Une lassitude certaine ou comment franchir la double ligne de démarcation des genres

Avec la collaboration de Jean-Christophe Aubert

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Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Je ne sais pas si vous êtes comme moi surpris de constater à quel point il peut être difficile de parler de la question du genre dans les échanges au quotidien. Dès qu’une discussion passe un peu le cap de la généralisation (“Ah, ces hommes ! Ah, ces femmes !) et s’oriente à peine plus sérieusement vers les différences et ou les mérites des unes et des autres, il n’est pas rare d’observer une brusque raidissement chez l’interlocuteur, tant du côté de celles (et ceux) qui considèrent que les femmes sont les égales des hommes, et que pfff-ça-commence-à-bien-faire-qu’il-faille-encore-le-répéter et qui, pour cette raison, peinent parfois à supporter qu’on évoque les différences entre les sexes, que du côté de ceux (et parfois encore de celles) qui pensent qu’il y a, entre les hommes et les femmes, des différences substantielles, et pas “accidentelles”, pour en revenir aux fondamentaux aristotéliciens, des différences de “substance”, c’est-à-dire de nature profonde et qui pensent pour cette raison que des traitements différenciés entre les hommes et les femmes sont légitimes.

(Voilà, la phrase est un peu longue peut-être, mais les préjugés, il faut parfois les dire d’une traite pour ne pas se laisser contaminer).

Il faut avoir de l’énergie à revendre pour franchir cette ligne de démarcation, farouchement surveillée par les deux camps. Un peu de témérité et une grande assurance ne sont pas inutiles pour évoluer dans ce panorama idéologiquement simplifié, où on a tantôt l’impression d’être anti-féministe lorsqu’on avance l’idée qu’effectivement la masse musculaire des femmes, statistiquement inférieure à celle des hommes, explique pourquoi elles courent 10% moins vite que les hommes, lancent le poids, l’arbalète et le marteau 10% moins loin, qu’elles sont meilleures dans les compétences lexicales et moins bonnes dans le repérage spatial, par exemple. Et parce qu’à l’inverse on peut avoir parfois l’impression, dans ce manichéisme ambiant, de nier les spécificités statistiques entre les sexes lorsqu’on défend le principe des salaires égaux, la parité dans les conseils d’administration des entreprises et dans le corps professoral des universités.

Je trouve que c’est fou, et très fatigant à la longue. Fatigant d’attendre encore une égalité professionnelle, juridique, administrative, sociale, qui tombe tellement sous le sens qu’on ne voit pas pourquoi il est encore nécessaire d’en parler.

Et pas moins fatigant d’hésiter à deux fois avant de parler des résultats de recherche en neuro-sciences, en endocrinologie ou en neuro-endocrinologie, sur les découvertes, dans leur versant chimique, des spécificités -statistiques- entre hommes et femmes.

J’insiste — lourdement certes, mais on n’est jamais trop prudent-E, sur le “statistiquement”, parce que je connais plein de filles, pas baignées dans des flux inhabituels de testostérone, courir plus vite que presque tous les hommes que je connais, entre quantité d’autres différences observables ou supposées. Statistiquement, donc, il y a des différences, et la science nous invite à en parler, même si c’est finalement pour devoir constater qu’on ne peut rien en tirer, ni politiquement ni socialement.

Importance et inutilité de la statistique

“Qu’une différence soit statistique ne la fait pas disparaître, bien sûr, mais cela interdit de fonder des politiques publiques sur le fait, par exemple, que les hommes sont en moyenne plus doués pour se repérer dans l’espace que les femmes”

J. Balthazart.

Dire que les femmes sont ceci ou cela, moins bonnes que les hommes dans certains cas et meilleures dans d’autres, c’est, en premier lieu, confondre une moyenne et un chiffre absolu.

Si je considère, par exemple, une femme qui mesure 1m62 et un homme qui mesure 1m75, je conçois aisément que la différence, du point de vue de la taille, est absolue. Elle est absolue également si monsieur mesure 1m62 et madame 1m75 : il n’y a pas de compréhension autre à avoir que ce qu’on comprend immédiatement, pas d’interprétation à livrer, pas de mise en perspective nécessaire. Si, en revanche, je passe à la mesure comparée entre un groupe de femmes et un groupe d’hommes, cette certitude disparaît car alors c’est la moyenne de toutes les tailles de femmes que je compare à toutes les tailles d’hommes. Il demeure une différence, bien entendu, mais elle n’a plus rien d’absolu. Il s’agit d’une différence moyenne qui ne me permet pas de dire quoi que ce soit sur les individus considérés en particulier.

Et c’est bien en ceci, d’abord, que les préjugés sont irritants : ils projettent sur un individu une information moyenne qui ne dit rien d’aucun cas individuel réellement existant.

Quand un homme ricane en voyant que je cherche à faire un créneau sur une place de parking grande comme un mouchoir de poche, il témoigne de sa confusion entre moyenne et chiffre absolu et le triomphe que j’éprouve parce que, au cheveu près, ma voiture est entrée dans l’espace projeté ne devrait être motivé que par la difficulté (vaincue), en soi, de l’exercice et pas parce que, en tant que femme, je l’ai réussi, ce qui serait la manifestation du même préjugé que celui que je dénonce.

