Inde du Sud : un paysage scolaire éclaté

Paysage n°1 : dessine-moi l’éducation en Inde du Sud

L’Inde est le deuxième pays le plus peuplé du monde, avec plus d’1,3 milliards d’habitants. 5,5 fois plus grand que la France, il est constitué de 36 Etats et territoires fédérés : les niveaux de développement et d’éducation varient beaucoup d’une région à l’autre. Nous avons visité des lieux d’enseignement dans trois villes au Sud-Ouest du pays : Mumbai (Marahashtra), Pune (Tamil Nadu) et Bangalore (Karnataka). A quoi ressemble le quotidien des écoliers et enseignants dans cette parcelle de l’Inde?

L’Inde du Sud regroupe les États Indiens de l’Andhra Pradesh, du Maharashtra, du Karnataka, du Kerala, de Goa, du Tamil Nadu et du Télangana, ainsi que les territoires de Lakshadweep et de Pondichéry.

Raconte-moi l’Inde ancienne

Aux temps anciens, on s’instruisait auprès d’un gourou, chez qui on allait vivre le temps de l’enseignement : c’est le système de la Gurukula[1] (Guru : gourou, kula: famille). L’élève assistait le Guru dans les tâches quotidiennes : il apprenait à tenir la maison, à connaître les noms des plantes et leurs vertus, à tenir une conversation. C’est un Anglais, Lord Thomas Babington Macaulay qui a introduit en 1835 le système scolaire moderne en Inde, en même temps que l’enseignement de la langue anglaise : il s’agit pour lui d’angliciser l’élite du pays, afin d’en faire des ambassadeurs de la culture anglaise et européenne auprès des « masses »[1"].

Depuis, les cours sont dispensés dans des salles de classe : finies, la relation personnelle privilégiée maître-élève et les excursions en nature pour apprendre à connaître la faune et la flore.

Un pays morcelé, une scolarisation à deux vitesses

Etat des lieux

Aujourd’hui, l’Inde est un des champions mondiaux du travail des enfants (60 millions [2]selon les ONG). Les taux d’alphabétisation et de scolarité ont continuellement progressé depuis les années quatre-vingt.

Le 1er avril 2010, l’école devient obligatoire et gratuite pour tous les enfants de 6 à 14 ans (Right to (free and compulsary) Education Act [3]): c’est un grand pas juridique pour le pays. Dans les faits, de nombreux États estiment l’application de cette loi beaucoup trop chère, et les plus pauvres peinent à la mettre en place. De nombreuses fractures sont en jeu dans la question de la scolarisation [4]:

  • le système des castes, aboli en 1950 mais encore suivi de près en particulier dans les zones rurales éloigne les intouchables et autres hors castes des bancs de l’école
  • en zone rurale, il y a trop peu d’établissements scolaires : la distance entre la maison et l’école de la région décourage des millions d’enfants
  • de nombreuses femmes arrêtent prématurément leur scolarité pour se marier très jeunes
  • les enfants qui travaillent ou ceux dont les parents sont analphabètes ne sont pas envoyés à l’école
Le risque pour l’Inde de se scinder en deux est une réalité : une moitié ressemblant à la Californie, l’autre moitié à l’Afrique sub-saharienne.
 Le contraste entre les enclaves High-tech comme à Bangalore et les conditions de vie primitives de nombreux villages indiens et les taudis urbains saute aux yeux, même pour le simple touriste”. Amartya Sen, économiste et philosophe indien, prix Nobel d’économie 1998

L’école indienne regroupe deux univers : l’école publique et l’école privée[5].

D’un côté, les écoles publiques ont mauvaise réputation, malgré des frais de scolarité très modestes. Elles font face à un manque crucial d’enseignants. Ils ne sont pas assez formés, pas assez rémunérés (certains cumulent deux emplois), sont absents (25% d’absentéisme). Les “government schools” sont également plombées par la pénurie d’infrastructures et le surpeuplement des classes (parfois 90 élèves pour 1 professeur).

De l’autre, les écoles privées (indépendantes ou financées en partie par le gouvernement) ont un recrutement sélectif, auprès d’enfants souvent issus de classes privilégiées qui peuvent se permettre de payer les frais de scolarité élevés. Elles ont leurs propres locaux (parfois immenses et magnifiques) et un corps de professeurs qui ont eu l’opportunité d’étudier dans des universités prestigieuses à l’étranger. Pour combler ce gouffre, la loi de 2010 impose aux écoles privées d’accueillir 25% d’élèves n’ayant pas les moyens de payer les frais d’inscription jusqu’à la quatrième. Malgré cette politique des quotas, en 5 ans, les écoles privées ont gagné 17,5 millions d’élèves, et les écoles publiques en ont perdu 13 millions.

