Nos enfants sont-ils armés pour affronter la prochaine explosion des Edtechs en France ?

Aujourd’hui, on peut être diplômé d’Harvard sans avoir mis une fois les pieds dans cette université renommée[1]. On peut utiliser le temps passé sur notre smartphone pour pratiquer les langues étrangères[2]. Nos enfants peuvent même apprendre les maths dans des jeux vidéos[3]. Cet usage des technologies dans l’enseignement est le domaine des Edtech, contraction de “education” et technologies”. Tout droit venu du globish start-uper, ce mot désigne une partie du secteur entrepreneurial dédié à l’enseignement via la technologie, en pleine explosion aux Etats-Unis et en Chine. Le réseau français des entreprises Edtech se verrait bien leader européen d’un marché en expansion. Dans quelles limites les Edtechs sont-elles bénéfiques à l’enseignement français ?

Avant d’étudier la croissance du marché des Edtechs en France, il nous faut définir les activités que l’on peut classer comme Edtechs. D’après Educpro,

“Les Edtechs recouvrent l’ensemble des organisations dotées d’un savoir-faire technologique innovant dédié à la connaissance, à son apprentissage, et à sa transmission.”

Les Edtech en France, c’est tendance.

Si ce terme vous est étranger, vous utilisez pourtant probablement des services issus de ce secteur d’activités - à commencer par les cours en ligne, tête de proue du navire Edtech. En 2018, on compte près de 300 startups en France qui peuvent être désignées comme start-ups Edtech.

On peut citer quelques noms de start-ups qui pourront vous donner un meilleur aperçu de cet univers :

- Opencassrooms est la plus grande entreprise de cours en ligne au niveau européen.

- Lelivrescolaire produit des manuels scolaires numériques et papiers en faisant collaborer des centaines de professeurs.

- Domoscio propose une méthode de révisions personnalisée pour chaque élève en utilisant les innovations réalisées en matière d’intelligence artificielle.

Vous pouvez vous rendre sur l’observatoire edtech pour découvrir plus d’entreprises impliquées dans les Edtechs.

L’intérêt du grand public pour les Edtechs en France est croissant, comme en atteste ce graphique qui répertorie le nombre de recherches Google au cours de ces dernières années.

Source: Google Trends

Ce marché intéresse de plus en plus investisseurs et incubateurs français.

L’année 2018 a été l’année des accélérateurs de start-ups. Ces structures investissent dans des start-ups prometteuses et accompagnent leur développement. Entre mars et avril, l’emlyon a lancé Ed job Tech, un accélérateur doublé d’un incubateur, en avril Neoma Business School a lancé un le Neoma edtech accelerator, le Learnspace a ouvert ses portes à Paris aux startups européennes, enfin Grenoble Ecole de Management a expérimenté un incubateur éphémère lors de le Edtech Factory.

On compte aujourd’hui pas moins de quatre fonds d’investissements qui affichent clairement leur envie d’investir dans le marché des Edtechs européens et ont installé leurs bureaux en France. Du plus au moins spécialisé, on peut citer Educapital, Brighteye Ventures et Breega capital. Comme pour confirmer le potentiel du marché des Edtechs, le Cofondateur de Breega capital, Maximilen Bacot annonce :

“en France, je ne regarde pas les projets qui s’adressent à un marché inférieur à 150 millions d’euros. C’est un seuil minimum”[4]

Au niveau mondial, le marché des Edtechs est en forte croissance, 14% par an d’après Benjamin Vedrenne-Cloquet, fondateur français du plus gros fond d’investissement américain dans les Edtechs[5]. En France, la croissance du secteur reste limitée: la plupart des startups se cantonnent au marché français de l’enseignement supérieur et professionnel, plus accessible que l’enseignement primaire et secondaire. En comparaison, le secteur de l’enseignement aux Etats-Unis est beaucoup plus ouvert aux nouvelles entreprises car beaucoup plus privatisé.

