Comment peut-on être vert’libéral ?

Ou pourquoi il faut parfois un oxymore pour résoudre les paradoxes

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Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Au détour d’une déambulation sur les réseaux sociaux, il y a quelques semaines, je tombe sur un internaute qui définit le parti vert’libéral, qu’il ne semble pas porter dans son cœur, comme le parti de l’oxymore, se référant à cette formule de rhétorique qui consiste à associer deux termes -que dans les faits tout devrait opposer- pour en faire une seule image, comme le “soleil noir” de Baudelaire ou le “silence assourdissant” de Camus. Il présuppose donc que les Vert’libéraux essaient de faire un truc impossible, tellement contre nature qu’ils ne peuvent pas ne pas l’avoir vu et qu’ils sont par conséquent malhonnêtes. On comprend également dans son présupposé que la protection de l’environnement, la préservation de la faune et de la flore sont des thématiques de gauche.

Aujourd’hui, tous les partis affichent un programme favorable à la réduction du CO2, des pesticides, au développement de la mobilité douce et des cleantech. Les manifestations pour le climat battent le pavé de toutes les grandes villes du monde, l’ONU a organisé un gigantesque Climate change summit 2019 sur l’initiative de son secrétaire général. On semble tous s’être mis d’accord, du moins par le verbe : agissons maintenant.

Ce qu’on dit moins, dans les faits, c’est que l’urgence climatique ébranle tous les partis sur l’échiquier politique, parce que la préservation de notre environnement est la condition sine qua non de toutes les autres activités humaines et que, par conséquent, elle oblige tous les partis à revoir la composition habituelle de leur paysage idéologique.

“Il ne fait aucun doute que cette crise remet en cause la vision du monde qui prédomine à droite, tout comme la posture timorée du centre, qui ne cherche jamais vraiment à agir mais seulement à nier les dissensions. Il se trouve qu’elle représente aussi un véritable défi pour la gauche, qui se contente de se préoccuper de la redistribution des profits du pillage des ressources naturelles sans se soucier de mettre un frein à la surconsommation”.

Naomi Klein

Les besoins de la planète chamboulent les agendas politiques

Tous les partis traditionnels sont amenés à inverser l’ordre des priorités s’ils ne veulent pas faire de la question du climat une simple décoration électorale. C’est qu’il n’y aura désormais plus aucune justice sociale qui ne se préoccuperait pas d’écologie, plus aucune liberté économique qui se moquerait d’environnement. Comment être juste dans un environnement détruit ? Comment faire du gain si c’est au prix de la santé de la planète, laquelle nous fournit notre habitat, constitue notre origine et notre horizon indépassable ?

La balance entre les opportunités (de la finance) et les risques (de l’environnement) est devenue difficile à réaliser. On s’est largement moqué, jusqu’ici, du coût, pour le climat, la nature, les pays tiers, induit par nos besoins en énergie et en biens manufacturés de toutes sortes. Que les circuits de nos ordinateurs piochent les métaux rares au prix d’un empoisonnement de la terre et des hommes, que la fabrication de nos vêtements pollue l’eau potable de populations en manque d’à peu près tout si ce n’est de leur force de travail à notre service, au prix de la disparition de la faune et de la flore fragiles nées avec ces mêmes cours d’eau, que des denrées exotiques soient produites à raison de tranchées déforestées et de transbordements qui étouffent les océans nous est apparu, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, un moindre mal, une conséquence collatérale que l’environnement allait peu ou prou réussir à résorber.

Ce n’est plus le cas et le déséquilibre actuel entre les opportunités et les risques montre à quel point nous avons été de piètres comptables, malgré les MBA en économie et les experts en statistiques. Nous mesurons maintenant la pauvreté de nos calculs qui n’ont pas pris en compte l’ensemble de la chaîne du vivant : nous vivions à crédit sur le dos de la terre et nous faisions mine de ne pas le voir. Pas de planche à billets, pas de dévaluation possible pour rétablir ce déficit. Il se paie cash. En nature, c’est le cas de le dire.

