditionnels et culturels du système du yoga tout en s’agençant à des conceptions du bien-être contemporaines.
Modalités urbaines émergentes par l’insertion du yoga dans la ville
Renouvelés dans les systèmes culturels des sociétés occidentales, les savoirs et techniques thérapeutiques traditionnels orientaux s’intègrent à l’armature urbaine comme un bien de consommation qui représente une niche lucrative de l’industrie du bien-être. Aux États-Unis, environ 27 millions de dollars sont dépensés annuellement en produits dérivant du yoga (Demeter, 2006). L’émergence d’entreprises qui valorisent la pratique du yoga dans leurs stratégies de vente, comme la ligne de vêtements Lululemon Athletica dont les profits ont atteint les 109 millions de dollars en 2013[2], témoigne des structures répandues qui contribuent au remaniement profond du yoga dans les milieux urbains. De l’importance du bien-être physique et mental en passant par l’écologisme et le végétarisme, les idées véhiculées dans la commercialisation du yoga se généralisent et s’associent à des préceptes servant de prétendues panacées aux déroutes d’une logique de croissance effrénée. Paradoxalement, l’industrie du yoga foisonne tout en conditionnant des habitudes de consommation et des formes de mobilité particulières. Le yoga se pratique dans une variété de lieux. Qu’elle prenne place dans un centre communautaire ou dans un studio de yoga situé dans un quartier gentrifié, la pratique du yoga s’insère dans la ville en suivant des tendances collectives. Une brève recherche à travers Google Maps nous a permis d’avoir un aperçu de la spatialisation des studios de yoga sur l’île de Montréal, spatialisation qui se caractérise par une concentration de studios de yoga dans le quartier Villeray, sur le Plateau Mont-Royal, au centre-ville et plus à l’ouest dans le quartier Westmount. Plusieurs de ces studios de yoga se situent à proximité de boutiques Lululemon Athletica, des cafés végétariens et épiceries d’aliments naturels. Ces constatations du paysage thérapeutique montréalais soulèvent des questions à l’égard de la formation de sous-cultures héritées de la transnationalisation du yoga et ses impacts sur la composition de la ville.
Habiter le lieu pour mieux habiter le corps : regard sur le studio de yoga
En s’intéressant de plus près au studio de yoga en tant qu’unité spatiale exprimant des réalités de la vie sociale, il est possible d’avoir une compréhension plus éclairante sur les déclinaisons matérielles et idéelles de l’implantation du yoga dans l’armature urbaine. Les studios de yoga constituent des environnements dont la fonction a la particularité de s’adresser directement à la corporéité de l’être humain. Ils incarnent le lieu où se déroule l’expérience corporelle de la pratique du yoga. Après avoir pratiqué le yoga dans plus d’une quinzaine de studios dans la région de Montréal, j’ai constaté que la composition du lieu suit de manière générale des registres et des généralités qui témoignent du processus d’appropriation du yoga. On remarque entre autre la présence d’objets d’art symboliques et religieux auxquels s’associe la philosophie du yoga. Tout en participant à la composition du lieu, ces artéfacts s’engagent à refondre un imaginaire lié à l’univers mythologique hindouiste au sein de sociétés sécularisées. Certaines composantes du lieu contribuent à la saturation de ce dernier en faisant appel à l’appareil perceptif et sensoriel par l’entremise de différents éléments textuels : odeurs, éclairage, présence de miroirs, etc. À cela, plusieurs de ces locaux où se pratique le yoga offrent à leurs usagers d’autres formes de soins thérapeutiques alternatifs (massothérapie, soins ayurvédiques). Cet agencement est réfléchi et calculé car, étant voué à créer une ambiance capable d’offrir une expérience de soi originale, il interpelle la dimension intérieure et subjective de l’individu dans son rapport à son environnement immédiat (Turco, 2001 ; Tuan, 1974). Ainsi, on peut dire que le studio de yoga n’est pas uniquement situé mais il est situant au sens où il incarne le cadre spatial et le substrat territorial par lesquels l’expérience psychocorporelle du yoga se déploie et agit. L’ensemble de symboles formé par les représentations qui composent le studio de yoga participe à l’apport esthétique de ce dernier tout en nourrissant un régime utopique des conceptions contemporaines de l’union entre le corps et l’esprit. Dans un monde où l’image prend de plus en plus d’importance dans la production de l’espace, « où c’est l’image qui sanctionne et promeut la réalité du réel » (Augé, 2009:43), il nous apparaît pertinent de déconstruire le studio de yoga comme lieu de bien-être pour mieux en comprendre ses finalités et son rôle dans les rapports qu’entretient l’individu avec ses emplacements et déplacements.
Conclusion : l’hybridation des cultures et la consécration des principes modernes par la popularité du yoga?
À une époque où les grands principes de la modernité reposent sur les revendications individuelles et collectives et sur l’émancipation de l’individu, la transnationalisation du yoga semble participer à la consécration d’une idée fondatrice de la modernité : celle de la disposition de la vie intérieure de l’individu pour son projet réflexif personnel (Giddens, 1991). Des quêtes à saveur postmoderne, par lesquelles tentent de s’harmoniser l’émancipation de l’individu et les relations que ce dernier entretient avec son environnement, se segmentent à travers les pratiques de vie au quotidien (Giddens, 1991). Si le phénomène du yoga en Occident sert de cas de figure intéressant pour comprendre les métissages culturels dérivant de la circulation des idées et des cultures, il ouvre simultanément un questionnement sur le corps comme entité psycho-physique continuellement spatialisée et située. Ces dynamiques éminemment complexes et hybrides sont d’un intérêt tout particulier pour la pensée géographique car elles soulèvent une réflexion qui touche autant les réalités globales que notre irréductible condition géographique, participant ainsi à la reconfiguration des rapports Humain/Nature, Société/Espace, Culture/Territoire et de nos manières d’être au monde.
[1] Yoga in America study. The Yoga Journal. http://www.yogajournal.com/press/press_release/40
[2] « Lululemon augmente ses profits », La Presse. http://affaires.lapresse.ca/economie/fabrication/201303/21/01-4633227-lululemon-hausse-ses-profits-a-109-millions.php