Jean Michel Blanquer souhaite « être en première ligne sur le déploiement d’un avant-gardisme français dans les EdTech »[6]

Mais peu à peu les entreprises du secteur unissent leurs forces pour désigner des interlocuteurs qui vont porter la voix des Edtechs auprès des grandes institutions telles que l’éducation nationale et le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Des organisations comme Edtech France(qui entend faire de la France la « EdTech Nation »…) ont vu le jour en 2018. L’explosion du nombre d’entreprises pourrait être déclenchée par l’ouverture de l’Education Nationale aux tests et autres propositions Edtech. Sur ce point, notre ministre de l’éducation, Jean Michel Blanquer souhaite « être en première ligne sur le déploiement d’un avant-gardisme français dans les EdTech »[6].

Crédits photos : School Trotters

Entre standardisation et personnalisation.

Les Edtechs sont portées par deux courants opposés. La standardisation de l’enseignement permet de réduire les coûts de diffusion et de production du contenu éducatif. C’est cette tendance qui bat le haut du pavé avec les cours en ligne, les tests standardisés et corrigés automatiquement par des logiciels informatiques. Toujours plus de quantité et moins de qualité mais un joli prétexte pour les futurs gouvernements pour réduire le nombre d’heures payées aux enseignants. Adieu les corrections personnalisées, le suivi des élèves, bonjour les QCM, tests en ligne et autres réjouissances déjà quotidienne pour une bonne partie des étudiants du supérieur.

Le second courant est celui de la personnalisation du contenu éducatif grâce aux outils que l’on peut mettre sous l’étiquette de l’intelligence artificielle. Domoscio donne une idée de ce que pourrait être l’enseignement à l’ère de l’IA. Cette start-up propose un accompagnement personnalisé pour faire réviser les enfants. Seulement, ce type d’Edtechs est dépendant des progrès réalisés dans le domaine de l’intelligence artificielle. Pour en savoir plus sur cette dichotomie au sein du secteur des Edtechs, je vous renvoie vers cet article de Graham Brown-Martin, acteur du secteur anglais des Edtechs.

La Edtech est une porte sur l’éducation: elle permet de rendre accessibles au plus grand nombre des contenus pédagogiques.

Dans un article précédent, nous avions parlé de Ruby Au, fondatrice de Lumen, une entreprise qui permet aux habitants kenyans des zones rurales de se familiariser avec les outils technologiques. C’est pour nous un exemple des bénéfices que peuvent apporter les Edtechs dans des zones encore difficiles d’accès et où le taux de scolarisation est encore trop bas. Les Edtechs peuvent donc permettre de faciliter l’accès à des contenus d’apprentissage. Ce faisant, elles se suppléent au gouvernement qui manque à sa mission : proposer un service d’enseignement accessible à tous.

C’est une situation bien différente de l’enseignement en France. Alors que les acteurs des Edtechs aimeraient bien gagner un accès plus important aux jeunes élèves français, il nous semble essentiel de freiner l’exposition des plus jeunes enfants aux écrans et d’encadrer au maximum l’ouverture d’un marché publique aux acteurs privés des Edtechs.

Crédits photos : School Trotters

Pourquoi il faut préserver nos écoles des technologies

Quand les cadres sup’ de la Silicon Valley protègent leurs enfants des écrans.

La première réserve, et la plus répandue tient à l’impact des écrans sur les enfants. Tandis qu’une petite partie des innovations liées aux Edtechs se passent d’écran ( correction des copies informatisées, orientation professionnelle, etc…), une grande partie des services proposées requièrent l’exposition à des écrans. De nombreuses études montrent la corrélation entre l’augmentation des troubles de l’attention, et la fréquence d’exposition aux écrans. Une étude américaine réalisée en 2018 montrait l’impact de cette exposition sur deux ans chez des adolescents américains[7]. La plasticité du cerveau des enfants, encore en formation, pourrait être une des explications de la diminution des capacités de concentration de ces enfants.