Les solutions qui peuvent être envisagées dans notre mode de penser gauche/droite traditionnels se heurtent à un mur : la gauche tout entière tournée vers la défense du gâteau pour tous, la droite aimantée vers la liberté d’entreprise, reposaient sur le même présupposé : les hommes sont maîtres de la terre. C’est ce présupposé, sur lequel s’enracinent nos idéologies qu’il faut abandonner si nous ne voulons pas nous contenter de tirer les conclusions extrêmes, absurdes et non crédibles qui nous vantent, d’un côté, le modèle de la décroissance extrême (à l’instar de cet anthropologue retourné à l’état de nature dans je ne sais plus quelle partie inviolée et glaciale d’Amérique du nord) ou de la croissance poussée à son comble jusque dans les projets de migrations planétaires, un rêve bezossien qui fait doucement rigoler nos astrophysiciens, le Nobel Michel Mayor en tête. Entre deux, les autruches climato-sceptiques qui ne nous proposent rien moins que de faire semblant, à grands coups de gueule contre les intégristes du climat, les collapsologues et autres prophètes du malheur qu’on accuse de vouloir prendre le pouvoir par la peur qu’ils inspirent. Ces trois catégories, une fois encore, puisent dans le même bain logique : soit nous croissons mais nous détruisons, soit nous préservons l’environnement mais nous renonçons à nos acquis. Envisager maintenir nos acquis les plus désirables et cesser de détruire apparaît comme une contradiction, une impossibilité dans les termes (la preuve, dit-on : nous avons progressé en détruisant), comme une posture irréalisable, une alliance des contraires que seule une vision frappée d’oxymore peut soutenir.

Ne pas paniquer

Je fais le pari du contraire : imaginons un instant que ce que nous prenons pour des contradictions ne sont, sommes toutes, que des paradoxes, de ces affirmations qui semblent se contredire elles-mêmes, qui, partant de prémisses correctes, semblent logiquement inacceptables.

La science a toujours été friande de paradoxes. Wikipédia n’en dénombre pas moins de 160, choisis parmi les plus célèbres, en psychologie, en économie, en sciences, en informatique, en politique, en géométrie, en probabilités. Certains reposent sur des glissements de sens, comme le paradoxe du fromage à trous *, d’autres sont le fruit de lacunes épistémologiques et seront résolus des siècles plus tard, tel le paradoxe de Zénon d’Elée, formulé quelque part entre 490 et 430 avant J.-C. (et résolu par l’analyse algébrique moderne du XVIIe siècle qui démontre qu’une série infinie de nombres strictement positifs peut converger vers un résultat fini)**. Les paradoxes jouent avec les limites de notre compréhension, narguent nos cadres conceptuels et nous indiquent eux-mêmes la voie à suivre pour les résoudre.

S’attaquer aux paradoxes

L’heure est venue de nous attaquer aux paradoxes du monde contemporain : Comment préserver les acquis du progrès sans surexploiter celle qui nous fait vivre, la planète terre ? Comment consommer local dans un monde global ? Comment résoudre l’épineuse question des caisses de retraite alors que l’allongement de l’espérance de vie est un progrès de nos sociétés ? Comment éviter que les primes des assurances maladie ne nous rendent malades ? Comment rassurer les concitoyens dans leur peur de manquer (du nécessaire, de l’acquis, du beau, du superflu, si nécessaire parfois) alors que nous sommes de plus en plus nombreux, en dépit de cette crainte, à aspirer à une vie plus saine, plus vraie ?

Notre environnement est notre bien premier et les activités humaines, à commencer par l’économie, doivent être mises à son service. Une économie qui ne servirait pas la transition écologique indispensable serait meurtrière et une transition qui ne serait pas soutenue par l’économie serait inefficace.

Etre vert’libéral, ce n’est pas faire dans l’oxymore, c’est s’engager dans la résolution des paradoxes menaçants qui sont devenus notre lot.

*Le paradoxe du fromage à trous, que les Suisses se refusent catégoriquement à appeler “le paradoxe du gruyère” parce qu’ils savent mieux que quiconque que le gruyère N’A PAS de trous est l’un des plus célèbres syllogismes sur le mode” barbara”, soit un syllogisme comprenant deux prémisses et une conclusion affirmatives et universelles.

Il a la forme suivante :

Prémisse majeure : Plus il y a de fromage et plus il y a de trous

Prémisse mineure (or) : plus il y a de trous et moins il y a de fromage

Conclusion (donc) : Plus il y a de fromage et moins il y a de fromage Le syllogisme est fautif car il opère un glissement sémantique entre la majeure et la mineure sur le nom “fromage”, conçu dans la majeure comme un volume (trous compris) et comme une densité de matière (trous exclus) dans la mineure.

**Entre Zénon et le XVIIè siècle, ce paradoxe du mouvement aura stimulé les réflexions des mathématiciens, entre autres Galilée, Cauchy, Cantor, Carroll et Russell, ce qui permet à Bergson d’affirmer que « les philosophes l’ont réfuté de bien des manières et si différentes que chacune de ces réfutations enlève aux autres le droit de se croire définitive ».

Philippe Boulanger et Alain Cohen dans Le Trésor des Paradoxes (Éd. Belin, 2007),

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