Une année en 2 chevaux…
Chapitre 8
“La plupart des automobiles du monde marchent à l’essence. Les autos françaises marchent au klaxon. Surtout quand elles sont arrêtées.”
Pierre Daninos
Mécanique (qu)antique
On entend souvent dire que la 2CV, c’était facile. Facile à conduire, facile à entretenir, facile à réparer : une voiture facile à vivre, en somme.
J’aurais souhaité savoir si ceux-là même pour qui cette apparente simplicité semble constituer un véritable Leitmotiv, avaient par exemple, déjà eu l’occasion d’étudier de plus près le carburateur d’une 2CV… Car il s’agit de dire les choses : le réglage d’un carburateur Solex de simple ou de double corps (par exemple le Solex 26/18, pour les plus modernes), n’a rien d’un jeu d’enfant.
Et plus encore lorsque l’on apprendra, au détour d’un premier démontage, que l’un des propriétaires précédents, y a déjà (largement) mis les pieds…

Il est 14h, il fait à peu près 34°C. Je viens de parcourir avec ma sœur, Louise, une petite trentaine de kilomètres de côtes et de descentes successives devant une Volkswagen Polo IV du début des années 2000 et sa conductrice, incapable de me dépasser, mais bien capable de me coller au train à force de grands signes énervés (comme quoi, la vulgarité automobilistique n’a pas que le monopole du cœur des hommes…).
Il fait donc chaud…
…très chaud.
Je fais mon maximum pour gêner le moins possible cette ennuyeuse lors de mes difficiles ascensions successives et le moteur renvoie désormais à mes narines l’expression peinée mais bien distincte de ses difficultés : dans l’habitacle se mêlent des odeurs d’huile chaude, de gaz d’échappement et, chose plus inhabituelle : de légers effluves d’essence. Il est temps de lever le pied.
Nous arrivons justement aux portes de ma ville natale, Mayenne, dans les Pays de la Loire. Les 50km/h de vitesse maximale autorisée calment les ardeurs de notre protagoniste, complètement excédée par la lenteur de mon bicylindre. Elle nous quitte, ma sœur, mon Acadiane et moi, non sans quelques tendres mimiques et quolibets au détour d’un carrefour.
Le soleil est, lui, toujours au beau-fixe. Avec Louise, nous poursuivons tranquillement notre route, discutant des jours à venir. Trois octogénaires, assis sur un banc, nous saluent à notre passage, las d’un soleil quelque peu cuisant, mais l’air malicieux, et nous entamons la traversée du « Pont Notre-Dame » et de la cinquantaine de mètres qui le compose, quand tout à coup mon moteur coupe net.
Du bienveillant salut, nos comparses s’esclaffent désormais, me regardant essayer par tous les moyens de redémarrer mon infidèle moulin.
Rien n’y fait, nous sommes coincés sur le pont, et bloquons déjà derrière nous une petite douzaine d’automobilistes, alors plutôt patients, il faut le reconnaître. J’invite ma sœur âgée de 13 ans seulement et déjà fort paniquée, à prendre le volant, tandis que je pousse, sans trop d’effort, ma légère auto (680kg, à vide…), doublé par intermittence par les plus pressés des conducteurs que nous avions bloqués.
Arrivés au bout du pont, je demande à ma sœur de se stationner sur le bas-côté : ce qu’elle réalise sans problème, malgré qu’il s’agisse alors de son premier tour de volant (encore bravo à elle). À peine le capot levé que mon nez s’alarme : le bloc moteur empeste l’essence. L’ouverture du capot me donne raison ; un filet d’essence coule à grosses gouttes depuis le bas de la pipe d’admission et d’échappement, directement sur le bloc moteur qui est… littéralement bouillant.
Totalement paniqué à l’idée que mon moteur ne prenne feu (je n’ai alors pas encore pensé à acheter un petit extincteur de bord…), je m’attends pour être tout à fait honnête… au pire. Dans l’habitacle, je n’ai qu’un unique paquet de mouchoirs et 1 T-shirt offert par un club de 2CV un week-end auparavant : à défaut de mieux, cela fera l’affaire…
J’éponge aussi correctement que possible l’essence qui perle toujours sur le bloc moteur, espérant que la fuite s’arrête un jour… Il faut dire que le réservoir était alors encore à ¾ plein du dernier passage à la pompe, et ne sachant pour l’heure aucunement d’où pouvait venir la fuite, l’idée qu’une trentaine de litres pouvait encore m’attendre, là, derrière ce carburateur dissident, n’était pas complètement écartée de ma tête… J’apprendrai consciencieusement par la suite que cela n’aurait été, dû au fonctionnement-même de la pompe à essence et de la hauteur de la fuite, que très peu probable : dans l’ignorance, on s’imagine souvent à tort le pire !
Le débit d’essence sortant sous la fameuse tubulure d’admission, parfois appelée l’« araignée », se réduit au fur et à mesure des quelques (longues !) minutes écoulées, et nous commençons avec ma sœur à recouvrir notre calme.
L’agitation retombée, je décide enfin de redonner un coup de clef : impossible de redémarrer le moteur, et l’odeur d’essence revient de plus belle. C’est reparti pour un filet continu d’essence… Rien à faire : en plus de voir sur son sommet bouillant de longs filets d’essence s’écouler, mon moteur est complétement noyé.
Mais après tout, je tombe en panne à côté de la plus belle vue du château médiéval de la charmante ville ligérienne qu’est Mayenne. Du reste, il fait parfaitement beau et le ciel, dégagé de tout nuage, est entièrement bleu… Étonnement aussi bleu que l’étrange pâte qui dépasse ostensiblement de part et d’autre du carburateur, lui-même dégoulinant d’essence sous mon capot. On dirait bien que ça se complique…
C’est décidé, cette fois je laisse vraiment la mécanique se reposer et songe aux options qui s’offrent à moi. Ai-je un ami qui s’y connaît un peu et qui puisse me venir en aide ? À l’époque, pas vraiment… Puis-je essayer de démonter le carburateur pour voir ce qu’il se passe, là maintenant tout de suite ? Démonter oui, mais remonter..? Et puis, il me semble tout de même que les carburateurs sont composés de joints… Si jamais je venais à en endommager un, je me retrouverais bien (plus) idiot.