Pendant ce temps, les écoles Waldorf, connues pour leur opposition aux écrans dans les salles de classe poussent comme des champignons dans la Silicon Valley[8]. Les principaux acteurs du monde du numérique ont bien compris le danger pour leurs enfants lié à la surexposition aux écrans. En conséquence ils limitent cet accès en privilégiant une éducation avec le moins d’écran possible, « techfree ». Reste qu’aux Etats-Unis la majorité de la population n’a pas les moyens de choisir pour leurs enfants ces écoles qui résistent aux sponsorings des grandes entreprises du numérique. Ces dernières gagnent à tous les coups : l’étude réalisée par l’Université de Californie du Sud montre aussi que les enfants surexposés aux écrans sont plus susceptibles d’être attirés au cours de leur croissance par des produits numériques.

Il serait intéressant de savoir qui investit dans les fonds spécialisés dans les Edtechs. Mais ces informations ne sont pas souvent publiques. M-C Levet, fondatrice du fond d’investissement Educapital, intervient régulièrement pour parler des Edtechs sur les médias spécialisés tout en siégeant au conseil d’administration du fond « Google pour la presse»[9]. Rien d’alarmant mais peut-être de quoi demander une plus grande transparence de la part des acteurs qui ont pour ambition de délivrer du contenu éducatif aux enfants de l’Education Nationale.

Crédits photos : School Trotters

The medium is the message.

Si les jeunes adultes sont autant attirés par les écrans lorsqu’ils y sont trop exposés pendant l’enfance, c’est qu’ils retiennent l’expérience de l’écran avant son contenu. Lorsqu’on apprend une information, un savoir-faire nouveau, on retient d’abord la manière dont il est enseigné. C’est l’expérience d’apprentissage qui passe avant l’apprentissage en lui-même. Il a ainsi été prouvé que l’auditeur d’un discours retient 80% de la gestuelle de l’orateur, ses expressions faciales, son intonation, et moins de 20% du contenu même du message. C’est le même phénomène lorsqu’un enfant apprend ses tables de multiplications sur son Ipad avec une jolie application. Celui-ci retiendra d’abord la manière dont il a appris ses tables : avec un Ipad. Lorsqu’on avait demandé à Mark Loon, le fondateur d’une école sud-africaine, pourquoi les écrans étaient aussi rares dans ses cours, il nous avait répondu par cette phrase toute simple : « the medium is the message » (le média c’est le message).

Pendant notre voyage nous nous sommes efforcés de montrer que les Edtechs ne devaient pas être l’alternative en elle-même mais un outil optionnel à la disposition des enseignants qui souhaiteraient se dégager du temps pour enseigner autrement. Il est dangereux d’opposer l’enseignement traditionnel aux Edtechs. Cette illusion ferait oublier qu’il existe de nombreuses autres alternatives qui ont prouvé leurs bienfaits pour les enfants. On vous en dit plus dans cette article !

[1]https://online-learning.harvard.edu

[2]https://fr.duolingo.com/

[3]https://www.navadra.com

[4]https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/marie-christine-levet-educapital-en-2018-il-y-aura-220-millions-d-euros-d-investissement-dans-la-edtech-en-france.html

[5]https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/benjamin-vedrenne-cloquet-ce-qui-freine-croissance-acteurs-edtech-manque-capital.html

[6]https://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/jean-michel-blanquer-je-veux-etre-en-premiere-ligne-dans-le-deploiement-des-edtech-francaises.html

[7]https://jamanetwork.com/journals/jama/article-abstract/2687861

[8]https://www.thetimes.co.uk/magazine/the-sunday-times-magazine/silicon-valley-titans-got-our-kids-addicted-to-screens-are-sending-their-own-children-to-tech-free-waldorf-schools-xl7vm60bk?fbclid=IwAR1nOTAZSOSRAUwEbH1vTqrv-o77m_ryEtuFFzAY0DeYNFtybmfY1awNqds

[9]https://www.educapital.fr/blog/2017/6/8/educapital45m