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Illustration de Nelly Damas pour Foliosophy

Ou comment la vie d’un philosophe nourrit sa pensée (et la nôtre) et vice versa (pour nous aussi)

2. Une arme de guerre contre la théologie

Spinoza a tenu le coup par conviction bien sûr, mais aussi grâce à son nouvel entourage, des savants, des médecins, des marchands savants, nombreux dans la Hollande d’alors qui appartenaient pour beaucoup à une frange protestante libérale, des chrétiens sans église qu’on appelait les Collégiants et pour lesquels Le Court Traité a été écrit.

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Jan Bray, les régents de l’orphelinat de Harlem, 1663

Parmi ses correspondants, Henry Oldenburg, premier secrétaire de la Royal Society de Londres et qui avait pris l’initiative de rendre visite à Spinoza, alors prudemment retiré d’Amsterdam, lui écrit, en 1662:

“Je voudrais de tout cœur vous donner un avis: ne privez pas les savants des profonds écrits que la subtilité de votre esprit vous a permis de composer, tant en philosophie qu’en théologie. Au contraire, osez les produire en public, quoi que puissent radoter les théologastres. Votre république est très libre, on doit y philosopher très librement. Dans ce contexte, votre propre prudence vous suggérera de n’avancer vos conceptions et vos avis qu’avec mesure, autant que vous le pourrez. Vous confierez le reste à l’arrêt du destin. À l’action, donc, excellent Monsieur! Rejetez toute crainte d’irriter les avortons de notre temps! On a assez longtemps déféré à l’ignorance et aux sornettes. Déployons les voiles de la vraie science, et scrutons plus avant qu’on n’a fait jusqu’ici les sanctuaires de la nature!”

C’est dire la notoriété de Spinoza avant toute publication et les attentes qu’on nourrit à son endroit. Il peut alors échanger avec des savants hors des frontières, grâce à sa maîtrise du latin appris, après ses vingt ans, auprès d’un Jésuite défroqué qui tenait école, Franciscus van den Enden. Il se lance, dès cette époque, dans l’écriture de l’Ethique et du Tractatus Theologico Politicus. On sait toutefois que, dès l’automne1665, Spinoza suspend l’Ethique pour se consacrer intégralement à la rédaction du Tractatus.

Il a plusieurs motifs pour changer de cap, à la surprise un peu moqueuse d’Oldenbourg, qui, alors qu’il attend de pouvoir lire les premiers livres de l’Ethique, a appris, vraisemblablement par une lettre aujourd’hui perdue, que Spinoza n’y travaille plus à ce moment-là:

“Vous, je vois que vous n’êtes pas tant à philosopher qu’à, si je puis m’exprimer ainsi, théologiser, puisque vous consignez par écrit vos méditations sur les anges, les prophéties, les miracles! Mais peut-être faites-vous cela philosophiquement. »

La correspondance de Spinoza montre qu’il voit l’urgence de dénoncer le statut de parole divine abusivement conféré au texte biblique et de montrer les conséquences sociales néfastes engendrées par le fait de laisser au pouvoir religieux la possibilité de se mêler du gouvernement.

Dans ce texte du TTP en 20 chapitres, Spinoza fait un travail d’exégèse qui annonce l’herméneutique du XXe siècle par le développement d’une méthode de lecture “scriptura sola” grâce à laquelle il s’agit d’évaluer la véracité du texte sans recours à aucune autre source que lui-même. Mais il s’y fait aussi, historien, ethnologue et linguiste pour montrer les contradictions insolubles de la Bible si on veut y voir un texte sacré et surtout pour montrer que la Bible vise avant tout l’obéissance sociale, le discours théologique assurant, pour ceux qui le profèrent, la dévotion et l’asservissement de la multitude.

Traité théologico-politique

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Contenant quelques dissertations où l’on montre que la liberté de philosopher peut être accordée non seulement sans porter atteinte à la piété et à la paix de l’Etat, mais encore qu’elle ne peut être enlevée qu’avec la paix de l’état et avec la piété elle-même.

Écoutons Spinoza au début de la préface du TTP:

« Si les hommes pouvaient diriger toutes leurs affaires d’après un dessein réglé ou si la fortune leur était toujours propice, ils ne seraient le jouet d’aucune superstition. Mais comme ils en sont réduits souvent à un tel degré d’extrémité qu’ils sont incapables de prendre aucune décision, et qu’ils flottent misérablement, la plupart du temps, à cause des biens incertains de fortune qu’ils désirent sans mesure, entre la crainte et l’espérance, leur esprit est alors excessivement enclin, d’ordinaire, à croire toutes sortes de choses. La cause d’où naît la superstition, celle qui la conserve et l’entretient, c’est donc la crainte. (…) Rien ne gouverne plus puissamment la multitude que la superstition. »

S’il faut défendre la liberté publique et la liberté d’expression, c’est qu’elle est doublement menacée: la liberté de philosopher nuit-elle à la piété? La discussion parcourt les 15 premiers chapitres. Est-ce que la liberté de philosopher nuit à la sécurité de l’Etat? C’est l’objet des cinq derniers, même si les thèses, fatalement, s’entremêlent. La réponse est négative dans les deux cas.

Les conclusions sont simples et radicales, la disqualification de nombreux axes définitive.

Les prophètes d’abord: qui affirment mais ne démontrent rien: les limites de leur discours nous incitent au mieux vivre, tout simplement. D’ailleurs, ils n’existent plus à l’époque où Spinoza écrit, il s’en amuse, et précise qu’ils ont été remplacés par des êtres dont l’imagination éveille souvent une salutaire indignation. Rien de divin dans leur parole, même si elle est parfois éducative, utile et rassembleuse.

