De l’égalité des genres 2/2

Les philosophes, presque toujours misogynes, ont-ils quelque chose à nous apprendre sur la question de l’égalité entre les sexes ?

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Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Que les unes viennent de Mars et les autres de Vénus (et d’autres de Neptune ou de Pluton) introduit de la diversité, du charme, de la différence, de la complémentarité, peut-être et tout ce que l’on voudra, mais les différences, quand elles existent, du point de vue cognitif, sont peu marquées du point de vue statistique parce que la taille d’effet est quasi nulle. Ces différences ne peuvent permettre une politique différenciée, elles ne légitiment aucun des jugements absolus sur les femmes et les hommes prises en tant que groupes et, plus encore, ne disent rien sur les personnes prises individuellement.

Et voilà ce que je trouve, immédiatement l’un après l’autre sur mon flux Facebook, deux annonces qui vont pourtant très bien ensemble comme chantait Paul Mac Cartney, mais qui suscitent sur les réseaux des réactions clivées comme la faille de San Francisco :

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La première annonce concerne un admirable petit ouvrage scientifique à mettre entre toutes les mains — et dont j’ai tiré ci-dessus quelques-unes des observations sur les concepts statistiques, qui, au bout du compte, ne sont utiles aux politiques publiques que pour montrer qu’on ne peut rien en faire, sinon lutter contre les stéréotypes, si possible sans les renforcer dans le même mouvement. Son “cerveau devenu masculin” rend compte de l’état de la recherche sur l’incidence des hormones sur le sexe, le genre et l’identité et constitue, presque malgré lui, un véritable plaidoyer pro domo pour l’égalité, le mariage pour tous, etc. On y apprend beaucoup sur les découvertes récentes en biologie en endocrinologie, en neuro-endocrinologie, soit l’étude des hormones cérébrales.

Les réactions sur FB à propos de cet ouvrage, manifestement de la part de ceux qui ne l’ont pas lu et qui pour cela font mine de croire qu’il donne une caution scientifique à la supériorité masculine, sont un peu goguenardes (“Niark! Niark! Voilà qui va faire jaser dans les chaumières…”) comme si le fait d’évoquer des différences invitait à une comparaison en termes de valeur, comparaison dont la femme devrait sortir perdante.

Fatigant, je ne crains pas de me répéter.

Suit immédiatement, dans ce même fil FB l’annonce, relayée, de School of feminism, une “plateforme à but non lucratif qui s’est donné pour mission d’introduire le féminisme dans la société au travers de l’éducation et de la communication” d’une campagne d’affiches au design impeccable, toutes plus inventives les unes que les autres :

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Comment ne pas liker les deux, je vous le demande, soit l’annonce qui vante un ouvrage expliquant les différences foncières entre les cerveaux masculins et féminins, résultats des recherches les plus récentes en endocrinologie et celle qui fait avancer l’égalité de traitement, de considération, de droits, etc. entre les hommes et les femmes, parce qu’elle va de soi ?

Parce qu’il n’y a pas de contradiction entre les deux.

Bien au contraire.

Le cafouillage assez fréquent et un peu affligeant des débats a plusieurs causes. La première consiste à procéder à un amalgame entre identité et égalité : ne seraient égaux que ceux qui seraient identiques et les différences signaleraient une évidente inégalité.

Mais si seul ce qui est identique sur le plan de la substance peut être considéré comme égal sur le plan du droit, on ne voit plus très bien ce que la théorie du droit et la pratique de l’éthique doivent encore définir, ni à quoi elles pourraient bien servir.

Les philosophes, presque toujours misogynes, ont-ils quelque chose à nous apprendre sur la question de l’égalité entre les sexes ?

L’essence et l’accident

Si, du point de vue philosophique, une différence essentielle réside entre les hommes et les femmes, elle doit pouvoir être exprimée par une différence au niveau de la substance. L’oὑσἱᾳ (ousia) en grec, est un concept philosophique qui peut être rendu par les termes d’”essence” ou de “substance”. La traduction ne nous fait pas avancer beaucoup en réalité, tant ces deux termes, en français courant, ont perdu le sens qui permettrait de faire sentir oὑσἱᾳ. La “substance” désigne aujourd’hui un type de matière ou un composé, bref, un truc un peu indéfini dans quoi quelque chose est fait : une substance étrange, molle, froide, dure…”. C’est le latin “sub-stare”, “ce qui se tient en-dessous”, soit la matière dont quelque chose est formé, qui a très pragmatiquement peu à peu infléchi le sens abstrait du grec.

