3. L’Ethique, un chef d’oeuvre de métaphysique, d’épistémologie, de psychologie, d’éthique – un livre total pour le dire en bref.

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Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

L’Ethique finalisera, sur un mode très différent mais complémentaire à ce que Spinoza a visé dans le Tractatus Theologico Politicus, cette mise à plat radicale, en interrogeant la réalité du mal, le statut de la liberté humaine, le rapport ontologique entre le monde, les existants et Dieu dans une architecture inouïe, composée:

de définitions

d’axiomes

de postulats

de propositions

de démonstrations

de lemmes

de corollaires

qui forme une structure de propositions strictes, dépouillées de tout mot inutile que viennent par endroits enrichir les scolies, foisonnantes dissertations pleines d’affects et d’émotions où l’on nage parfois en plein Baroque.

Ces catégories logiques, étudiées pour elles seules (différence entre une proposition et une démonstration; entre un postulat et un axiome, etc.), donnent des indications précieuses sur la manière dont la pensée se construit. Appliquées aux thèmes spinozistes, leurs possibilités s’en trouvent décuplées.

C’est une des raisons pour lesquelles ce texte, unique en son genre, se présente, à mon sens, davantage comme une matrice à partir de laquelle on peut penser tout ce qui doit être pensé, que comme un système.

Ce sont largement les possibilités de cette matrice qui expliquent le formidable regain d’intérêt pour Spinoza aujourd’hui.

Plan de l’Ethique

On est ici dans un texte d’ontologie pure.

Un traité de la connaissance doublé d’un traité de physique et d’un autre de physiologie. Une étude approfondie montrerait sans doute qu’on y trouve également un traité de l’information au sens du XXI siècle du terme)

Un traité de psychologie et de médecine psychiatrique: les addictions y sont traitées dans leur dimension philosophique, une tâche inégalée à ce jour

De la Libération au moyen de l’entendement

Chacun de ces quatre derniers Livres est construit à partir des huit définitions qui ouvrent le premier.

Définition 1

J’entends par cause de soi ce dont l’essence enveloppe l’existence, ou ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante.

Voilà comment le texte commence. On le dit aride. En réalité il faut voir ces huit définitions du début comme des fleurs pliées à partir desquelles toute L’Ethique s’ouvre. D’une certaine manière, le texte n’est que le commentaire et l’énonciation des conséquences de ces huit définitions.

Pour lire L’Ethique, pour jouir de sa complexité et la faire jouer, pour être attentif à sa structure en réseaux qui ouvre des portes partout, il faut être prêt à effacer de son esprit les représentations mythico-religieuses occidentales avec un Dieu créateur tout puissant et l’homme placé au centre, comme intermédiaire entre la nature et Lui. Il faut être prêt à entrer dans une étrangeté relative, où les concepts antagonistes aristotéliciens qui gouvernent si largement notre pensée philosophique occidentale et posés comme des évidences, comme l’opposition entre le bien et le mal, entre l’essence et l’existence, entre l’homme et l’animal, cessent de structurer notre représentation.

Parcourons quelques-unes de ces définitions.

Définition 3

Par substance, j’entends ce qui est en soi et conçu par soi, c’est-à-dire ce dont le concept n’exige pas le concept d’autre chose.

A part « ce qui est », à part le fait d’être, rien ne peut correspondre à cette définition, car tout ce qu’on imagine comme existant ou produit a besoin du concept d’autre chose pour être, c’est-à-dire d’une causalité extérieure à soi. Un homme, un coupe-papier, un bananier ont besoin d’autre chose qu’eux-mêmes pour exister.

Cette substance (voyons la 6e définition, il faut en effet attendre la 6e définition pour qu’on parle de Dieu. On a bien affaire à une ontologie), nommée Dieu, est constituée d’une infinité d’attributs.

Et l’attribut, selon la 4e définition, est ce que la raison conçoit dans la substance comme constituant son essence.

Il y a donc une seule substance

Et elle est infinie.

Ah bon, et nous alors ?

Qu’est-ce qu’on est, nous les humains, dans tout ça ?

5e définition

J’entends par mode les affections de la substance, ou ce qui est dans autre chose et est conçu par cette même chose.

En tant qu’existants, nous sommes des modes de la substance, des modes des attributs de la substance, soit des modes d’existence.

Nous sommes des manières d’être de la substance unique.

