Ne trouvant pas d’école adaptée à leurs enfants, ces parents en ont créé une

Graine n°3 : impliquer les parents dans la vie scolaires des enfants, pour de vrai

De New York à Bombay : la destinée d’une famille indienne pas comme les autres

Le handicap est un sujet tabou en Inde. Cette minorité pèse pourtant entre 55 et 90 millions [1] de personnes, victimes de discrimination notamment dues aux croyances karmiques : si elles sont handicapées, c’est qu’elles le méritent. Il existe très peu d’établissements pour les accueillir.

Indira Bodani[2], la fondatrice, a d’abord fui l’Inde pour trouver refuge à New York, afin de scolariser son fils Yuvraj diagnostiqué à l’âge de 2 ans d’infirmité motrice cérébrale (IMC) et d’un retard mental. C’est à l’école de la Gateway[3] de New York, qui s’adresse à un public d’élèves incapables d’assister à des cours classiques (troubles de concentration, du langage, de l’attention…) que Yuvraj a débuté sa scolarité. Neuf ans plus tard, après avoir assisté aux progrès phénoménaux de son fils, Indira a décidé de rentrer en Inde avec sa famille pour fonder sa propre Gateway School.


Une école fondée par les parents pour les enfants exclus du système scolaire classique

De la parfumerie Bodani à la Gateway School

Chaque classe a une couleur et une lettre. “Chaque chose est à sa place ici”, nous confie un élève

La fortune de la famille Bodani a permis au projet de prendre vie sans rencontrer la barrière des moyens. Camphor & allied products[4], entreprise de parfums cotée en bourse et détenue par la belle-famille d’Indira, a intégralement financé le projet. D’où la rapidité de construction du bâtiment, la modernité de son architecture et son emplacement idéal, bâti sur les anciens locaux d’une fabrique de parfums en plein cœur de Chembur, à 15 km du centre-ville. Ce financement permet également le déploiement de ressources humaines inégalées : les classes regroupent entre 10 et 12 élèves pour 2 à 3 professeurs.

La mission de l’école : rendre aux enfants leur fierté volée

Ici, on insiste sur ce que l’enfant peut faire plutôt que de souligner ses lacunes et ses erreurs.

« Le stress n’existe pas dans cette école. » Shalini Menon, parent d’élève

Le corps pédagogique prend le temps de construire un programme scolaire adapté à chaque élève. En plus du Spectacle des talents annuels, qui donne la chance à chacun d’eux de monter sur scène pour partager quelque chose, un projet éditorial a été monté de toutes pièces par les collégiens. Ils ont créé leur propre maison d’édition : UBU, acronyme de You Be Yourself et You be Unique.

Le sommaire du livre Able to be Awesome (Capable d’être Génial)

En mathématiques, ils ont calculé les coûts de fabrication de leur premier livre, Able to be Awesome (livre numérique et papier), évalué le prix de vente… En cours d’anglais, ils ont rédigé le contenu, et rencontré des écrivains et dessinateurs pour l’illustrer. C’est un recueil d’histoires pour les enfants qui conte la vie de stars contemporaines qui ont surmonté leur handicap : Daniel Radcliffe qui souffre de dyspraxie, Stevie Wonder aveugle depuis sa petite enfance, Stephen Hawkins atteint de sclérose latérale amyotrophique … Il a fallu apprendre à vérifier les informations sur internet, à trier les données. Certains enfants ont ainsi pu faire mieux découvrir à leurs camarades et entourage leur propre handicap, à travers l’histoire d’une célébrité.

Et les parents, dans tout ça ?

Les parents ne se contentent pas d’assister aux réunions semestrielles. Ils sont consultés pour le programme personnel de leur enfant, co-construit avec les professeurs. Ils se réunissent en ateliers hebdomadaires, pour échanger sur des problématiques liées à l’apprentissage des enfants de la Gateway. Ils échangent régulièrement avec les enseignants, qui leur demandent constamment des retours.

Shalini Menon, parent d’élève, fait goûter un plat qu’elle a préparé pour que les élèves alimentent leur blog culinaire
« Je connais mieux mon fils que ses professeurs, j’ai quelque chose à apporter à l’école. J’ai une légitimité, en tant que parent, à donner mes conseils : n’importe quel élève est une personne complètement différente lorsqu’il sort des murs de l’école, et je connais cette personne. » Indira Bodani, fondatrice de l’école

La guerre entre les parents et les professeurs est absurde : ils poursuivent exactement le même objectif, l’épanouissement de l’élève. Ils ont chacun une compréhension différente et complémentaire du jeune : pourquoi ne pas collaborer ?