Les Indiens préfèrent massivement envoyer leurs enfants dans des écoles privées, et ils ont raison : leurs résultats sont largement meilleurs. 65% des élèves de CE1 issus du privé ont le niveau de lecture requis, contre seulement 45% des enfants scolarisés dans le public, d’après un rapport du National Council of Applied Economic Research[6] !

Ne pas confondre scolarisation avec éducation

Si les taux d’alphabétisation (90% pour les jeunes[7]) et de scolarisation des enfants (98% pour l’école primaire[8]) ont nettement augmenté ces dernières décennies, il ne faut pas en conclure que le niveau d’éducation des générations actuelles est élevé : les programmes des établissements classiques fonctionnent sur le “par cœur”. Les jeunes (surtout en écoles publiques) ingurgitent sans toujours les comprendre des quantités d’informations qu’ils recrachent lors de leur examen, pour les oublier quelques mois plus tard. On cite souvent l’exemple du Kérala, l’Etat situé le long de la côte Sud-Ouest du pays, comme un modèle d’éducation exceptionnel. Grâce à une intense campagne d’alphabétisation menée dans les années 80 (Total Literacy Campaign[9]), le gouvernement fédéral du Kérala a atteint un taux de plus de 99% d’alphabétisation. Tous les enfants y sont scolarisés, même les plus pauvres, à qui l’Etat paie la scolarité, voire les fournitures. Cependant, les indicateurs manquent pour mesurer le niveau de formation de la population, et la qualité de l’enseignement dispensé dans les établissements.

Youssouf, étudiant de plus de trente ans né à Varkala, au sud du Kérala, a repassé ses deux diplômes (équivalent brevet et bac) longtemps après avoir avoir quitté l’école. Il a appris par cœur le contenu des cahiers qu’il avait récupéré auprès de ses amis, sans assister aux cours : pour lui les professeurs ne lui transmettaient rien de plus.

“Ici, les gens savent tous lire et écrire, c’est vrai. Mais ça ne veut pas dire qu’ils savent penser par eux-mêmes, pas du tout.” Youssouf

Le Kérala bat aussi un autre record national : celui du taux de chômage des jeunes le plus élevé en Inde (plus de 21%), d’où le cynisme d’une jeunesse désœuvrée…


Une poignée d’écoles indépendantes sortent des sentiers battus

Tout n’est pas perdu : une poignée d’irréductibles pédagogues résiste encore à l’apprentissage par cœur et au formatage des cerveaux. La Fondation Ashoka India[10] a cartographié une vingtaine d’écoles alternatives dans le pays[11]. Ces écoles dépassent les limites de l’approche académique traditionnelle en intégrant de nouvelles méthodes d’apprentissage . Nous avons rencontré les parties prenantes de quatre d’entre elles :

· La Prakriya Green Wisdom School a une approche holistique de l’éducation (Bangalore, Karnataka) voir article

· L’Avasara Academy a pour ambition d’apprendre aux jeunes Indiennes à devenir des dirigeantes intègres pour leur pays (Pune, Tamil Nadu) voir article

· La Gateway School fondée par des parents pour des enfants handicapés leur procure un espace d’apprentissage inédit (Mumbai, Marahashtra) article à venir

· La TVS Academy, implantée dans une région pauvre désertée par les écoles fournit une éducation fondée sur la communauté et l’empathie (Hosur, Tamil Nadu) article à venir

Il faut tout de même noter que ce sont tous les quatre des établissements privés, comme la plupart des écoles repérées (bien que certaines d’entre elles offrent la scolarité à 70% de leurs élèves, et qu’elles ne se réclament d’aucune confession, ce qui est trop rare pour ne pas le remarquer). Pour inviter les government schools à se réformer, Ashoka organise partout dans le pays des visites guidées de ces écoles alternatives pour des professeurs du public, en refusant toute rémunération du gouvernement pour conserver son indépendance. Une certitude : il est urgent de réformer l’école publique, en Inde du Sud comme en Inde du Nord.

[1] Gurkula, Wikipedia

[1"] Le rapport Macaulay sur l’instruction aux Indes (1835)

[2] Développement Inde : 60 millions d’enfants au travail, Béatrice DEHAIS, Novembre 2007, Alternatives Economiques n°263

[3] Right of Children to Free and Compulsory Education Act , Août 2009

[4] Alphabétisation totale : le modèle du Kérala, Buisson, 2005

[5] Article d’Ecoles du monde, Acteurs en éducation

[6] Cité dans Analysis of private education in India and the way ahead, Raghav Podar, Avril 2017

[7] Statistiques tirées de l’Atlas mondial des données, Knoema

[8] Idem

[9] Total Literacy Campaign sur le site de la National Literacy Mission

[10] Ashoka India est la branche indienne de la Fondation internationale Ashoka

[11] Carte des changemaker schools d’Ashoka