Cultiver son jardin

Elèves de la TVS Academy

Un îlot de sagesse dans un océan industriel

La TVS Academy, financée par le constructeur indien de motos TVS Motor Company, s’est implantée dans la ville industrielle de Hosur désertée par les établissements scolaires. Son ambition : accueillir des enfants dès le plus jeune âge pour en faire des citoyens indépendants d’esprit, empathiques et confiants.

Déchiffrer l’indicible

“ Etre empathique, c’est être capable d’entendre ce qui n’est pas dit. Les enfants commencent par faire attention aux sons, aux expressions du visage puis aux émotions. Comment se manifestent la colère, la peur, la joie ? » Srividya Mouli, Directrice de l’école

L’un des piliers de la pédagogie de TVS Academy est le développement de l’empathie. Pour cultiver cette ouverture à l’autre, les élèves apprennent d’abord à observer tous les êtres qui peuplent l’environnement de l’école : la faune, la flore, les humains ! De nombreux cours se déroulent ainsi dehors, à l’extérieur des classes. Différentes formes de méditations sont pratiquées pour que chacun(e) sache adopter cette posture de pleine conscience, de concentration appliquée :

· La marche méditative : une promenade silencieuse d’une demi-heure à travers le parc de l’école

· Les repas en silence : ils sont savourés avec les mains. Cela permet de célébrer la nourriture et ceux qui l’ont préparée, en prenant conscience de chaque élément qui la compose

· Le chant traditionnel : chaque vendredi matin, toute l’école se réunit dans le hall pour une session de Sloka, un chant traditionnel hindou, écrit en sanskrit.

· La respiration : pour se concentrer sur sa respiration, les élèves chantent la syllabe sanskrite sacrée Om̐, (prononcée A-oum) qui représente le son originel pour les hindous. Ils tiennent la deuxième partie du son pendant plusieurs minutes !

· Le dessin : chaque jour, après le déjeuner, les élèves passent vingt minutes à colorier un mandala ou à dessiner un zendala. C’est un travail minutieux, un art de la précision qui exige que l’on s’y plonge complètement.

Réalisations des enfants en cours d’arts ou de mathématiques (le tissage et la broderie sont des moyens d’assimiler des principes mathématiques)
« Une fois que l’émotion est identifiée, la deuxième étape est l’adaptation du comportement. C’est en réagissant face à la colère de l’autre que l’élève devient empathique envers son prochain. » Srividya Mouli

Apprendre en jouant, c’est du sérieux

Brinda, professeur de sciences naturelles et d’anglais, nous a invités à participer à un cours peu banal : un Poules-renards-vipères revisité. Son histoire? Un jour, alors que toute la classe était assise en cercle, l’un des élèves s’est plaint de la charge de travail qu’il avait chaque jour:

- J’aimerais être un animal, comme ça je n’aurai pas de devoirs, et personne pour me dire de travailler !

- Tu sais, répond Brinda, les animaux doivent chaque jour se fournir leur propre nourriture, trouver un abri, se protéger des prédateurs… Ils n’ont personne qui leur prépare leur goûter et leur sac le matin !

Malgré sa réponse, le groupe a unanimement rejoint le point de vue de leur camarade. Indignation générale!

Le jour suivant, Brinda remplaçait son cours théorique sur la chaîne alimentaire par une partie de Poules-renards-vipères à sa sauce. Le jeu baptisé sobrement « La chaîne alimentaire » donnait un rôle à chaque élève : poule, renard ou vipère, chacun étant proie et prédateur. Une règle inédite pimentait la partie : certains animaux tombaient malades, et les prédateurs qui attrapaient une proie malade mourraient instantanément.

La semaine suivante, pendant la session de dialogue, les élèves avaient tous changé d’avis sur les animaux.

Spectacle de fin d’année des primaires : une fable sur la forêt menacée par l’action de l’homme

Au lieu d’expliquer la cruauté du règne animal par un discours construit appuyé de faits, l’enseignante a préféré la force du jeu immersif.