Un soulagement côté enseignants

Les professeurs ne sont plus seuls face à leur classe : les parents sont là, derrière eux, non pas pour les surveiller, mais pour les aider à avancer. Et cela soulage tout le monde : les enseignants ont enfin des retours constructifs sur leur façon de travailler, et les parents se sentent responsabilisés et impliqués dans la scolarité de leur enfant.

Une école miraculeuse ?

Un lieu où il fait bon apprendre

On a passé deux jours dans l’enceinte de l’école, à prendre part à sa vie, et il faut l’admettre : le charme opère instantanément. En six ans seulement, ces parents et enseignants ont créé une école où il fait bon apprendre. Les parents, les professeurs, les enfants y sont épanouis sans pour autant se départir de leur recul critique : ici on ne fait pas de brainwashing, on accompagne chaque personne dans l’accomplissement de ce qu’elle fait de bon (pour elle et pour les autres). Mais comment ont-ils réussi cet exploit, sans faire appel aux meilleurs experts de l’éducation et thérapeutes les plus expérimentés ? On leur a posé la question : la réponse est unanime, c’est l’esprit de communauté.

Cours de mathématiques non magistral!
« Ici, il n’y a pas de magie : on travaille dur pour maintenir cet esprit de communauté, on en parle tous les jours. Et c’est loin d’être facile, la collaboration : je ne sais pas si c’est naturel. Rassembler trois professeurs qui n’ont pas les mêmes matières et leur demander de travailler ensemble, ça demande des efforts ! » Radhika Chandrasekaran, assistante pédagogique en humanités et sciences

Des enseignants qui sont là par passion

“Don’t worry, be happy”

Radhika Misquitta, à la tête du département Recherche et Impact global, nous explique aussi que les salaires des enseignants sont peu attractifs :

« Ce n’est pas un poste pour carriéristes. Les professeurs du public sont bien mieux payés. Tous nos professeurs sont là par conviction et par passion. »

La médiocrité du salaire peut toutefois être un des facteurs du roulement du personnel très élevé :

« Un professeur reste en moyenne deux ans à la Gateway. C’est beaucoup trop court, c’est un de nos plus grands défis. Nous voulons mettre en place des bourses pour permettre aux professeurs d’aller étudier dans une université à l’extérieur, en échange de leur engagement à revenir enseigner ici après. » Radhika Misquitta

Un espace d’apprentissage entièrement repensé

L’architecture a été scrupuleusement pensée pour accueillir des enfants dont les troubles les empêchent de rester assis à suivre un cours magistral. Chaque classe est reliée par un couloir ou un escalier à une petite salle calme et isolée où la lumière est tamisée : la break-out room. Chaque fois que l’élève perturbe la classe, a l’air trop excité ou décroche, on l’envoie dans cette pièce pour qu’il écoute de la musique, pour qu’il travaille à l’écart d’un groupe ou se calme…


Ce que ça nous inspire

Un modèle économiquement non réplicable, mais dont on peut tirer beaucoup

Évidemment, atteindre un ratio d’1 professeur pour 3 élèves, aménager un espace adapté avec une salle de repos derrière chaque classe, tout cela en pleine ville, c’est inimaginable. L’école bénéficie d’une manne financière, et elle le sait. Mais l’argent n’achète pas tout : ce qui est le plus frappant, à la Gateway, c’est le bon sens qu’on décèle derrière chaque règle, chaque activité. Et ce n’est pas le résultat d’un conseil d’experts ou du rapport d’une équipe de consultants, mais bien d’une collaboration élaborée pas à pas, avec courage et difficulté, entre toutes les personnes concernées par la scolarité : parents, enfants, enseignants. Cessons ce combat fratricide entre parents inquisiteurs et professeurs aux aguets, et osons la coopération !

[1] D’après Handicap International

[2] Pour en apprendre plus sur Indira Bodani, lire cet article de LIndia School News et celui-ci de Vogue

[3] The Gateway School of New York

[4] Camphor & allied products