Prakriya School, l’école la plus verte de l’Inde du Sud

Graîne n°2 : apprendre par la découverte et l’exploration du fonctionnement de la nature

“Aucun bâtiment ne doit dépasser la hauteur des arbres”

Terrain de foot de la Prakriya Green Wisdom School, Bangalore, Inde

Ici, le port de jeans est interdit. On explique aux enfants qu’il faut consommer plus de 11 000 litres d’eau pour en fabriquer une paire. Les bâtiments s’inclinent sous la hauteur des arbres vigoureux: dès qu’on franchit le seuil de l’école, on est le serviteur et l’élève de la nature.

La Prakriya Green Wisdom School est une école privée qui accueille des enfants de 4 à 16 ans (crèche, école primaire et collège, 520 élèves en tout pour 70 enseignants), sur un immense terrain au Nord de Bangalore. En hindi ,”prakriya” veut dire processus (“prakriti” signifie nature). Toute la pédagogie du lieu s’inspire du fonctionnement de la nature, des processus vivants.


Un retour aux sources

Au début, on croit être tombé dans un lieu de culte. Un genre de temple hindou où l’on vit dans la discipline et la vénération de la nature. Pas du tout, cette école privée est bien athée (ce qui est rare en Inde). Il est vrai qu’on retrouve dans l’hindouisme, une des plus vieilles religions du monde, l’adoration des éléments de la nature : selon ses préceptes, quiconque meurtrit un arbre fruitier ou autres végétaux doit pour se purifier réciter des prières. Cela rappelle les règles de l’établissement, de l’architecture (qui ne doit pas dépasser la cime des arbres) au règlement qui ne tolère pas qu’on apporte à l’école des goûters industriels (les enfants doivent manger de la nourriture non transformée à l’école). Mais l’hindouisme est ici reçu tout au plus comme un héritage culturel. La directrice de l’école, nous explique la volonté des fondateurs de s’inspirer de leurs racines : culturelles, en tant qu’Indiens, mais aussi naturelles, en tant qu’êtres vivants. Ainsi, on ne peut pas chanter de tubes bolywoodiens dans l’enceinte de l’école :

“Si vous voulez chanter, créez vos propres chansons, ou alors entonnez des chants indiens, dans votre langue natale !” Farah, enseignante à la Prakriya depuis sa création
16 heures, retour de l’école

Eau, feu, vent, terre ou ciel ?

L’école ne se contente pas d’être durable sur le papier : chaque activité de la communauté, chaque geste du quotidien respecte l’environnement. A la cantine, on mange de la nourriture simple, indienne, traditionnelle et bio qui vient souvent du potager de l’école. Le repas est pris en silence. Les enfants aident à la préparation, et participent au nettoyage de l’école en petits groupes : la vie de la communauté est animée par de nombreux services.

Notre sens de la communauté est encore très vivant, en tant que peuple indien, explique Rhama, Directrice de l’Université Bhoomi rattachée à l’école Prakriya

On fait la vaisselle avec des éponges naturelles, en fibres de noix de coco, avec du savon naturel.

Dans le potager de l’école, on cultive des centaines d’herbes, de plantes, de fruits et légumes. On s’en sert pour les repas, mais aussi pour leurs vertus curatives!

Lorsqu’ils entrent au collège, les élèves se voient attribuer une Maison en fonction de leur personnalité (ce qui en fait un lieu incontournable de visite pour les fans d’Harry Potter). Il y en a cinq, pour les cinq éléments naturels reconnus par l’hindouisme : la Maison Bhumi (terre), Jala (eau), Agni (feu),Vayu (air) ou Aakash (espace, ciel).

