Ruby, entrepreneure engagée contre la fracture numérique

Potrait n°3 : Ruby Au, fondatrice de Lumen Lab, une start-up edtech pour combler la fracture numérique en Afrique de l’ouest.

Ruby Au à Nairobi

0n a rencontré Ruby à Kilileshua, quartier résidentiel plutôt huppé de Nairobi. On a même vécu avec elle, son chaton Mandazi (du beignet éponyme local) complètement fou et ses colocataires pendant deux semaines, en pleine immersion dans l’appartement qu’elle partage avec une chercheuse, une journaliste, une jeune diplômée en finance et un vidéaste. Ruby a notre âge, et pourtant à 24 ans elle a déjà monté sa start-up dans les technologies de l’éducation dans un pays africain — quand nous n’avons toujours pas reçu officiellement notre diplôme d’école de commerce lyonnaise.

— Est-ce que tu peux nous raconter ton enfance ?

— Je suis née dans le New Jersey (Etats-Unis) en 1994. Ma mère vient de Taiwan et mon père de Hong Kong. Ici, tout le monde me prend pour une Chinoise… jusqu’à ce que je parle anglais (rires). Mes parents ont vraiment voulu me transmettre leur culture d’origine : à la maison on parlait chinois et cantonais, mais en dehors je parlais anglais. Et j’ai passé tous mes samedis, de la maternelle au lycée, à l’école chinoise, pour apprendre la langue, l’art, la calligraphie, la danse chinoise… Puis je suis partie faire des études de commerce à Los Angeles, et j’ai eu mon diplôme en 2016.

— Qu’est-ce qui t’as poussée à venir vivre à Nairobi, à des dizaines milliers de kilomètres de chez toi ?

— Au moment de choisir mon stage de fin d’études, j’étais consciente qu’aucune carrière mainstream dans le commerce à LA n’allait me rendre heureuse. Du coup j’ai commencé à chercher ailleurs. Ça a commencé par un séjour de deux semaines au Kenya : d’abord parce qu’on travaillait à l’université sur un projet de panneaux solaires pour les habitants des bidonvilles et que c’était un moyen d’aller faire une enquête terrain à Kibera, un énorme bidonville à Nairobi. Et puis parce que ma grande sœur y vivait, c’était aussi un prétexte pour lui rendre visite. J’ai pris mon billet d’avion sans trop me poser de question…

— Comment es-tu passée d’un séjour de deux semaines sur un coup de tête à une vie d’expatriée ici ?

— Je crois que ma rencontre avec Rick a beaucoup joué. Je l’ai rencontré pendant mon enquête terrain à Kibera. On a sympathisé et il a proposé de m’aider en retournant dans son village natal, dans une région rurale très reculée, pour soumettre les questionnaires aux habitants. Il est revenu avec de drôles de résultats : alors qu’on leur posait des questions sur les lampes solaires, les gens répondaient en parlant d’ordinateurs. Je me suis rendu compte que notre produit ne répondait pas du tout à un besoin exprimé par les gens qu’on voulait aider.

« Pourquoi les étrangers qui débarquent ici pour aider les Kényans veulent tous installer des panneaux solaires ? » m’avait dit Rick un peu moqueur

De retour à LA, j’ai commencé à m’intéresser à la fracture numérique au Kenya, en particulier à la marginalisation des communautés vivant dans les campagnes profondes : comment les intégrer à la culture numérique dominante ? Un peu plus tard, j’ai accepté une proposition de stage de 6 mois chez une entreprise de technologie de l’éducation à Nairobi. Depuis ils m’ont embauchée et je vis ici …!

— Parle-nous de Lumen Lab, ta start-up

Lumen Lab a pour mission de combler l’écart numérique en proposant gratuitement des cours d’informatique à des personnes défavorisées vivant dans des zones rurales très reculées. Comme ces personnes n’ont souvent pas même les moyens de payer des frais de scolarités à leurs enfants, on vend nos services à des associations ou à des écoles qui travaillent avec ces populations. Le cours qu’on propose n’a pas pour objet l’informatique mais la résolution de problèmes : les étudiants apprennent à être créatifs, acteurs de changement dans leur communauté. L’ordinateur n’est qu’un outil qui leur permet de récolter des données, de les analyser… En fait, on leur transmet une compétence dure, la maîtrise des outils informatiques qui est le prétexte à la seconde : la capacité à être force de proposition et à penser par eux-mêmes. Au lieu de lever de l’argent pour apporter des ordinateurs à ces villages, ce que beaucoup d’ONG font déjà, on accompagne leurs jeunes pour qu’ils deviennent des acteurs de changement là où ils seront les plus utiles : dans leurs propres communautés.

— C’est un peu particulier comme business model, non?

Je ne voulais pas monter une ONG mais une entreprise sociale. Choisir comme bénéficiaires de notre service des personnes sans pouvoir d’achat rendait la levée de fonds difficile. Les business angels ne misent pas des centaines de milliers d’euros sur un projet dont les consommateurs sont pauvres. Du coup, on s’est tourné vers d’autres types d’investisseurs, des acteurs qui avaient intérêt à ce que ces populations aient accès à notre programme : finalement j’ai fondé une entreprise sociale dont les clients sont des ONG et des écoles! Nos consommateurs n’ont pas d’argent mais par contre ils collectent des données à travers leurs enquêtes terrains : les ONG les récupèrent pour mieux comprendre leurs bénéficiaires et ajuster leurs politiques. Les données sont une monnaie comme une autre.

— Est-ce que Lumen Labs vient compléter le programme scolaire kényan ?

— Un peu. Le programme scolaire classique est incroyablement intense et difficile. On demande aux élèves de mémoriser une quantité énorme d’informations. S’ils sont capables de les recracher mot pour mot, ils réussissent. Quand je me suis rendue pour la première fois dans une école rurale et que j’ai demandé à un élève de me donner trois idées pour améliorer la vie de sa communauté, il ne savait pas quoi dire. Jamais personne ne lui avait demandé de penser par lui-même.

— Est-ce que tu as toujours su que tu voulais devenir une entrepreneure ?

— Pas du tout ! Lumen Labs, c’était un projet comme ça. Il a évolué petit à petit, jusqu’à ce qu’il prenne tellement d’ampleur que j’ai dû prendre la décision de m’y investir complètement — j’étais déjà allée trop loin pour m’arrêter ! C’était presque involontaire…

— A quoi ressemble une semaine habituelle à Nairobi ?

— Je travaille à temps plein pour l’entreprise Endless Computers. Le reste du temps, je développe Lumen Labs, mais j’ai aussi une vie à côté ! Je ne veux pas laisser mon travail définir qui je suis. Récemment j’ai commencé à faire du kickboxing, j’adore ça.

— Comment te projettes-tu dans le futur ?

— Je suis plutôt du genre à me projeter à court terme, ça m’aide à garder l’équilibre en tant qu’entrepreneure. Je vais rester ici encore plusieurs années, au moins cinq, puis peut-être passer le flambeau à un fondateur kenyan, qui saura porter le projet plus loin que moi, mais ce n’est qu’une hypothèse !

— Tu as un tatouage sur le bras droit, qu’est-ce qu’il veut dire ?

C’est l’écriture de ma soeur : “There is no place quite like this place and even near this place, so this must be the place “ (Il n’existe pas d’endroit tel qu’ ici, ni même proche d’ici, alors ce doit être ici)

J’ai tendance à toujours penser au futur, à me demander ce que je vais en faire, où je vais aller… C’est une manière de me rappeler que la vie se loge dans l’instant présent.