Et quelles manières d’être sommes-nous ?

Et bien des manières d’être qui participent des deux seuls attributs de la substance que nous puissions connaître (sur une infinité, ça ne fait pas beaucoup), les seuls que nous puissions connaître, soit l’étendue (c’est le nom qu’on donne au monde physique au XVIIe siècle) et la pensée.

Des autres attributs en nombres infinis, nous ne pouvons rien dire, nous n’en sommes pas capables, mais c’est parce que nous sommes corps et esprit que nous concevons le monde physique et la pensée.

On aurait tort de se laisser abuser par l’impression d’une plate évidence, car Spinoza, en établissant un strict parallélisme entre le corps et l’esprit, fait bouger les lignes de nos représentations communes d’une manière radicale, même pour nous en ce début de XXIe siècle. En effet, le corps et l’esprit sont, pour Spinoza, deux aspects d’une seule et même chose.

Le corps, c’est l’esprit vu selon l’attribut de l’étendue (du monde physique) et l’esprit, c’est le corps vu selon l’attribut de la pensée. L’étendue, pour notre corps, est un mode de la pensée pour notre esprit.

On a, avec Spinoza (et avant Nietszche qui lui doit tellement), la philosophie la moins hiérarchisée qu’on puisse concevoir où une immanence, une parfaite égalité entre les existants, les manières d’être, régit ce qui est.

Egalité entre un cochon et un sage ? Oui. Entre une pierre et un philosophe? Oui. Ils sont simplement situés à des degrés quantitativement différents de la pensée et de l’étendue : un oiseau peut voler, une pierre est plus solide qu’un homme, l’homme raisonne mieux que le corbeau. Mais c’est la même chose sur le plan ontologique.

Mon corps et mon âme sont la même manière d’être, il n’y a pas de suprématie de l’un sur l’autre, et surtout pas, c’est là tout l’enjeu, de suprématie de l’esprit sur le corps, comme une longue tradition le défend.

Les conséquences de ce modèle sont incommensurables dans tous les domaines. J’en retiendrai un seul ici, à savoir l’articulation entre la morale et l’éthique et la différence essentielle entre elles.

Pour qu’il y ait morale (ou ce qui lui ressemble, et il y a un tas de discours contemporains qui en ont la structure), il faut un paysage mental et conceptuel bien particulier, il faut une idée générale de l’essence de l’homme, une idée de ce que l’homme doit être, il faut un concept de l’essence d’homme. Ce concept, les hommes, à titre individuel, ne l’atteignent qu’imparfaitement et c’est précisément le rôle de la morale que de les guider vers cet état de perfection qui est une finalité (l’essence comme finalité). Dans cette représentation il faut, pour décider que les hommes doivent être accompagnés vers cet idéal de perfection générique qu’est l’homme, se placer en dehors de la logique de l’être. Pour juger de ce qui est, pour dire de quelqu’un qu’il est déviant, il faut un compas extérieur à l’être qui est tantôt l’Un, la Loi, le Bien. On reconnaît ici, de Platon à Kant, de nombreux penseurs. Cette position, en surplomb de l’être qui permet le jugement, sans lequel il n’y a pas de correction possible, est caractéristique du discours moral. C’est au nom de valeurs supérieures que ce jugement au-dessus de l’être peut s’exercer.

Pour Spinoza, ces propos n’ont aucun sens.

La finalité d’abord, n’existe pour lui que dans l’esprit de l’homme. La supériorité de la loi sur l’être, quant à elle, est impossible, puisque l’être, la substance est tout et qu’il n’y a rien en dehors d’elle. Autrement dit, pas de position en surplomb possible. On n’est pas, chez Spinoza, dans une logique de Dieu créateur. On est dans une logique où ce qui existe ce sont les modes, les manières d’être de la substance qui est Dieu: “Deus sive natura”, Dieu, c’est-à-dire la nature, dont nous sommes. Dieu ne crée pas le monde en 7 jours ou en 1000. Dieu est ce qui est et nous sommes ses manières d’être. Une telle immanence implique que les notions de Bien et de Mal n’ont pas de pertinence. Spinoza serait sans doute d’accord avec Platon pour dire que le mal n’est rien comme on peut le lire dans le Ménon puisque personne ne fait le mal volontairement, mais il ajouterait que le Bien, non plus, n’est rien. Mal et Bien sont des mots dénués de sens.