Une approche holistique de l’éducation

Comme beaucoup d’écoles alternatives, la Prakriya inscrit sa pédagogie dans une approche holistique (du grec “holos”, le tout): chaque concept est appréhendé comme une partie d’un tout, et chaque élève apprend lui-même à se considérer comme un être vivant parmi le vivant, un maillon de l’univers. On développe aussi bien la raison que l’intuition, en prenant en compte pour chaque objet d’étude ses dimensions physique, mentale, organique, émotionnelle, familiale, sociale, culturelle, spirituelle, etc. L’approche holistique s’intéresse aussi bien au monde intérieur qu’extérieur :

“Ici, on n’essaie pas d’assimiler beaucoup de contenu pour le recracher tel quel. On apprend aux enfants à explorer leur paysage intérieur : quel impact veulent-ils avoir sur le monde? Car quelqu’un qui veut s’engager sur un chemin alternatif doit pouvoir puiser dans un bon stock de ressources intérieures”, Farah
Les travaux manuels et artistiques occupent une place importante dans la vie des élèves de la Prakriya, comme dans celle des étudiants de l’université créée il y a peu! La professeur d’arts Smitha VK explique dans cette vidéo la dimension holistique des arts plastiques

Les enseignants considèrent leurs élèves comme leurs semblables, leurs égaux :

“Je suis une élève, nous le sommes tous, vous, ces enfants, moi. J’apprends chaque jour. Il n’y a pas de hiérarchie entre les écoliers et les professeurs”, Rahma

Ici, pas d’estrade, pas de cours magistral : les professeurs s’assoient par terre avec les enfants.

L’apprentissage thématique, c’est plus logique

Pour établir cette connexion (entre cette plante et moi), les élèves entreprennent des travaux très pratiques. On a rencontré la promotion qui avait choisi d’étudier pendant toute sa scolarité le phénomène d’assèchement du lac à la lisière de l’école. Pendant toute leur scolarité, ils ont observé la composition de l’eau, ce qui la pollue; sa dimension sociale en allant à la rencontre des villageois alentours; son étendue et sa profondeur. Au lieu d’apprendre séparément les mathématiques, l’histoire, la géographie, on appréhende un objet de manière transdisciplinaire. Il n’y a pas de réponse pré-construite: chaque enfant explore et construit sa compréhension, avec sa perspective.


Une démarche engagée qui ne fait pas consensus

En effectuant des recherches sur l’école, on tombe rapidement sur un forum de parents transportés par ce lieu de nature… ou horrifiés par la pédagogie de l’école. On peut lire ainsi sur le site Mouthshut que “la nourriture à la cantine est très mauvaise”(à plusieurs reprises), “les enfants sont punis s’ils viennent à l’école avec un chewing-gum ou même un plat de pâtes fait maison”, s’indigne encore une mère anonyme, “ils se soucient juste de l’environnement et pas des exigences académiques ou même des technologies”, “cet endroit n’est pas sûr pour vos enfants”.

On comprend pourquoi ce lieu peut faire peur : il emprunte un chemin à contre-courant de nombreuses écoles, alternatives ou pas. L’adoration de la nature, le règlement strict, la dimension expérimentale de l’apprentissage, cela fait peut refroidir plus d’un parent décidé à offrir à son enfant la meilleure éducation possible. Mais en prenant le temps d’observer la vie de l’école et d’y prendre part, on découvre un lieu certes régulé, mais empreint de simplicité et de bon sens.

Ce que ça nous inspire

Quelles idées, pratiques peut-on rapporter en France? Que pourrait-on répliquer dans les lieux d’enseignement et de formation français? On a posé la questions aux différents professeurs et membres de la direction que l’on a rencontrés.

S’aligner sur les principes de la nature, c’est universel, Durga, Directrice de l’école
La Directrice de la Prakriya, Durga

C’est vrai que la dimension communautaire de l’école puise dans les racines de la culture indienne. La culture française est-elle un terreau fertile pour construire de tels liens de solidarité? En tout cas, il existe déjà en France des écoles et établissements qui s’inspirent du holisme, et inscrivent leur pédagogie dans l’ interdisciplinarité, comme le Centre de Recherche Interdisciplinaire (CRI) à Paris. Et il n’y a pas besoin de créer une école holistique pour s’inspirer du vivant : lancer un projet d’observation d’un phénomène naturel, dans plusieurs matières, peut permettre à des professeurs d’apprendre à travailler ensemble et à collaborer entre pairs (ce que le Ministère de l’Education tente vainement d’instaurer). Pas besoin non plus de s’installer dans le Larzac pour cela : les élèves (écoliers, étudiants) citadins pourront trouver dans les espaces de leur ville des écosystèmes jusque-là ignorés!