« C’est par eux-mêmes que les enfants ont découvert la condition animale et les lois de la jungle. Personne ne leur a dit « c’est ainsi que sont les choses, sache-le désormais », ils ont exploré et appris de leur propre expérience. »

Le cours d’introduction aux graphiques de Sreenath, professeur de mathématiques, utilise ce même mécanisme du jeu. Avant d’étudier un nouveau principe théorique, il organise une activité ludique pour se familiariser avec la notion.

Sreenath C, professeur de mathématiques enseigne les graphiques aux élèves en jouant

Les pieds sur terre et l’œil critique

Srividya Mouli, Directrice de l’école, nous raconte que la TVS Academy s’inspire des principes de l’école de Socrate. Des cours de philosophie sont mis en place pour les élèves dès l’âge de 9 ans. Durant ces sessions, ils dialoguent en groupe sur les sujets qui les préoccupent, apprennent à s’écouter, à émettre leur propre opinion. La devise socratique « connais-toi toi-même » fait aussi l’objet d’une application assidue. Chaque jour, les élèves ont quarante minutes de réflexion personnelle pendant lesquelles ils évaluent leurs émotions et apprentissages dans trois domaines distincts :

- La scolarité (maths, anglais, sanskrit…)

- Le caractère (introspection)

- Les interactions sociales (réflexion sur les conflits avec d’autres camarades par exemple)

Ils recueillent dans un cahier le fruit de leurs réflexions, et les partagent avec un professeur s’ils le souhaitent.

Un des nombreux murs peints de l’école durant les sessions artistiques de fin d’année, orientées sur le théâtre ou le dessin

Cette connaissance de soi leur permet de porter sur le monde qui les entoure un regard qui leur est propre. De leur côté, les professeurs font tout pour encourager le développement de leur recul critique et de leur indépendance d’esprit.

« Quand le professeur ne prétend pas être la personne qui connaît tout, alors une génération d’individus critiques peut émerger. » Srividya Mouli

Un exemple ? En cours de géographie, un professeur présentait à ses élèves de CE1 les différents outils utilisés par les navigateurs pour s’orienter.

— Le compas était l’outil utilisé par les marins pour trouver leur chemin.

— C’est faux, affirma un élève en se levant, ils n’utilisent pas le compas mais le GPS pour se repérer.

Le professeur a ainsi découvert que l’enfant maîtrisait parfaitement l’utilisation du GPS. Au lieu de le gronder ou de se sentir menacé, il l’a intégré à un projet d’élèves de quatrième qui devaient cartographier toutes les ressources présentes sur le terrain de l’école.

Srividya Mouli, Directrice de l’école
« Nous sommes des facilitateurs. Nous ne présentons jamais LA vérité mais UNE vérité parmi d’autres. Nous poussons nos élèves à se demander « mais quelles sont les autres vérités ? » et à interroger le réel. » Srividya Mouli

Ce que ça nous inspire

Ce lieu est empreint d’une sagesse multiculturelle. On y retrouve des enseignements hindous, bouddhistes, mais aussi grecs. L’humilité y occupe une place essentielle. C’est elle qui dicte à la direction de l’école la résolution de ne pas ouvrir de nouvelles classes, malgré l’augmentation croissante du nombre de candidatures. Chaque classe a son propre jardin, et l’écart qui la sépare de la classe voisine lui procure un espace de jeu et d’apprentissage qui ne saurait être réduit sur l’autel de l’expansionnisme. Une fois encore, force est de constater que l’espace (physique) est le pilier de nombreuses écoles alternatives. Ce luxe n’est pas accessible à tous, et ne peut pas être généralisé au sein d’une population urbaine.

En revanche, l’humilité du corps professoral est une posture qui ne requiert pas de ressources matérielles particulières. Elle exige surtout une ouverture d’esprit et une bonne dose de courage : celui d’accepter d’être contredit, d’encourager ses élèves à interroger toute connaissance au risque d’être incapable de répondre aux questions soulevées… !