Je rassure ma petite sœur, à qui j’ai demandé de s’écarter plus loin et qui, peu habituée de me voir pris de pareille panique, commence à sérieusement se demander comment cette histoire d’essence dégoulinant sur un moteur franchement chaud va se terminer (vous savez, à 13 ans, baignée dans les films où chaque flamme sur une voiture n’est jamais que le signe précurseur d’une belle explosion, on imagine… eh bien… la même chose que moi, à ce moment-là !).
Je décide que ma meilleure option pour l’instant, reste tout de même d’essayer de ramener la voiture jusqu’à la maison… Je redémarre : alléluia, l’Acadiane est lancée et ne fuit plus. Il ne me reste plus que 3 pauvres kilomètres : ça va aller.
Ça.
Va.
Aller.
La mécanique m’aura alors sagement épargné, ne retombant dans le coma qu’à quelques dizaines de mètres devant notre domicile (!). Ne me faisant pas prier, je la pousse, portière ouverte et main sur le volant jusqu’au trottoir. Même constat : une fine cascade d’essence coule le long du haut moteur. Cette fois je n’ai plus rien pour éponger, ma peau de chamois remisée dans le coffre devra y-passer. Décidé à regarder le problème d’un peu plus prêt, je condamne la durite d’arrivée d’essence entre la pompe à essence et le carburateur pour m’assurer que l’essence ne coulera pas à l’arrêt et file chercher sur internet les raisons potentielles de ma panne.

Je lis qu’il pourrait s’agir de la hauteur de cuve du carburateur qui, réglée trop haute, ferait déborder l’essence. Les symptômes semblent coïncider, et j’apprends que les joints ne sont pas à usage unique. Je prends ma clé de 12 et mon pied à coulisse pour démonter le carbu et régler la hauteur. Malheureusement, ma voiture ne roulera plus avant deux bonnes semaines : impossible de dévisser le boulon arrière-droit à l’accès extrêmement trivial sans outillage spécifique ; il me faut commander une clé modifiée avec une coudée. Je suis bon pour reprendre le vélo pour aller au boulot…
->Voilà, si vous êtes arrivés ici, c’est qu’il y a peut-être une chance que ces 8 premiers chapitres vous ont plu… N’hésitez pas à partager le tout avec vos amis, mais aussi à me donner votre avis !
Sébastien