Si la moyenne ne dit pas grand-chose sur les individus, elle est prompte à masquer, également, des vérités sur des groupes pris dans leur ensemble. On sait, par exemple, que les 50% de la richesse de notre planète se trouvent concentrés entre les mains de 1% de propriétaires. Une moyenne de la fortune des habitants de la planète ne donnerait aucune idée de la pauvreté réelle du 50% des plus pauvres du globe, leurs revenus se trouvant, dans la moyenne, abusivement gonflés par la richesse des plus riches. Le médian serait ici bien plus approprié (encore que non suffisant) pour décrire la répartition de la richesse.

La notion de variance permet d’affiner l’information apportée par la notion de moyenne, dont tout le monde sait, intuitivement, qu’elle est une manière de synthétiser les valeurs d’un groupe qui se situe de chaque côté du sommet de la courbe : tous ceux qui sont allés à l’école ont à l’esprit la courbe de Gauss: le gros tas des élèves moyens encadré par les happy few excellents et les quelques malheureux en queue de course.

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Illustration : Nelly Damas

Cet étalement de chaque côté du pic de la moyenne, c’est ce qu’on appelle la ”variance”, qui vient nuancer la moyenne qui ne dit pas toujours grand-chose : connaître la température moyenne de la Brévine ne dit pas comment vous devez vous emmitoufler l’hiver et vous alléger l’été, les variations entre les saisons y étant de plus de 60 degrés. Dans l’exemple de la répartition de la richesse entre les individus sur la planète, la courbe, révélant à la fois la moyenne et la variance, ressemblerait plutôt à celle-ci et nous empêcherait de sauter trop hâtivement à des conclusions erronées :

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Illustration : Nelly Damas

Si les températures entre deux villes choisies sont similaires tout au long de l’année, les courbes se superposent car elles ont la même moyenne et la même variance. Le “recouvrement” entre les données est important, les différences non significatives ou même carrément négligeables. La “taille d’effet” est minuscule, c’est-à-dire que la différence (la taille) des effets entre les deux températures est insignifiante.

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Illustration : Nelly Damas

En revanche, si vous essayez de voir ce qui se passe avec des courbes de ce type en comparant un habitat climatisé, toujours maintenu à 24 degrés et un frigo, stabilisé à 5 degrés, les variances seront très faibles dans les deux cas, car les deux types de température varient très peu. Les courbes seront donc similaires, mais presque sans recouvrement, puisque les moyennes sont éloignées. La taille d’effet sera donc considérable.

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Illustration : Nelly Damas

Toutes les études effectuées sur les différences cognitives entre les hommes et les femmes aboutissent à un résultat identique : les moyennes sont proches, les variances comparables et la taille d’effet non significative.

Ainsi si l’on fondait une politique publique sur l’observation, avérée, que 60% des hommes contre 40% des femmes se situent au-dessus de la moyenne pour ce qui concerne le repérage spatial, on ferait l’impasse sur les 40% d’hommes qui sont moins bons que le 40% des femmes qui se repèrent, elles, parfaitement dans l’espace. Donc, lorsqu’un homme siffle d’admiration parce que madame rattrape, au vol, presque négligemment, un petit objet mobile dans l’espace (autre situation type dans la guéguerre des genres), il n’aurait à l’esprit que la portion des femmes qui se trouvent presque à la marge du recouvrement des courbes sans prendre en compte le nombre important de femmes meilleures que la moyenne des hommes dans cette aptitude et largement aussi bonnes que les meilleurs des hommes.

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Illustration : Nelly Damas

Et c’est bien en ceci, ensuite, que les préjugés sont irritants : non contents de projeter sur un individu une information moyenne qui ne dit rien d’aucun cas individuel réellement existant, ils dirigent le projecteur sur des portions congrues des échantillons en faisant l’impasse sur celles qui ne sont pourtant pas moins significatives.

Dès lors, dire que les “femmes sont moins bonnes que les hommes au volant” et que “les hommes sont moins bons que les femmes dans le multi tasking” sont fautives et pernicieuses, en ce qu’elles font croire à des différences absolues là où elles ne sont que le fruit d’une moyenne, qui plus est avec un fort taux de recouvrement, c’est-à-dire avec des différences (des tailles d’effet) très peu marquées.

Une autre façon de dire que porter un jugement sur un genre dans l’absolu ou sur des personnes individuelles modulo un détour par la statistique érige des certitudes sur du sable.

Eminemment utiles et pourvoyeuses d’une foule d’informations sur toutes sortes de phénomènes, les statistiques sont de peu d’utilité lorsqu’il s’agit d’arrêter un jugement ou de fonder une politique dans le cas des genres, quel qu’en soit leur nombre.

Voilà. Et ce qu’il faut savoir une fois pour toutes est que la taille d’effet (les écarts de recouvrement) entre les compétences cognitives des hommes et des femmes, comme le montrent les résultats des recherches inlassablement effectuées aux quatre coins de la planète, est nulle.

Point à la ligne.

A suivre : Les philosophes, presque toujours misogynes, ont-ils quelque chose à nous apprendre sur la question de l’égalité entre les sexes ?

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