Les miracles? Une vue de notre esprit mal informé, mal instruit. Ou le miracle s’explique scientifiquement et il n’est pas un miracle ou il n’existe pas:

“J’ai considéré les miracles et l’ignorance comme équivalents parce que ceux qui s’efforcent d’appuyer l’existence de Dieu et la religion sur les miracles veulent illustrer une chose obscure par une autre plus obscure encore, dont ils ne savent absolument rien. »

Sur l’élection des Juifs, Spinoza s’attache à montrer qu’ils ne peuvent pas se targuer d’être les élus de Dieu. Il voit dans cette pseudo-élection la simple volonté politique d’assurer le renforcement des liens entre les membres d’une collectivité sans terre.

« A l’égard de l’intelligence et de la vertu véritable, toutes les nations sont égales, Dieu n’ayant sur ce point aucune sorte de préférence ni d’élection pour personne. »

Pour ce qui concerne la nature de l’écriture dite sainte, Spinoza fait valoir que les “livres sacrés, en effet, n’ont pas été écrits par un seul individu, ni pour la foule d’une seule époque, mais par un grand nombre d’écrivains de génies divers et de siècles différents; de telle sorte que si nous voulions faire l’addition de toutes ces années, nous trouverions presque deux mille ans et peut-être davantage.” La Bible n’est donc pas le fruit d’une parole divine.

“Qui ne voit que les deux testaments ne sont qu’une règle d’obéissance, et n’ont, ni l’un ni l’autre, d’autre fin que de faire obéir les hommes d’un coeur sincère?”

Les cinq derniers chapitres esquissent la philosophie politique de Spinoza, cousine de celle de Hobbes. Spinoza entreprend d’y démontrer que la liberté de philosopher (liberté de penser et de s’exprimer) ne nuit pas non plus à un bon gouvernement, au contraire. Et pour ce faire, il lui faut, comme il dit, « disserter des fondements du gouvernement, et tout d’abord du droit naturel de chacun. »

Par Droit naturel, Spinoza n’entend rien d’autre que les règles de la nature de chaque individu, suivant lesquelles nous concevons toute chose déterminée naturellement à exister et à agir d’une manière donnée.

« Il est certain que la Nature, considérée d’une manière absolue, a un droit souverain sur toutes les choses qui sont en son pouvoir: en d’autres termes, le droit de la Nature s’étend jusqu’où s’étend sa puissance. Car la puissance de La Nature est la puissance même de Dieu, qui a un droit souverain sur toutes choses.»

L’idée est annonciatrice du célèbre “DEUS sive natura”, “Dieu, ou autrement dit : la nature” que Spinoza développera dans l’Ethique.

« Mais comme la puissance universelle de la Nature tout entière n’est rien d’autre que la puissance de tous les individus réunis, il suit de là que chaque individu a un droit souverain sur tout ce qu’il peut atteindre; en d’autres termes que le droit de chacun s’étend jusqu’où s’étend sa puissance déterminée. Et comme c’est une loi suprême de la Nature que chacun s’efforce, autant qu’il est en elle, de persévérer dans son état, sans tenir compte de rien d’autre que de soi-même, il en résulte que chaque individu a un droit souverain à cet égard. C’est-à-dire (…) que chacun a un droit souverain à exister et à agir selon qu’il est naturellement déterminé. »

Ces observations, fondées sur l’analyse de la nature (cette force à persévérer dans son être, le « conatus », notion développée dans l’Ethique) permettent de fonder les arcanes d’un bon gouvernement: il n’est pas possible pour un bon gouvernement de nier cet effort irrésistible auquel tous les éléments de la nature — et l’homme y participe — de persévérer dans leur être et de se préserver (la liberté de pensée et d’expression y participent). Un pacte entre les hommes qui ne tiendrait pas compte de cette réalité serait une “sottise”.

“La fin dernière du gouvernement n’est pas de maîtriser les hommes, ni de les contenir par la crainte, et de les asservir à autrui; mais, au contraire, de délivrer chacun de la crainte, afin qu’il vive en sécurité, autant qu’il se peut faire; c’est-à-dire afin qu’il conserve excellemment, sans dommage ni pour lui ni pour autrui, son droit naturel à exister et à agir. Non! dis-je, la fin du gouvernement n’est pas de faire des hommes, d’êtres doués de raison, des brutes ou des automates. Tout au contraire, la fin du gouvernement, c’est de faire que le corps et que l’âme des citoyens s’acquittent en sûreté de leurs fonctions, qu’eux-mêmes fassent usage d’une raison libre, qu’ils ne rivalisent pas de haine, de colère ou de ruse, et qu’ils ne soient pas portés les uns contre les autres à des dispositions iniques. La fin du gouvernement, c’est donc, en réalité, la liberté. »

Dans la dernière partie, c’est la suprématie du genre humain sur tous les autres règnes de la nature qui se trouve mise en question et qui permet de considérer aujourd’hui Spinoza comme le penseur de l’extension de notre cercle éthique:

“Que ne s’arroge point la sottise du vulgaire qui n’a de Dieu, ni de la nature, aucune idée saine et qui confond les volontés de Dieu et le bon vouloir des hommes; et qui imagine, enfin, une nature tellement limitée, que l’homme, à l’en croire, en est la partie principale.”

On peut comprendre pourquoi cette quintuple disqualification des idées reçues (élection des juifs; statut épistémologique de l’écriture dite sainte; prophètes identifiés comme individus imaginatifs; miracles compris comme synonyme de notre ignorance des lois de la nature; remise en question de la place privilégiée de l’être humain dans la création), pour certaines encore sensibles aujourd’hui, a provoqué l’indignation que l’on sait.

A suivre Spinoza 3/3

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