Itinéraire d’une enseignante alarmée

On a rencontré Catherine Beecham dans l’école Steiner[1] de Guanacaste, Costa Rica — à des milliers de kilomètres de son Canada natal. Attablés dehors, entourés des cabanes en bois de l’école, nous avons découvert son histoire.

Catherine Beecham tient un blog où elle partage ses découvertes d‘enseignante, A Waldorf in Costa Rica

— School Trotters : Que faisais-tu avant de devenir enseignante dans une école primaire Steiner au Costa Rica ?

— Catherine Beecham : j’ai enseigné pendant 14 ans dans une école privée très prestigieuse canadienne. Le programme était tellement exigeant que les enfants n’y arrivaient pas. Ils étaient stressés, parfois en dépression nerveuse dès l’âge de 6 ans. J’ai eu l’impression que forcer ces enfants à apprendre des choses alors qu’ils n’étaient pas prêts, c’était de la maltraitance. C’est pour ça que j’ai décidé d’aller voir ailleurs … Je suis tombée sur une école Steiner en Ontario. Au début j’étais très sceptique : comment une école centrée sur l’enfant, qui respecte son rythme et s’inspire de la nature peut fonctionner ? Puis j’ai fait mes propres recherches sur cette éducation, et j’ai décidé d’essayer.

— En tant qu’enseignante, utilises-tu les technologies pour transmettre ?

Dans mon ancienne école, il y avait cet écran blanc géant dans ma salle de classe. Les enfants avaient une petite baguette et pouvaient le toucher. Mais l’écran effrayait la plupart d’entre eux : il faisait beaucoup de bruit, la lumière était trop forte. Ils plaquaient leurs mains sur les oreilles, me suppliaient de l’éteindre. Surtout, l’écran tuait la patience : si on voulait découvrir le mille-pattes, on le googlait et un mille-pattes géant apparaissait. Les enfants ne pouvaient plus attendre et découvrir à leur rythme. Je crois qu’ils n’ont pas besoin de toujours connaître les réponses à leurs questions. L’enfant de 7 ans n’a pas besoin de savoir tout de suite pourquoi le ciel est bleu, il le saura en son temps.

— As-tu un exemple de l’impact des technologies sur tes élèves en dehors des classes ?

— Oui ! Dans cette même école privée, j’avais remarqué quelque chose de très dérangeant. Pendant la récréation, mes élèves de 6 ans jouaient en reproduisant ce qu’ils avaient vu à l’écran. Ils ne créaient pas en jouant, ils n’inventaient pas. S’ils avaient vu une vidéo sur les LEGO, ils jouaient aux LEGO. Ça ne venait pas d’eux mais de ce qu’ils avaient regardé.

— Comment peut-on faire changer les choses, pour rendre l’enseignement plus « naturel » ?

— Je crois que les parents ont un grand rôle à jouer. Il n’y a pas besoin d’avoir un doctorat en neurosciences pour comprendre que les technologies représentent un danger pour le développement du cerveau. Les parents ont le droit et le devoir de protester. D’exprimer leur désaccord sur cette manière de forcer leur petite fille ou petit garçon à rester assis toute la journée, sans pouvoir bouger librement, sans sortir à l’air libre.

Un cours typique dans l’école Waldorf de Guanacaste, Costa Rica !

— Est-ce que les écoles publiques pourraient s’inspirer de la pédagogie Waldorf ?

— En théorie, oui… Mais je me demande pourquoi les gouvernements voudraient que l’école crée des gens capables de penser de manière créatrice. Ils veulent des gens qui voteront pour eux (rires) !

— Il y a de plus en plus de parents qui décident d’inscrire leurs enfants dans des écoles Waldorf. C’est à la mode ?

— Je crois que de plus en plus de parents se rendent compte des problèmes du système scolaire classique. L’ironie, c’est que la plupart des adultes travaillant chez Google, Apple, Yahoo, Hewlett-Packard inscrivent leurs enfants dans une école Waldorf [2]! C’est plus que révélateur : ceux qui travaillent dans le secteur de la technologie se rendent compte de ses dangers potentiels sur le cerveau de leurs enfants… Ce qui est regrettable, c’est que l’éducation Waldorf soit difficile d’accès, et donc réservée à une élite. Cela laisse les technologies pour ceux qui n’ont pas le choix.

— On entend beaucoup de parents s’effrayer parce que les élèves Waldorf n’apprennent pas à lire en CP, comme dans une école classique, et que leur niveau académique est plus bas …

— C’est vrai que la plupart de nos élèves ne savent pas lire avant le CE1. Et alors ? Ils ont toute la vie pour apprendre, non ? On leur laisse le temps de la curiosité et de l’envie : quand ils apprennent à lire, ils adorent ça. Ils comblent très vite leur « retard » par rapport à leurs congénères en dévorant les livres qui les intéressent. Des études ont prouvé par la suite qu’un élève sortant d’une école Waldorf n’a pas de lacune académique comparé à un élève sortant du système « standard ».

— Est-ce que vous avez un « truc » pour que les enfants parviennent à se concentrer ?

De nos jours, de plus en plus d’enfants sont médicamentés parce qu’ils n’arrivent pas à rester en place. C’est en autorisant les enfants à bouger, à être actifs, qu’on leur permet ici de dépenser leur énergie et de se canaliser. On commence la journée de classe avec un cours qui s’appelle Mouvements ! Quand ils apprennent leurs tables de multiplications, les élèves ne sont pas sagement assis devant leurs bureaux : la classe compte en chantant, au rythme des bonds d’un élève à la corde à sauter.

Cours de mathématiques

— Pour pouvoir bouger, il faut de l’espace, et l’espace c’est cher, non … ?

— A Toronto j’avais une classe de 27 élèves. Ça faisait beaucoup de bureaux. Ça ne nous empêchait pas de bouger tout le temps. On montait sur les bureaux ! Il y a plein de moyens créatifs de bouger dans un petit espace : la superficie, ce n’est pas une excuse.

[1] Rudolf Steiner est un philosophe autrichien qui a vécu du XXème siècle. Il est le fondateur de la pédagogie Steiner — Waldorf, parfois simplement appelée pédagogie Waldorf (du nom de l’industriel qui a investi dans la construction de la première école issue de cette pensée). L’éducation Waldorf est centrée sur l’enfant et vise à épanouir chez lui « sa tête, son âme et son corps » par un éveil artistique, philosophique, intellectuel et spirituel.

[2] Cf article de Matt Ritchel paru dans le New York Times en 2002 : A Silicon Valley School That Doesn’t Compute