Taxis vs Uber : « la logique de l’honneur » vs « l’échange entre égaux »


Nous vous proposons ci-après une analyse sur le conflit qui oppose, depuis quelques temps déjà, les taxis à la sociétés Uber et autres VTC, sous l’éclairage de la thèse de Philippe d’Iribarne « La logique de l’honneur ». Cet article n’en englobe pas toutes les dimensions. Notamment, nous n’évoquons pas le fond financier du conflit (coût de la licence et baisse de la demande liée à une plus forte concurrence). Nous ouvrons le débat sur une manière un peu différente de voir ce conflit.
La culture au fondement des organisations
A la fin des années 1980, après une étude comparée approfondie dans plusieurs entreprise aux Etats-Unis, en France et aux Pays-Bas, Philippe d’Iribarne, directeur de recherche au CNRS, publiait « La logique de l’honneur ». Le livre eut un grand retentissement. Il apportait un éclairage nouveau sur les différences fondamentales qui existent et perdurent dans les modes de fonctionnement des organisations.
La thèse de M d’Iribarne peut se résumer en deux points.
Premièrement, la culture, en tout cas dans l’acceptation qu’il lui donne, fournit un référentiel commun qui permet de donner un sens à notre environnemment et nos actions. Elle permet de trier (le bien du mal), hiérarchiser (ce qui suscite le respect, l’indifférence ou le mépris), de relier l’individu à la collectivité. La culture est propre à chaque pays et elle évolue peu au cours du temps.
Deuxièmement, tout mode d’organisation pour être efficace doit être cohérent avec la culture du pays. Il n’existe pas de système de management universel qui serait performant dans tous les pays. Il est possible toutefois d’importer des pratiques d’un autre pays (par exemple comme cela se fait souvent pour les méthodes de management américaines), sous réserve de l’adapter au référentiel culturel du pays, c’est-à-dire notamment qu’on puisse lui donner du sens.
En France la logique de l’honneur
Selon Philippe d’Iribarne, notre culture française est marquée par la « logique de l’honneur », héritée de l’image du chevalier. Le chevalier, élu à la suite d’un rite de passage, est investi d’une mission. Ses actes sont régis par un code d’honneur. La logique de l’honneur est ce trait de notre culture qui nous fait classer les choses en distinguant ce qui est noble de ce qui est vil. Cette logique incite chacun à se rattacher à un groupe supposé noble. Ce groupe peut être prendre la forme d’un métier, un corps d’état, un diplôme, un statut ou tout autre « ordre ». Il a ses valeurs, ses modes de fonctionnement, ses devoirs, son honneur. Dans ce groupe on n’accepte pas d’ordre ou d’instruction d’une personne externe, et encore moins les contrôles. Ce sont les valeurs du groupe qui doivent définir les tâches à réaliser. Toute obéissance à une entité ou une personne externe à l’ordre est vécue comme une soumission. Ainsi, on refuse d’être « au service de » (ce qui sous-entend une relation de maître à esclave) mais on accepte « de rendre service ». Tout ce qui n’est pas régi par les devoirs du corps auquel on appartient, mais qui est nécessaire au fonctionnement entre deux entités dépend principalement de la qualité des relations personnelles entre les représentants de ces deux entités et donc de l’acceptation à « rendre service » à l’autre.
Aux Etats-Unis, l’échange entre égaux
Le fondement de la culture américaine est l’échange « fair » entre égaux. Les échanges qui se créent doivent être équilibrés et doivent respecter la dignité de chacun. Il n’est par exemple pas méprisable de vendre sa force de travail contre un salaire. Cette relation client-fournisseur, manager-employé est caractérisé par un contrat (le plus souvent formalisé) : le client (ou manager) exprime sa demande, laisse le fournisseur (ou le salarié) le soin de s’organiser comme il le souhaite, puis évalue le travail fait. Le manager est vu comme un client, dans la logique de l’échange marchand.
Cette opposition de culture ressemble fortement à l’opposition Taxis / Uber
En France, le métier de taxi peut-être décrit selon la description de notre culture faite par Philippe d’Iribarne : un métier avec un rite de passage, avec une barrière à l’entrée (le diplôme mais surtout le montant de la licence et leur faible nombre), un entre soi très fort (les manifestations de mécontentement des chauffeurs sont toujours très bien coordonnées et très suivies) qui fait se différencier par rapport à ceux qui ne sont pas du groupe (le nombre limité de licences favorise cette notion de groupe restreint), des règles qui sont édictées certes par une autorité supérieure (le ministère de l’intérieur), mais pour lesquelles le non-respect (hormis les infractions au code de la route) sont jugées par une commission disciplinaire constituée à parts égales de représentants de la profession et de représentants de l’administration. Dans ce mode de fonctionnement, le client n’a pas voix au chapitre : il doit se contenter du service qui lui est proposé. Quant à évaluer la prestation, c’est hors de propos. Le chauffeur « connaît son métier ».