Platon et Aristote

Chez Platon, l’oὑσἱᾳ, l’essence, a d’abord désigné “ce qui n’est ni dans un sujet ni ne peut être dit d’un sujet”. Tous les chevaux qui existent, par exemple, ne sont pas des essences, mais ils participent tous d’une essence commune, unique, éternelle, quelque chose de très abstrait qu’on pourrait appeler “la chevalitude”, s’il fallait vraiment trouver un mot, et qui constitue une espèce de modèle supérieur des chevaux existants, qui sont, pour Platon, séparés de cette Idée de cheval. C’est ce qu’Aristote, son élève, lui reproche et, nettement moins métaphysicien que Platon, c’est le moins qu’on puisse dire, rompt aussi sec avec cette construction de l’essence détachée des choses existantes, impropre selon lui à faire avancer la connaissance. Pour lui, la substance ou l’essence constitue bien une réalité qui correspond à ce qu’il y a de permanent dans les choses, à la nature invariable dans les choses, en-deçà des accidents, comprenez : en-deçà de ce qui advient aux choses mais qui aurait tout aussi bien pu ne pas advenir. L’essence est un principe unificateur, la nature unique à laquelle se rapportent tous les modes de l’être. Elle est l’être de la chose, au sens premier et fondamental.

Ce détour par des considérations ontologiques (qu’est-ce que l’être ?) peut-il être utile ? On voit que je ne renâcle devant aucun effort (et que je ne ménage pas le lecteur), pour partir en quête de ce qui aurait pu, philosophiquement, d’un point de vue ontologique, rendre compte des différences entre les sexes et, au passage, fonder la misogynie des philosophes, rendre un peu justice à leur dédain.

Mais on le sent bien : il n’y a rien à chercher de ce côté-là, et si la guerre des sexes, pour la nommer radicalement, a une dimension philosophique, elle est à chercher du côté des rapports de pouvoir, elle est à chercher du côté de Hegel, de Rawls, de Bentham ou de Byung Chul Han, pour comprendre comment les femmes ont, dans presque toutes les sociétés, été utilisées comme des “variables d’ajustement” (Comprenez : les femmes, soudain estimées capables pour mener la société et faire tourner les industries pendant que les hommes étaient à la guerre ont été renvoyées dans les foyers dès la paix revenue).

Mais rien à chercher du point de vue ontologique puisqu’il n’y a pas d’hommes sans femmes ni l’inverse, puisque leurs qualités et compétences se recouvrent étroitement, puisqu’il n’y a pas d’humanité sans ce couplage gagnant. Mais je ne vois pas quel autre pare-feu opposer à ceux qui persistent avec une ténacité vraiment émouvante à penser que des différences “substantielles” ou “essentielles” entre hommes et femmes légitiment la fondation d’une politique à ce propos. Je ne vois pas non plus quelle autre manière de se faire entendre de ceux qui frémissent à l’idée qu’une différence génétique, neuro-endocrinologique puisse avoir une incidence sur les comportements des hommes et des femmes, et soupçonnent aussitôt les chercheurs sur ces questions et ceux qui s’intéressent à leurs résultats d’oeuvrer à l’extrême droite de l’échiquier politique. Il y a des différences, dont on ne peut pas dire grand-chose relativement aux identités individuelles, et sur lesquelles il n’est possible de construire aucun discours philosophique ou politique.

Genèse du cerveau chez le foetus

On sait aujourd’hui que le cerveau, à sa genèse, dans l’embryon, est indifférencié. Non pas qu’il soit neutre, non. Il est féminin. Terrassons définitivement (on peut rêver), puisque les travaux de Spinoza sur la Bible n’ont pas suffi à faire admettre ce texte pour ce qu’il est, à savoir un texte littéraire composite, la fable d’Adam et de sa côte. La science montre qu’Eve n’est pas née de la côte d’Adam. C’est Adam qui s’est développé à partir d’Eve, lorsque la nature a pris le parti de favoriser la reproduction sexuée, plus solide que la parthénogenèse, simple duplication des gamètes féminines. Et de un. Deuxio, le cerveau féminin, chez les futurs petits mâles, se masculinise dans les quelques semaines qui précèdent et qui suivent la naissance sous l’effet d’une tempête hormonale largement due à la libération de flots de testostérone. Est-ce à dire (retour historique de bâton) que la femme est première et que l’homme est second ? Peut-être, mais ça n’est pas plus intéressant ni significatif que la thèse inverse. L’évolution même de l’espèce a voulu une différenciation, laquelle appartient par conséquent de plein droit à l’espèce humaine. L’espèce humaine est ce composé de deux sexes qui permet sa perpétuation. Les éprouvettes, et autre FIV ne peuvent rien au fait que l’espèce, la substance même de notre humanité est dans cette différenciation. Pas de petits mâles sans la dimension femelle de notre espèce. Et vice versa.

Ce devrait être le mot du commencement et de la fin.

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