Chaussures ? Vous m’en mettrez deux paires !

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Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

J’ai des copines incapables d’acheter des paires de chaussures autrement que par deux. Pas une paire de chaussures, ce qui est vraiment le moins qu’on puisse faire, mais des chaussures par lots de plusieurs paires à compter de deux.

L’honnêteté m’oblige à dire que je les comprends et que – ceci expliquant cela – je n’échappe moi-même pas toujours à ce trouble.

Le cas de figure m’intéresse parce que, si peu étendu qu’il soit, il permet de réfléchir à tout ce qui est symboliquement en jeu dans l’achat de chaussures.

Première hypothèse : le syndrome de l’incapacité à prendre une décision ?

Ou ce qu’une disjonction exclusive* peut avoir de mutilant quand il s’agit de chaussures

Je résiste à la tentation d’appeler ces copines des “patientes”, un syndrome n’étant pas nécessairement annonciateur d’une maladie ou d’un état réclamant traitement. L’affection tient en ceci qu’il est rare qu’elles parviennent à sortir d’un magasin avec une paire de chaussures, comme si une paire seule ne pouvait combler l’attente dont on charge la perspective de nouvelles chaussures. Je ne parle pas ici d’un achat “nécessaire”, au sens où on ne pourrait pas s’y dérober même si on n’en avait pas envie (acheter des bottes de pluie, par exemple) car, dans ce cas-là, le choix est comme parasité par des contraintes qui n’ont rien à voir avec le désir.

Je ne crois pas inutile de signaler, d’ailleurs, qu’avec l’abondance de biens qui s’offre à nous avec la régularité des stratégies marketing en déséquilibre abyssal avec nos besoins réels, l’achat nécessaire, entendu comme ce dont on a besoin pour ne pas marcher pieds nus, représente, sous nos latitudes, la portion congrue de nos achats.

Le processus de l’achat de chaussures pas strictement nécessaires révèle une pulsion dont la force et le sens échappent à nos personnes prétendument libres de leurs actes. Elle se manifeste dans l’impulsion qui pousse soudain à entrer dans une boutique de chaussures pour y faire ce qui ressemble à une capture, ou du moins à une découverte, dans une contrée inconnue, de quelque chose comme un trésor inattendu, qui nous surprendra parce qu’on n’en avait aucune représentation préalable et qui pourtant sera conforme à une attente ou un désir demeuré caché jusque-là et qui se révèlera, évident, au moment de la découverte. C’est la nécessité d’un secret intérieur dont l’existence ne se manifeste que par son surgissement. D’où l’importance d’être attentif à ce révélateur, à cet indice d’une énigme à élucider. Ne lâchons pas cette piste d’une semelle…

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Photo by REVOLT on Unsplash

Mon hypothèse, fondée sur le constat que certains et certaines embarquent impulsivement deux paires à la fois, est donc la suivante :

Du mal à prendre une décision, c’est-à-dire à couper, à trancher une fois le calcul de comparaison manqué : les mocassins noirs ou les loafers turquoise ? La question a d’autant moins de sens que l’achat se fait sans but précis, ni pour frimer quelque part, ni pour accorder ou dépareiller une tenue, ni pour escalader une montagne ou déambuler sur des quais. Pas de calcul possible du préférable ici, expérience paralysante à laquelle notre société d’abondance nous soumet d’ailleurs en permanence. Les chaussures, dans ce contexte, ne sont jamais perçues comme comparables, même si elles ne se distinguent que par un trait caractéristique mineur (bleu foncé ou noir), donc pas de choix possible, lequel se reconnaît strictement à ce que, du calcul du préférable tombe, toute cuite, comme d’un syllogisme bien fichu, l’unique réponse. Placé dans la nécessité de prendre une décision, on pourrait envisager le recours, toujours possible, au lancer d’une pièce de monnaie dans l’espace confiant de notre liberté intérieure, pour observer avec curiosité sur quelle paire le hasard ou notre secret mais puissant dévolu finalement se pose. Mais si c’est précisément cette incapacité à prendre une décision dans la vie que l’impulsion est, dans notre hypothèse, chargée de mettre en évidence, il n’est pas surprenant que la solution de s’en remettre au hasard soit totalement insatisfaisante.

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Approfondissement de l’hypothèse : des chaussures et pas autre chose…

Ou ce que la chaussure a de signifiant

Mais ce sont bien les chaussures que le symptôme, dans notre cas, a choisies pour se manifester, des chaussures et pas des gants, des chapeaux ou des foulards.

Pour que l’enquête progresse, il nous faut approfondir l’hypothèse, être attentifs à ce que ces “enveloppes de pieds”, qui nous terminent, pour le dire presque sans jeu de mots, nous disent de notre état, de nos pratiques, de notre engagement dans l’action… Les chaussures couvrent les terminaisons de notre organisme, raison pour laquelle nous les enlevons pour une séance de réflexologie et elles nous parachèvent aussi, en nous donnant plus d’allant, de résistance, de souplesse et de stabilité : elles complètent notre humanité nue. Le foulard, le chapeau et les gants diraient tout autre chose que ce que disent les chaussures, les avarcas, les brogues, les derbies, les cuissardes, les richelieus, les souliers.