Symétriquement, Uber est une bonne illustration de la culture américaine. C’est une approche contractuelle de la relation : il n’y a de règles que celles qui sont acceptées entre deux parties et qui sont formalisées dans un contrat. Uber propose à des chauffeurs de rejoindre sa plateforme selon des règles qu’il propose (il n’y a donc pas nécessairement à avoir au préalable une règlementation), qu’il est libre d’accepter ou pas. De l’autre, Uber annonce clairement au client le service proposé. Ce n’est d’ailleurs, pas un problème de changer les prix des tarifs en cas de demande forte : le changement est annoncé clairement, et le client est libre de l’accepter ou pas. Bien entendu, il n’est pas impossible qu’un rapport de force apparaisse en faveur d’Uber face aux chauffeurs. Mais les abus sont (normalement) condamnés car comme Philippe d’Iribarne le souligne ils sont contraires à l’équité (« fairness ») qui fait partie intégrante de la culture américaine. Enfin, il est tout à fait acceptable dans cette relation contractuelle de noter le chauffeur, ce qu’est invité le client à faire après chaque course.
L’opposition Taxis Uber est très violente en France, sans doute parce qu’en plus de l’opposition de deux manières de voir le service du transport de personnes, et des difficultés financières qui apparaissent pour les chauffeurs de taxis, il s’agit de l’expression parfaite de l’opposition de deux fondamentaux culturels très différents.
Au fait, pourquoi Uber a eu autant de succès ? C’est sans doute parce qu’il s’est engouffré à la fois dans deux brèches laissées béantes par les taxis : d’un côté l’insuffisance du nombre de taxis et de l’autre une qualité de service parfois très en dessous des exigences minimales. Mais finalement, est-ce que le client est pour Uber et contre les taxis ? Ou tout simplement contre les abus d’un corps qui fait abstraction de ses demandes ?
Que faire ?
Philippe d’Iribarne a identifié les dérives qui peuvent apparaître dans une société organisée en « ordres » telle que la nôtre : repli de chaque groupe sur lui-même et ses valeurs, perte du sens des devoirs et des responsabilités, attachement rigide aux procédures, perte de l’intérêt commun. Et il propose quelques pistes pour éviter ces dérives, qui ont fonctionné dans certaines entreprises qu’il a étudiées. Sur la manière de les transposer à notre cas présent, la discussion est ouverte…
Faire comprendre l’impact de ses actes
Chaque membre d’un corps tient compte des demandes externes, si ces dernières lui paraissent justifiés à ses yeux, et légitimes. Sinon, elles sont vues comme des caprices. Pour le cas traité ici, il faudrait identifier les impacts des des insuffisances du système actuel ? Un faible nombre de taxis en circulation : c’est plus d’utilisation de la voiture personnelles, donc plus de pollution et d’embouteillages ? Ce sont des difficultés pour certaines personnes (personnes âgées, handicapées, familles avec enfants qui peuvent difficilement utiliser les transports en commun) de se déplacer dans de bonnes conditions ? Ce sont l’utilisation de moyens très onéreux (pompiers, ambulances) dans les cas d’urgence ou un transport en taxi serait suffisant ?
Rendre service sans être servile
Comme on l’a vu plus haut, on ne souhaite pas voir son activité comme un « métier de service », mais un « métier où l’on rend service ». Et on est prêt à rendre service lorsque des relations personnelles se sont nouées entre parties. Ou alors lorsque chacun voit l’autre partie avec un a priori positif. A vu de la situation actuelle, le chemin serait long, mais pas impossible. (Il fut un temps où les taxis avaient acquis une bonne popularité car ils avaient contribué à l’effort national. C’était en 1914…)
Être flexible
Être flexible, c’est se sentir suffisamment en confiance et libre pour s’autoriser à faire différemment ou à faire évoluer son métier. D’ailleurs, sur ce point, certaines compagnies de taxi proposent des plateformes de réservation plutôt performantes et ont diversifié l’offre.
Remobiliser
La situation actuelle est dans une impasse, les dérives du « corps » sont allées trop loin et la situation actuelle est en blocage. La mobilisation actuelle du « corps » des taxis a pour objectif de défendre ses intérêts propres, ce qui est “vil” (et non donc pas “noble”). Il faut revaloriser le métier pour remobiliser et le faire innover depuis l’intérieur. Or comme le dit Philippe d’Iribarne, « L’honneur aime les grands défis qui permettent de se distinguer. Il conduit volontiers à s’associer avec passion à une aventure glorieuse. » Pour l’instant, nous en sommes loin.
Soyez fiers de votre métier et soyez en dignes et faites en sorte que nous soyons fiers de vous. Peut-être qu’un jour à la question « Qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand », les petits garçons ne répondront plus « Pompier » mais « Taxi »…
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