Ah bon ?

Est-ce que ça veut dire que tout est indifférent, alors ?

Ah non !

Parce que tous les existants, dans leur manière d’être, ont leur forme de puissance: c’est ça l’essence, chez Spinoza, c’est la puissance des êtres à persévérer dans leur être. Il n’y a d’essence que des individus, et pas une idée générale d’essence.

C’est à cette idée d’une essence individuelle qu’on reconnaît une éthique.

Un mouton mange de l’herbe. Il est content quand il trouve de l’herbe grasse. Il souffre quand il n’en a pas. Il y a pour le mouton une claire distinction entre ce qui est bon pour lui (de l’herbe grasse qui le fait persévérer dans son être) et qui lui apporte de la joie, et ce qui est mauvais pour lui (une étendue de sable) et qui lui apporte de la tristesse parce l’absence d’herbe le diminue dans sa puissance d’être. On assiste ici à une réhabilitation des émotions comme indicatrices de compréhension de ce que nous nommons les valeurs.

Dans le 3e Livre de l’Ethique, Spinoza brosse un panorama de tous les affects, de tous les sentiments, à partir de ces trois affects fondamentaux que sont le désir (volonté de persévérer dans son être), la tristesse (le passage d’une perfection supérieure à une perfection moindre) et la joie (passage d’une perfection moindre à une perfection supérieure)

Un échantillon ?

L’amour est une joie qu’accompagne l’idée de sa cause.

La haine ? C’est une tristesse qu’accompagne l’idée de sa cause.

La crainte est une tristesse inconstante née de l’idée d’une chose future dont l’issue est incertaine.

Le désespoir est une tristesse née de l’idée d’une chose à propos de laquelle toute incertitude est levée.

Le soulagement ou la sécurité est une joie née de l’idée d’une chose à propos de laquelle toute incertitude est levée.

La déception est une tristesse qu’accompagne l’idée d’une chose qui s’est produite contre notre espoir.

La honte est une tristesse qu’accompagne l’idée d’une action que nous imaginons blamée par les autres,

la gloire une joie qu’accompagne l’idée d’une action que nous imaginons louée par les autres, etc.

Ce qui constitue le Bien et le Mal en morale est simplement bon ou mauvais au niveau de l’éthique : chaque manière d’être, qui se place différemment sur l’échelle des puissances, voit son rapport jouer différemment entre Joie, Tristesse et Désir (ou appétit). Est bon ce qui me fait persévérer dans mon être ou dans ma puissance d’agir, est mauvais ce qui me diminue dans mon être et ma puissance d’agir. D’une certaine manière, L’Ethique de Spinoza est une ouverture vers l’éthologie, une éthologie conçue comme la science pratique des manières d’être sur le plan infini de la substance.

Les valeurs, chez Spinoza, ne préexistent pas aux situations individuelles, réelles, existantes, elles s’y révèlent, au détour de la manifestation des affects et donnent les indications sur la manière d’agir, pour agir au mieux. Pas de valeurs absolues pour Spinoza, qu’il range au rayon des passions tristes. L’Ethique de Spinoza annonce et donne à comprendre le sens des comités d’éthique d’aujourd’hui.

Que peut Spinoza pour nous aujourd’hui? J’aimerais conclure cette minuscule lucarne sur un penseur colossal par une recommandation qui se veut combattre l’idée que la philosophie doit être exercée par ceux qui sont payés pour le faire ou cette autre idée que les grands philosophes ont impérativement besoin de médiateurs professionnels pour les conduire jusqu’à nous.

Ne lisez pas de commentaires sur l’Ethique avant de lire l’Ethique elle-même et lisez-la comme vous l’entendez, par petites doses, dans le désordre, ou goulûment, dans son ordre de construction.

Plus qu’un système, l’Ethique est une matrice pour penser ce qui est et ce qui existe: exercice intellectuel de haut vol ou livre ami pour entrer au dialogue avec nos doutes ou nos chagrins, c’est un des meilleurs antidotes à l’ennui, un interlocuteur authentique et inspirant pour chacune de nos interrogations. Car le travail de compréhension n’est pas achevé et nous y sommes tous invités.

Écoutons une fois encore Spinoza, dans un passage de sa correspondance devenu un véritable proverbe éthique :

Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas haïr, (c’est-à-dire ne pas juger) mais comprendre !

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