La chaussure, la plupart du temps, est un objet en tant que tel. Un objet qui, comme un chapeau, ne s’amollit pas lorsqu’on le pose, un objet qui n’attend pas son propriétaire pour être ce qu’il est, un objet qui a une identité avant qu’on ne le rencontre. On n’a pas besoin de le porter pour voir à quoi il ressemble comme le vendeur d’une boutique de vêtements peut nous conseiller de procéder à l’essayage d’un habit parce que “comme ça, il ne paie pas tellement de mine, mais vous verrez, porté, c’est très joli”. La chaussure se rencontre. Elle a son identité avant qu’on n’y glisse le pied. Reste à voir si elle pourra nous convenir, si elle nous correspond.

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Photo by Mon Petit Chou Photography on Unsplash

Choisir une paire de chaussures, c’est choisir un double partenaire qui nous permet d’aller de l’avant, dans des lieux nécessairement toujours nouveaux – On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite, philosophe de l’impermanence des choses – dans un temps qui n’a pas encore pris place, dont nous ignorons ce qu’il nous réserve. Elles nous accompagneront sur un chemin de vie que nous espérons porteur de succès et de bonheur. Plus que n’importe quel vêtement ou accessoire, elles y contribuent en pratique (“Je ne porte plus de talons depuis longtemps, dit-elle, parce que je marche beaucoup désormais et j’aime être libre”) ou socialement (Les chaussures de ville pour un entretien d’embauche sont conseillées). Elles assurent (“Il met des chaussures fermées quand il voyage, pour minimiser les risques de blessures dans les différents transbordements”) et donc rassurent.

Les chaussures parlent de nous, jouent les ambassadrices, les médiatrices. Nulle surprise donc que leur fonction soit aussi symbolique : talisman pour ce que nous deviendrons et, pour cette raison, témoignage vivant de ce que nous sommes devenus qui explique l’attachement déraisonnable de certains à leurs pompes éculées.

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Photo by Jakob Owens on Unsplash

Je passe la dimension sexuelle, documentée par Freud et que je crois infiniment moins significative que celles que je viens de mettre en évidence. Un psychanalyste d’obédience freudienne verra précisément dans ma résistance la preuve d’un symptôme, potentiellement celui de mes inhibitions sexuelles : il faut que ce soit croustillant et que ça fasse un peu mal. Tant pis. Pas moyen de s’en sortir raisonnablement avec ceux qui considèrent tantôt nos déclarations et tantôt leur absence comme révélatrices, mais, ainsi le veut le beefsteak et le pouvoir sur autrui.

Hypothèse conclusive : l’avenir est ouvert

L’achat à double, donc. À presque double, comme si les amies en question avaient quatre pieds. De quoi ce bégaiement sans cesse reproduit est-il le signe, ce dédoublement en situation d’achat qui fait sentir 1 : que ces souliers sont ceux qu’il nous faut : je m’y sens bien, j’ai trouvé chaussure à mon pied (ne pas parler de chaussures “confortables”, adjectif qui suggère perfidement leur laideur et leur enlève toute dimension désirable), 2 : qu’elles sont cool (belles, allurées, élégantes, stylées, décontractées, trop ouf), c’est-à-dire qu’à la fois je m’y reconnais (“C’est vraiment toi, vous, votre style, ces chaussures-là.”) et 3 : qu’elles m’aideront à renforcer, à améliorer cette identité que je me reconnais et dans laquelle, dans un mouvement tout existentialiste, je me pro-jette (“Wouaouh ! Tu vas arracher avec ces nouvelles Tiger. Tu iras loin.”)

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Photo by Alex wong on Unsplash

L’achat à double ou à presque double (oui, je sais, la progression est concentrique, mais c’est que j’y vais pas à pas) ne contrevient pas à l’exigence d’être bien dans ses pompes (je n’ai pas dit droit dans ses bottes), ni à la seconde, celle de l’esthétique des chaussures de ces amies d’emprunt, personnages philosophiques conceptuels pour la démonstration. L’achat à double intervient sur la troisième exigence, celle du chemin à prendre, de la destinée à tracer, de savoir où aller.

Etre princesse ou bad girl (“Qu’on nous lâche les baskets, please!”), successful business woman (pas une traîne savate ni une pantouflarde) ou rebelle (pas envie d’être lèche-bottes ou de cirer les pompes de qui que ce soit), tels sont, esquissées à traits grossiers, les destinées entre lesquelles nous ne voulons pas décider, pour ne pas être pieds et poings liés avec un futur tracé d’avance.

Un achat aussi banal qu’une paire de chaussures (non, non, l’exemple n’est pas bête comme ses pieds), ou de deux, ou de trois, comme tout acte banal de la vie quotidienne, est une porte ouverte sur la connaissance de soi et on aurait tort de ne pas décoder les signaux qui nous sont envoyés à cette occasion.

Ça demande un certain soin, cette projection de son identité dans l’avenir. Elle requiert le calcul rationnel qui préside au choix, résultat du préférable. Quand ce n’est pas possible, il faut prendre une décision, qui est coupe franche dans le calcul impossible.

Et quand la décision elle-même n’est pas possible, on prend deux paires.

C’est alors faire acte de rébellion.

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